JOHN M. KELLY LIBDADY
Donated by
The Redemptorists of
the Toronto Province
from the Library Collection of
Holy Redeemer Collège, Windsor
University of
St. Michael's Collège, Toronto
HOiy BEDEEMER LIBRARY, Wl^R
^ Jésus mieux connu et plus aimé
dans son Sacerdoce
III
PREMIERE PARTIE
De la Connaissance de Jésus
le Verbe incarné
Un Molzime in-12 de plus de 500 pages
DEUXIEME PARTIE
De la Condition de l'Hcinme-Dieu
Un Volume in-12 de 430 pages
En préparation
QUATRIEME PARTIE
Du Sacerdoce de Jésus
M. E. de la CROIX
de la Fraterniié Sacerdotale
Jésus mieux connu
et plus aimé
dans son Sacerdoce
TROISIÈME PARTIE
De Jésus dans soi? état de Victime
DEUXIÈME ÉDITIO-N
f^A
PARIS
MAISON DU BON -PASTEUR
228, Boulevard Péreire
HOLY fiEDEEMER LIBRARY. mmOR
IMPRIMATUR
Romas, die 31' Maii 1923
Fr. Albertus Lepidi, O. P.
5. P. A/K Mag.
IMPRIMATUR
Parisiis, die 27' Februarii 1924
A. Odelin, V. g.
TOUS DROITS RESERVES
LETTRE DE SA SAINTETE PIE XI
A L'y^UTEUR DE l'QuYRAGE
Jésus mieux connu et plus aimé
dans sep Sacerdoce
SECRÈTAIRERIE D'ÉTAT Du Vatican. 16 Décembre 1924
DE SA SAINTETÉ
Mon Très Révérend Père,
Le Souverain Pontife a agréé avec une
paternelle bienveillance le filial hommage que
vous Lui avez adressé des trois premiers vo-
lumes de la collection : « Jésus mieux connu et
plus aimé dans son Sacerdoce ».
Vous avez voulu, dans une noble pensée de
zèle, contribuer à faire connaître davantage
à ses prêtres et à ses fidèles Jésus dans son
Sacerdoce éternel, et c'est la raison d'être de
votre travail.
Dans un premier volume, qui est comme
l'introduction à l'ouvrage tout entier, vous mon-
trez la nécessité et la grandeur, l'importance
et les conditions de la connaissance de Jésus,
Verbe incarné. Votre second livre étudie la per-
sonne adorable du Sauveur, dans le sein de
son Père et dans les phases de sa vie terrestre,
dans son Sacerdoce et son Sacrifice.
Puis c'est la Victime que vous considérez ;
ce sera ensuite le Sacrificateur, et enfin vous
terminerez en montrant, dans l'Eucharistie, le
Prêtre et la Victime dans l'acte du Sacrifice,
puis dans sa gloire.
Sa Sainteté vous félicite des efforts que
votre zèle apostolique vous a fait entreprendre
en vue de faire connaître et aimer davantage
Jésus dans son Sacerdoce : n 'est-ce pas le cen-
tre de tous les mystères de V Incarnation et de
la Rédemption ?
Le Saint Père, en vous remerciant de votre
hommage, fait des vœux pour que votre travail
porte les heureux fruits que vous désirez, et
vous accorde bien volontiers, comme gage des
faveurs divines, la Bénédiction Apostolique.
Veuillez agréer, mon Très Révérend Père,
avec mes remerciements personnels, pour les
volumes que vous avez bien voulu me desti-
ner, l'assurance de mes sentiments dévoués en
Notre Seigneur.
P. Gard. Gasparri
Au T. R. P. Supérieur Général
de la Fraternité Sacerdotale
A la Bienheureuse
Thérèse de l'Enfant -Jésus
"Victime de l'Aniour Miséricordieux
Dans un religieux sentiment
de piété de reconnaissance cl d'amour
nous prions humblement
la « petite fleur du Carmel »
d'agréer l'hommage
de ce troisième volume
uniquement consacré à étudier
et à honorer Jésus
dans son état de Victime.
Nous le dédions à la vierge victime
qui pendant sa vie
a pénétré si profondément
dans le Cœur miséricordieux
de l'auguste Victime
et qui maintenant au ciel
est enivrée des triomphes
de la miséricorde divine
et des suavités de l'éternel amour.
Qu'elle daigne le bénir
et étendre sa puissante protection
sur les Prêtres de Jésus
qui ont reçu la mission de conserver au monde
la divine Victime
qu'ils imnîolent à l'autel
et dont ils appliquent aux âmes
les mérites infinis.
PRÉFACE
Des circonstances indépendantes de notre vo-
lonté nous ont empêché de publier plus tôt ce
troisième volume, que les lecteurs des deux pre-
miers ont daigné si souvent réclamer.
Comme ses devanciers, ce volume ne parle
que de Jésus et s'efforce de faire pénétrer dans
les esprits la science de notre adorable Sau-
veur et d'embraser les cœurs d'amour pour Lui.
Quoique le sujet présentement traité puisse être
considéré comme formant un tout distinct, il
est toutefois étroitement lié à ce qui fait l'ob-
jet des deux premiers volumes et il est une pré-
paration naturelle à ceux qui vont suivre.
Rappelons-nous que le but que nous nous
sommes proposé dans V ensemble de l'ouvrage
est d'acquérir une connaissance exacte et déve-
loppée de Jésus Souverain Prêtre. Quand nous
connaîtrons Jésus dans ce caractère essentiel
qui nous Le révèle pleinement l'Envoyé du Père
et Le constitue le Sauveur de l'humanité, nous
aurons la clef de tous les mystères ; et tous
4 DE JESUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
les autres aspects, sons lesquels notre piété se
plaira à considérer notre tendre et adorable
Maître, seront illuminés des clartés de cette pre-
mière et fondamentale vérité, à savoir : que
Jésus a reçu de son divin Père un Sacerdoce
éternel, afin de l'exercer dans le temps par
l'offrande et le sacrifice de la Victime sans
tache destinée à devenir la glorification par-
faite de Dieu dans les siècles des siècles.
Afin de faciliter cette étude, nous avons cru
dez'oir considérer Jésus dans l'ampleur de son
existence divine et humaine, chaque perfection
en Lui, comme chaque phase de sa vie mor-
telle, devant faire mieux ressortir son caractère
sacerdotal. C'est pourquoi nous n'avons pas
craint de nous étendre longuement sur l'im-
portance capitale de la connaissance de Jésus,
Verbe incarné, et de consacrer tout un volume à
sa condition d' Homme-Dieu. Nous allons main-
tenant pénétrer plus avant dans le mystère.
Jésus est Prêtre, il Lui faut une Victime ; et
la Victime, c'est Lui ! Si nous parvenons à com-
prendre tout ce qu'est Jésus en tant que Vic-
time, jusqu'à quel point II est Victime, les rai-
sons pour lesquelles 11 est Victime, comment 11
a été Victime à tous les instants de sa vie ter-
restre, la profondeur inouïe de souffrances que
comporte cet état de Victime et la sublimité de
l'immolation d'une Victime divine dans un su-
prême Sacrifice : nous aurons déjà jeté une
grande lumière sur son divin Sacerdoce.
A son tour, Jésus Victime appelle Jésus Prê-
tre. Il Lui faut un Sacrificateur. Tout ce que
nous aurons contemplé en Jésus Victime, nous
devrons de nouveau le contempler en Jésus
Prêtre; ces deux caractères en notre adorable
Sauveur n'en faisant qu'un, par cela même
qu'il n'est Prêtre que pour immoler sa Vic-
time, et qu'il n'est Victime que pour être im-
molé par la puissance de son divin Sacerdoce.
D'oîi l'importance exceptionnelle de l'étude
de Jésus en tant que Victime, non seulement
à cause de l'excellence de cette étude en elle-
même, mais encore en vue des sujets qui seront
postérieurement traités, spécialement dans le
volume suivant, consacré directement à l'étude
du Sacerdoce en Jésus.
Il ne suffit pas que nous considérions vague-
ment Jésus comme notre Sauveur et Rédemp-
teur, et que nous fassions du mystère de la Croix
l'objet d'une dévotion plus ou moins superfi-
cielle qui nous touche davantage par les fruits
que nous en retirons que par la connaissance
de la Victime qui s'est offerte pour nous sauver.
Il nous faut pénétrer dans l'intime du mystère,
autant que notre faiblesse peut nous le per-
6 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
mettre, et contempler d'une manière réfléchie
et assidue l'état de sacrifice et d'immolation
qui a établi l'Homme-Dieu dans une vie d'hu-
miliation et de souffrance perpétuelles.
Rien n 'est beau et grand comme cette étude.
C'est acquérir la science de Jésus tel qu'il nous
a été donné par le Père, tel qu'il a voulu vivre
parmi nous, tel qu 'Il a accompli sa divine mis-
sion sur la terre et, par conséquent, tel qu'il
nous a aimés et nous a manifesté son amour.
Peut-on, en vérité, désirer un sujet plus élevé
de nos contemplations et trouver un excitant
plus puissant à marcher dans la voie du sacri-
fice qui conduit à la sainteté ?
Nous renvoyons le lecteur à la préface de la
première partie, pour mieux comprendre les
divisions du présent volume et la méthode que
nous avons suivie.
Nous faisons remarquer qu'afin d'embrasser
dans toute son étendue le mystère de l'état de
Victime en Jésus, nous avons présenté cet état
sous des aspects différents dans les phases di-
verses de sa vie et de sa passion ; ce qui par-
fois nous a fait reprendre le sujet sous une
autre forme et négliger un peu l'ordre chrono-
logique, sans cependant engendrer aucune con-
fusion ni nuire à la clarté.
// sera difficile à un esprit sérieux et à une
âme méditative de parcourir ces pages sans se
sentir épris de compassion et d'amour pour
Jésus, comme nous l'avons été nous-même en
les écrivant. C'est l'humble prière que nous
adressons à Jésus Victime pour tous nos lec-
teurs.
Que Jésus soit mieux connu et plus aimé!
Nous supplions Marie, la Mère des douleurs,
à qui nous confions ce volume, de daigner réa-
liser ce vœu le plus ardent de notre cœur.
Jésus seul !
Paris, Vendredi Saint, 1924.
Marie Eugène de la Croix
de la Congrégation de la Fraternité Sacerdotale
PRÉLI'MI'NAIRES
ft Jésus a paru pour abolir le péché par son sacrifice. Quoi-
qu'il fût le Fils de Dieu, il a dû en toutes choses être
rendu semblable à ses frères pour expier les péchés du
peuple.
« Il a été tenté comme nous, sans commettre le péché. Il a
appris l'obéissance par ce qu'il a sou0^ert. II a supporté
contre lui-même la contradiction de la part des pécheurs.
« Abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, et
établi pour o^rir des dons et des sacrifices pour les pé-
chés, il s'est o^ert lui-même sans tache à Dieu, et il a
goûté la mort pour tous, afin que la mort étant inter-
venue pour le rachat des iniquités il détruisît celui qui
avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable.
« Mais comme sans e^usion de sang il n'y a pas de pardon,
il a sou^ert la croix, méprisant l'ignominie. Par une seule
oblation et après avoir o^ert une seule victime pour les
péchés, il a amené pour toujours à la perfection ceux qui
sont sanctifiés. Car là où il y a rémission des péchés, il
n'est plus besoin d'oblation pour le péché ; le sang du
Christ ayant purifié notre conscience des oeuvres mortes,
pour que nous servions le Dieu vivant.
ce 'Notre Seigneur Jésus-Christ, par le sang de l'alliance éter-
nelle, est devenu le grand pasteur des brebis. Ocrons
donc par lui sans cesse a Dieu un sacrifice de louanges.
« Et maintenant qu'il est assis pour toujours à la droite de
Dieu, ayons l'espérance d'entrer dans le sanctuaire, par le
sang du Christ, par la voie nouvelle et vivante qu'il a inau-
gurée à travers le voile, c'est-à-dire à travers sa chair. »
(Tiré de l'Epître aux Hébreux.)
Jésus est et demeurera éternellement l'objet
de nos sublimes contemplations et de nos inef-
fables complaisances. Il est notre Tout ', et nous
n'avons de raison d'être que pour Lui ^. Le con-
naître, c'est la science suréminente qui suffit au
bonheur du temps comme à la félicité éternelle.
Le connaître vraiment, c'est L'aimer; et L'aimer,
c'est déjà Le posséder. Mais pour Le posséder
pleinement, il nous faut L'aimer souverainement
et aimer en Lui tout ce qu'il y a de souveraine-
ment aimable '--K
Pour arriver à cette possession amoureuse de
Jésus et à cet amour tout d'union et d'intimité,
il est indispensable de Le bien connaître, d'en
avoir une intelligence profonde, de pénétrer en
quelque sorte dans l'intime de son Etre et de
se laisser ravir par ses perfections infinies pour
mieux comprendre ensuite la beauté et la per-
fection de ses œuvres.
' « Il est tout en tous. » Col., m, il.
■^ « Toutes choses sont en Lui, et par Lui, et pour Lui. » Col.,
I, 16, 17.
3 « Nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous, et nous
y avons cru. Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour
demeure en Dieu et Dieu en lui, » I Jean, iv, 16.
PRÉLIMINAIRES il
Jésus est le Verbe éternel, le Fils unique du
Père, Dieu comme lui, égal en majesté, en sain-
teté, en perfection, en puissance, en souverai-
neté. Tout en Lui est nécessairement adorable,
et une seule de ses perfections suffirait à faire le
bonheur parfait des élus pendant toute l'éternité.
C'est à genoux qu'il nous faudrait prononcer son
Nom, c'est le cœur embrasé que nous devrions
nous approcher de Lui, c'est dans le ravissement
de l'extase qu'il conviendrait de Le contempler
et de L'adorer. Si, sur la terre, il n'y avait pas
tant de liens qui nous enserrent, et si nous ne
trouvions hélas ! en nous-mêmes tant de misères
qui paralysent notre bonne volonté et nos efforts,
l'étude et la contemplation de Jésus devraient
produire en nous quelque chose de ce qui se
passe dans les Bienheureux.
Cet objectif divin devrait nous captiver, ces
perfections infinies nous jeter dans l'adoration
profonde, ces beautés ineffables nous ravir, cette
charité incommensurable nous consumer, cette
vie par essence nous arracher à tant de principes
de mort et nous faire vivre d'une vie toute di-
vine. Si nous ne pouvons arriver jusque-là, ce
n'est pas qu'il y ait quelque chose de changé en
Jésus et qu'il soit autre pour nous qu'il n'est
pour les élus ; mais c'est nous qui ne savons pas
voir la vérité dans sa pleine lumière, qui ne
12 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
sommes pas assez libres et dégagés des choses
terrestres pour nous envoler dans les régions
supérieures où Jésus se révèle aux âmes pures
et saintes ; c'est nous qui, voulant partager notre
cœur entre Dieu et la créature, regardons tantôt
du côté du ciel et tantôt du côté de la terre ;
c'est nous qui ne nous contentons pas des choses
éternelles et qui ne cessons de nous accrocher
inintelligemment aux choses qui passent ; c'est
nous enfin qui n'avons pas encore compris que
ce ne sont ni nos conceptions personnelles ni
nos connaissances profanes qui donnent la vé-
ritable sagesse, mais qu'il n'y a qu'une seule
science digne de ce nom, une science qui ren-
ferme et remplace toutes les autres : celle de
Jésus, la science de la vie éternelle.
Ce que Jésus est aujourd'hui, 11 le sera éter-
nellement. La connaissance que nous en aurons
sur la terre ne sera pas remplacée par une autre
dans la Béatitude, inais elle ne sera que déve-
loppée et perfectionnée. De sorte que, s'appli-
quer ici-bas à connaître Jésus de plus en plus,
à L'étudier avec amour afin de Le faire péné-
trer dans son cœur tout autant que dans son
esprit, à concentrer en Lui toutes les aspira-
tions de son âme : c'est en toute vérité com-
PRÉLIMINAIRES l3
mencer à vivre dans le temps de la vie du ciel '.
Comment se fait-il, dès lors, qu'il y en ait si peu
qui soient épris de cette divine science ? Com-
ment expliquer que la plupart des hommes s'at-
tachent à la bagatelle et à la vanité, au lieu de
penser à l'unique chose qui devrait les préoc-
cuper et qui sera leur destinée, après les quel-
ques années de vie passées sur la terre - ? Hélas !
c'est le grand mystère de l'aveuglement et de
l'ingratitude des hommes, opposé au mystère
ineffable de la miséricorde et de l'amour de
Jésus. N'est-ce pas une raison de plus pour nous,
qui à certains moments peut-être avons été du
nombre de ces égarés et de ces insensés, de nous
adonner avec plus d'ardeur à l'étude de ce Jésus
si méconnu et qui pourtant n'aspire qu'à se ré-
véler aux âmes de bonne volonté ?
Comprenons toutefois que la vraie science de
Jésus est une science objective plus que subjec-
tive^. Il ne s'agit point de se façonner un Jésus à
* « Dieu a fait la créature raisonnable, dit Saint Thomas, afin
qu'elle eût Xintelligeiicc du souverain bien, qu'elle l'aimât en
le comprenant, qu'elle le possédât en l'aimant, qu'elle en jouit
en le possédant et qu'elle fût ainsi éternellement heureuse. »
S. Thom., Op. 62, c. 3.
2 « Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. »
Jean, m, 19.
« Ils sont vains les hommes en qui n'est pas la science de
Dieu. » Sac, xiii, 1.
3 « Nous savons que le Fils de Dieu est venu pour nous
14 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
soi, qui corresponde à nos goûts, à nos idées, à
notre tempérament, pas même à nos dispositions
spirituelles et à nos aspirations de perfection ;
ce qui nous exposerait à une fausse science de
Jésus, d'un Jésus diminué, d'un Jésus de senti-
ment et d'imagination, où notre piété trouverait
plutôt matière à illusion qu'à vérité. Jésus doit
être considéré tel qu'il est en Lui-même : c'est
en cela qu'il est divinement adorable et souve-
rainement aimable. Si nous Le connaissons bien,
nous n'éprouverons pas le besoin de Le vouloir
autre qu'il n'est et nous n'aurons pas le désir
de Le mettre à notre mesure, mais nous vou-
drons monter jusqu'à Lui et Le contempler dans
la vive lumière de son indéfectible vérité.
Tout ceci dit, afin de mieux comprendre en-
suite l'importance du sujet traité dans ce volume.
Dans la deuxième Partie de cet ouvrage, nous
avons considéré Jésus en sa qualité d'Homme-
Dieu. Les sublimités de l'Union hypostatique
nous ont révélé le plus grand des Mystères après
celui de la Très Sainte Trinité K Des hauteurs
donner l'intelligence et nous faire connaître le vrai Dieu, et
pour que nous soyons en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai
Dieu et la vie éternelle. » I Jean, v, 20.
1 « De toutes les œuvres divines, c'est ce mystère qui sur-
passe le plus la raison, car on ne saurait concevoir aucun fait
PRÉLIMINAIRES l5
inaccessibles de la Divinité, nous sommes des-
cendus dans les infirmités de notre humanité
déchue et nous avons vu le Créateur et sa créa-
ture s'embrasser divinement et se lier par des
liens indissolubles et éternels dans la Personne
du Verbe incarné. Nous avons suivi Jésus dans
les diverses phases de sa vie terrestre, nous
L'avons contemplé dans chacun de ses états si
pleins d'enseignements pour nous ; et, en Le
voyant accomplir les missions qu'il avait reçues
de son divin Père, nous avons mieux saisi les
caractères essentiels qui Le constituent le Sau-
veur de l'humanité.
Nous avons vu le Fils de l'Eternel devenu le
Fils de l'homme ; nous L'avons adoré dans sa
chair mortelle, comme les anges L'adoraient au-
paravant dans son essence divine ; nous avons
écouté avec respect les paroles qui tombaient de
ses lèvres, et nous y avons reconnu la sagesse
des oracles divins ; nous avons assisté aux scènes
merveilleuses des innombrables prodiges qu'il
multipliait sur son passage, et nous avons com-
pris que ce thaumaturge avait à sa disposition la
divin plus merveilleux que celui-ci, qu'un vrai Dieu, Fils de
Dieu, devienne un homme véritable. Et comme c'est la plus
grande de toutes les merveilles, il s'ensuit que toutes les autres
merveilles ont pour but de faire croire à celle-ci. » S, Thom.
Contr. Cent., L. 4, c. 27.
l6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
puissance même de Dieu ; nous avons été té-
moins de la sainteté de cette vie immaculée,
que venaient corroborer des enseignements tout
divins, et nous avons adoré les perfections du
Saint des saints dans ce Jésus qui s'est fait notre
Frère ; nous avons ressenti les ardeurs de ce
Cœur sacré, dont les battements puissants se
font encore entendre après dix-neuf siècles, et
nous avons été ravis par un amour que tous
les crimes de l'humanité n'ont pu ralentir ni
diminuer.
Nous avons parcouru les dernières étapes de
cette vie divine et nous avons contemplé, mon-
tant au Calvaire, notre douce Victime auréolée
de tous les enseignements de sa sublime doctrine
et des vertus accumulées pendant les trente-
trois années de sa vie toute brûlante, comme au
premier jour de son Incarnation, de la charité
qu'elle avait puisée dans le sein de Dieu ; mar-
quée du sceau de l'adorable mission qu'elle avait
reçue de son divin Père ; ployant sous le poids
des péchés du monde et se préparant à baigner
tous les hommes dans son Sang purificateur.
C'est à vrai dire l'humanité tout entière qui
gravit le Calvaire, car Jésus la porte dans son
Cœur. L'histoire du monde est comme concen-
trée dans cette heure unique du temps, où le
bras vengeur de la Justice divine s'abat sur l'in-
PRELIMINAIRES 1 7
nocente Victime qui s'est substituée à tous les
pécheurs pour payer leurs dettes et qui, en ver-
sant son Sang, va pouvoir se dresser en vain-
queur devant la Miséricorde de Dieu et la forcer
à pardonner.
Au moment où Jésus rend son dernier soupir,
la Croix s'illumine de toutes les clartés divines
qui ont brillé à l'aurore de l'Incarnation du Verbe
et dont la lumière éclairait les décrets éternels
qui avaient marqué du sceau du Sacrifice la di-
vine Victime. Jésus mourant, c'est l'apothéose
sublime de la Miséricorde infinie désarmant la
Justice éternelle '. Tout Jésus est là ! Pour bien
comprendre pourquoi II vit, il faut Le voir mou-
rir. Pour avoir de sa mission une intelligence
complète, il faut assister à son immolation. Pour
savoir jusqu'où II est homme, il faut prendre part
à sa Passion. Pour reconnaître qu'il est vrai-
ment Dieu, il faut ajouter à sa vie le couronne-
ment sanglant de sa mort.
Jésus est donc avant tout Victime, et II n'est
tout le reste que parce qu'il est Victime. C'est là
la clef de tous ses Mystères, la raison d'être de
son Incarnation, le complément nécessaire de
' « La miséricorde ne détruit pas la justice, mais elle en est la
plénitude. C'est ce qui fait dire à Saint Jacques (ii, i3) que la
miséricorde sur (tasse la justice. » S. Thom., I p., q. 21, a. 3, ad 2.
l8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sa mission. On ne peut avoir de Jésus une con-
naissance exacte, sans connaître tout ce qui Le
constitue Victime : c'est-à-dire, qui L'immole et
pourquoi II est immolé, comment cet état d'im-
molation Lui est essentiel et pénètre tout son
être, quels sont ses sentiments à l'égard de son
Sacrifice, la place que son état de Victime tient
dans sa vie, l'influence que cet état exerce sur
les œuvres qu'il accomplit et les efficacités di-
vines qu'il produit.
Nous ne pouvons paraître exagéré en préten-
dant qu'il suffirait, à la rigueur, d'avoir de Jésus
Victime une connaissance complète pour pos-
séder pleinement la science de notre adorable
Sauveur*. Tout, en effet, dans le Verbe incarné,
est commandé par son Sacrifice, tout y conduit
ou tout en découle. C'est le fondement de toute
la Religion et, une fois ce Mystère bien compris,
tous les autres s'illuminent et nous apparaissent
comme des satellites gravitant autour de leur
foyer lumineux.
Il est donc souverainement important, en
poursuivant nos pieuses et si chères études sur
Jésus, de nous appliquer tout spécialement à ap-
profondir son caractère, sa mission, son état, sa
1 C'est en ce sens que Saint Paul s'écriait : « Je n'ai pas
jugé savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-
Christ crucifié. » I Cor., ii, 2.
PRELIMINAIRES I9
constitution de Victime, et l'œuvre sublime qu'il
accomplit par son divin Sacrifice. Les considé-
rations que nous en ferons nous permettront de
pénétrer plus avant dans l'essence divine ; car
notre Victime n'est adorable et son Sacrifice n'est
efficace que parce qu'elle est douée de la nature
et des perfections divines. C'est un Dieu qui
s'immole, et c'est ce qui fait la grandeur et la
sublimité de ce Sacrifice unique, auquel l'amour
incréé et la toute-puissance divine ont donné
des efficacités infinies.
La Trinité tout entière a participé au don qui
nous a été fait de notre adorable Victime ', et
c'est entrer dans les secrets divins que de cher-
cher à en connaître les beautés.
Rien n'est plus de nature à nous faire honorer
Dieu le Père, qui a daigné sacrifier son Fils et
nous Le donner en Victime, afin que nous puis-
sions ensuite Le lui rendre comme la rançon de
nos péchés"^. Du moment que Dieu nous a donné
1 « La Rédemption appartient à la Trinité entière comme à
sa cause première et éloignée ; car c'était à elle qu'appartenait
la vie du Christ comme à son premier auteur, et c'est elle qui
a inspiré à l'Homme-Dieu de souffrir pour nous. » S. Thom.,
III p., q. 48, a. 5.
- « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique,
afin que le monde soit sauvé par lui. » Jean, mi, 16, 17.
« Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais // l'a livré pour
nous' tous. » RoM., viii, 32,
20 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
notre Sauveur sous cette forme, c'est nous met-
tre à l'unisson de ses sentiments et reconnaître
cet inestimable bienfait que de nous consacrer
à étudier et à contempler en Jésus son état
d'immolation.
Si du Père qui donne nous nous tournons vers
le Fils qui se donne, nous constatons que Jésus
n'a eu rien tant à cœur que son Sacrifice. C'était
pour Lui le moyen essentiel de glorifier son di-
vin Père et de prouver aux hommes son amour
infini ; Il s'est attaché à son état d'Hostie, comme
à la manifestation la plus éloquente et la plus
intime de sa soumission absolue aux volontés de
son Père et de son éternelle charité pour l'huma-
nité '. C'est donc Lui plaire souverainement que
de laisser notre cœur vibrer à l'unisson du sien
et mettre autant d'ardeur à L'honorer comme
Victime que Lui en a mis à s'immoler.
Comment enfin correspondre mieux à l'action
sanctificatrice du Saint-Esprit dans ce Mystère,
qu'en nous appliquant à l'étudier et à le médi-
ter ? C'est bien en vue d'en faire une Victime que
l'Esprit-Saint a formé le corps du Verbe dans le
sein de Marie et qu'il l'a constitué si parfait, afin
de lui permettre de souffrir avec plus d'intensité
1 « Le Christ nous a aimés et il s'est livré lui-même pour nous
à Dieu, comme une ablation et une victime d'agréable odeur. »
Eph., V, 2.
PRELIMINAIRES 21
e( d'acuité. Tout l'amour que l'Esprit-Saint a ap-
porté dans cette œuvre, la plus belle et la plus su-
blime de toutes les œuvres créées, devait aboutir
à l'immolation de la Victime; et son rôle, ininter-
rompu néanmoins pendant toute la vie du Sau-
veur, réapparaît plus actif à l'heure du Sacrifice
suprême ', car c'est lui encore qui recueillera les
flots de sang de l'auguste Victime pour en puri-
fier et sanctifier les âmes jusqu'à la fin des temps.
Quelle science sublime que celle de Jésus Vic-
time ! Bossuet avait raison de s'écrier que rien
n'est grand dans l'Eglise comme Jésus et que rien
n'est grand en Jésus comme son Sacrifice. Ah î
tombons à genoux et ne craignons pas de nous
laisser émouvoir à la vue d'un amour poussé jus-
qu'à de tels excès. Si nous n'étions pas si misé-
rables, nous devrions, à notre tour, nous consu-
mer d'amour pour ce Jésus qui, non content de
s'incarner, a voulu ne sauver le monde que par
l'effusion de son Sang et, pour cela, s'est fait
l'universelle Victime, à qui nous avons nous-
mêmes donné la mort par nos péchés, en même
temps que la Justice divine L'immolait à sa
gloire.
Du moins, livrons-nous à l'étude de Jésus Vic-
1 « Le Christ par l'Esprit-Saint s'est offert lui-même sans
tache à Dieu. » Hebr., ix, 14.
22 DE JESL'S DANS SON ETAT DE VICTIME
time avec un amour qui ne se démente jamais.
Soyons ravis d'avoir l'occasion d'acquérir une
science aussi belle et aussi élevée ; mettons nos
soins les plus attentifs à approfondir ce divin
Mystère et à chercher à en avoir une intelligence
intime et raisonnée ; trouvons notre bonheur à
méditer fréquemment sur ce sujet ; pénétrons-
nous de l'importance capitale qu'il y a pour nous
de devenir savants dans cette incomparable
science, à l'exemple du grand Apôtre qui ne con-
naissait que la science de Jésus Crucifié, puisque
éternellement nous devrons contempler et chan-
ter les louanges de l'Agneau toujours immolé.
Ne nous contentons pas toutefois d'une science
théorique ; rendons nos études et nos contem-
plations pratiques, en les faisant pénétrer dans
notre vie, en mettant nos actes en harmonie avec
nos pensées et nos sentiments, en faisant revivre
en quelque sorte dans nos propres vertus les
vertus caractéristiques de l'auguste Victime que
nous devons honorer, aimer, adorer et imiter.
Plus nous la considérerons et plus naturellement
nous nous sentirons portés à nous animer en
tout de son esprit, à marcher sur ses traces, à
poursuivre le même but et à unir nos immola-
tions aux siennes '.
' « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemftle,
afin que vous suiviez ses traces, » I Pierre, ii, 21.
PRÉLIMINAIRES 23
N'ayons pas peur des sacrifices qu'une con-
naissance plus grande de Jésus Victime peut
nous demander. Jésus n'a pas été malheureux,
Lui qui a librement choisi son Sacrifice, qui
s'est délecté dans les humiliations et les souf-
frances, et qui a trouvé dans ses immolations
un aliment à son immense amour pour nous.
Nous aussi nous serons heureux, si nous com-
prenons l'honneur qui nous est fait de ressem-
bler à notre divin Maître, de mêler notre sang
au sien et de nous offrir avec Lui en holocauste,
afin qu'il imprime profondément en nos âmes le
caractère sacré de son état d'Hostie et de Victime.
En abordant le sujet du Verbe incarné, consa-
cré et constitué Victime pour le salut du monde,
élevons nos âmes vers la Miséricorde infinie de
Dieu, pour la bénir de nous avoir tant aimés * ; et
puisque cette connaissance doit tenir une place
prépondérante dans notre vie, supplions l'Esprit
Saint de nous en révéler toutes les beautés et les
grandeurs, et mettons sous la protection mater-
nelle de Marie, la Mère de notre divine Victime,
l'étude que nous allons en faire.
1 « Béni soit le Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ,
qui selon sa grande miséricorde nous a régénérés. » I Pierre, i, 3.
CHAPITRE PREMIER
Du décret éternel de l'Incarnatiop
et de la Rédemptiop
CHAPITRE PREMIER
Du décret éternel de l'Iticartiatioi;
et de la Rédemptioi;
p Lorsque fut venue la plénitude
des temps, Dieu a envoyé son Fils,
formé d'une femme, assujetti à la
loi, pour qu'il rachetât ceux qui
étaient sous la loi. »
GjI.. IV, 4, 5.
Jésus s'est constitué notre divine Victime, 11 a
ouvert tout grand son Cœur à la miséricorde,
Il en a laissé couler sur nous des flots d'amour
et de tendresse avant même de nous baigner
dans les flots vermeils de son Sang. Mais pour
nous pardonner et nous purifier. Il n'a pas dé-
truit le châtiment qu'avaient mérité nos péchés;
la Justice divine réclamait inexorablement une
réparation, et c'est parce que l'humanité ne pou-
vait l'offrir que le Verbe de Dieu s'est incarné et
qu'il s'est offert en Victime ^
1 « Il a été convenable à la miséricorde et à la justice de
Dieu que l'homme fût délivré par la passion du Christ. Cela
convenait à sa justice, parce que le Christ a satisfait par sa
28 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Cette mission, Jésus l'a embrassée avec des
ardeurs toutes divines, sans doute parce qu'il
nous aimait, mais aussi et surtout parce qu'il y
voyait la volonté formelle de son divin Père
et l'accomplissement de desseins adorables dé-
crétés éternellement dans l'essence divine de la
Trinité Sainte. En effet, pour avoir une notion
juste des mystères de l'Incarnation et de la Ré-
demption, il nous faut remonter à l'origine de
toutes choses, pénétrer dans le sein de Dieu et
là, assister aux délibérations adorables des trois
Personnes divines, dont chacune des perfections
infinies réclame l'exercice de ses droits impres-
criptibles. Lutte admirable, d'où la Miséricorde
sortira victorieuse, brandissant, comme un tro-
phée d'éternelle et indicible charité, le décret
vainqueur et mille fois adorable de l'Incarna-
tion du Verbe constitué dans le temps Prêtre
et Victime.
Plus nous remonterons à la source de ces
divins inystères et plus nous en saisirons les
raisons intrinsèques, les motifs adorables, l'éter-
nelle sagesse et les incomparables beautés ; plus
passion pour les péchés du genre humain, et l'humanité a été
ainsi délivrée par la justice du Christ. Cela convenait aussi à sa
miséricorde, parce que l'homme ne pouvait pas satisfaire par
lui-même pour le péché de toute la nature humaine ; Dieu lui a
donné son Fils pour satisfaire à sa place. » S. Thom., III p.,
q. 46, a. 1, ad 3.
DECRET ETERNEL DE LA REDEMPTION 20
aussi nous en suivrons avec amour le dévelop-
pement, nous verrons avec admiration s'en dé-
rouler les diverses phases, nous en apprécierons
les fruits merveilleux et les divines efficacités.
Il est donc naturel qu'avant d'étudier direc-
tement Jésus notre divine Victime, nous en
considérions l'origine et Le contemplions dans
les lumineuses clartés des décrets éternels de la
Sagesse incréée qui avait préparé à l'humanité
son Sauveur et son Libérateur. Jésus nous pa-
raîtra plus beau, si nous Le regardons comme
un don de l'adorable Trinité fait à la terre ; Il
nous semblera plus grand et plus adorable,
lorsque nous Le contemplerons comme sortant
éternellement du sein de Dieu pour être livré
à l'humanité aux jours de la création terrestre ;
Il nous sera plus divinement aimable et plus
tendrement cher, quand nous verrons de quelle
miséricorde infinie 11 est pétri et avec quel inef-
fable amour les trois Personnes divines L'ont
consacré notre adorable Victime.
I. — Pourquoi les décrets ep Dieu
sont éternels
Il n'y a pas en Dieu de succession de temps, de
progression de connaissance, d'intermittence de
volonté. Tout ce qu'il est, il l'est par nécessité,
30 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
et tout ce qui est en lui est aussi nécessaire que
son essence même. 11 connaît toutes choses, et
rien de ce qui existe ou peut exister n'est in-
connu de lui. Sa science ne dépend point de
l'existence des êtres, mais ce sont les êtres qui
dépendent essentiellement de lui, de sa puis-
sance et de la connaissance qu'il en a '. Tout ce
qui est créé est un effet de sa volonté, il est lui
seul le principe de toutes choses ; et avant que
les êtres existent dans le temps, leur existence
a été décrétée de toute éternité en lui'^.
Ce qui fait que tout le créé est éternel dans la
pensée de Dieu. Et cela, parce que pour Dieu il
n'y a ni passé ni avenir, mais seulement le pré-
sent. La notion du passé suppose une chose qui
après avoir existé n'existe plus, comme celle de
l'avenir comporte l'idée de quelque chose qui
existera mais qui n'existe pas encore. Ces no-
tions ne peuvent se rencontrer en Dieu, car
comme l'existence d'une chose est plus parfaite
1 « Les choses sont en Dieu comme un objet connu peut être
dans le sujet qui le connaît. Dans ce sens elles sont en Dieu
par leurs raisons propres, qui ne sont d'ailleurs rien autre que
l'essence divine elle-même. » S. Thom., I p., q. 18, a. 4, ad 1.
2 « Par cela que Dieu donne l'être aux choses par un acte de
sa volonté, il est évident qu'il peut, sans éprouver de change-
ment, appeler de nouveaux êtres à l'existence... et, quoique éter-
nel, ne pas produire les choses de toute éternité. » S. Thom.,
Op. 2, c. 97.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 3l
que sa non existence, il y aurait en Dieu des
imperfections. C'est pourquoi Dieu ne connaît
que le présent ; tout en lui est éternel et im-
muable'. En dehors de lui, les êtres et les évé-
nements se succèdent, parce qu'ils sont limités
par le temps et par l'espace ; mais Dieu assiste
comme d'une hauteur sublime - au mouvement
du monde et à la succession des siècles, et ce
que nous, nous voyons se dérouler successive-
ment devant nos yeux, lui le voit dans tout son
ensemble et d'un seul coup d'oeil'.
De même que, lorsque nous montons sur
une montagne, l'horizon s'agrandit devant notre
rayon visuel et nous apercevons, en un ins-
tant, dans le lointain, des choses que ceux qui
sont dans la plaine ne voient nullement et qu'ils
ne pourront apercevoir que lorsqu'ils se seront
transportés sur les lieux ; de même encore,
lorsque, par la pensée, nous jetons un regard
sur l'espace que nous avons parcouru, ou sur les
1 « Connaître pour Dieu est son être même. Or, il n'y a dans
l'être divin ni priorité ni postériorité ; mais il est tout en même
temps. Donc Dieu ne connaît ni avant ni après ; mais il con-
naît tout ensemble. » S. Thom., Contr. Gent., L. i, c. 55.
■- « Le Seigneur a regardé du haut de son sanctuaire. » Ps.
CI, 20.
3 « Dieu, du haut de l'éternité, voit d'une manière certaine,
et comme si elles lui étaient présentes, toutes les choses qui
doivent s'accomplir dans le cours du temps. » S. Thom., Op.
3, c. 10.
32 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
années que nous avons vécues, nous revoyons
en une vision unique tout ce que nous avons
considéré antérieurement dans la succession des
événements et des choses ; ainsi Dieu voit dans
un seul regard l'existence entière de tous les
mondes et de toutes les créatures angéliques et
humaines, depuis leur création jusqu'à leur fin
ou leur éternelle destinée. Il n'a pas à regarder
en dehors de lui pour connaître l'œuvre de ses
mains, mais il voit toutes choses dans sa pensée,
et sa pensée étant éternelle tous les êtres le sont
dans leur principe '.
C'est pourquoi Dieu ne peut rien apprendre et
n'ignore absolument rien des pensées les plus ca-
chées comme des choses qui n'arriveront qu'a-
près des siècles et des siècles. De sorte que,
avant que le monde fût, et de toute éternité, il
savait, il voulait l'œuvre de la création ; il en
décrétait le moment, il en posait les principes,
il en établissait les lois, il en réglait les moindres
particularités. Etant l'origine unique de tout, il
donnait à chaque être sa nature et lui traçait
sa voie ; puis il assistait à tous les événements
* « Dieu est supérieur au cours du temps ; il est de sa na-
ture d'être éternel. C'est pour cela que sa connaissance est
éternelle et non temporaire... Dès l'éternité il contemple toutes
choses et voit toute l'étendue du temps ; tout ce qui se fait
dans le temps lui est comme présent, » S. Thom., Op. 3, c. 10.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 33
qui devaient se succéder sur la terre jusqu'à la
fin des temps, il en voyait les causes et en pesait
les conséquences ; rien ne lui échappait, pas plus
le léger frissonnement du brin d'herbe sous la
brise que la chute des empires '.
Mais ce qui attirait surtout les regards de Dieu
sur la terre, c'était la créature humaine qu'il
avait résolu de faire à sa ressemblance. Créée
pour le connaître, pour l'aimer et pour le possé-
der éternellement, il lui imposait des préceptes
dont il tirerait sa gloire; la dotant de la liberté,
il connaissait déjà l'usage coupable qu'elle en
ferait ; mais ne voulant point la perdre irrévo-
cablement, à côté de la prévarication il mettait
le remède et la réhabilitation. C'est alors qu'ap-
paraissait le salut après la chute, le Libérateur
après la condamnation.
Tous les siècles écoulés depuis le commence-
ment du monde et tous ceux qui doivent encore
exister, avec leurs détails les plus minimes, ont
1 « Tout ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement ;
car il possède toute perfection, puisqu'il est l'être absolument
parfait. Or, un objet connu d'une manière générale seulement
ne l'est pas parfaitement, puisqu'on ignore ce qui importe le
plus en lui, savoir les perfections dernières qui complètent son
être propre. Si donc, par cela même qu'il connaît son essence.
Dieu connaît tout d'une manière générale, il doit connaître aussi
chaque chose en particulier. « S. Tho.m., Contr. Gent., L. i, c. 5o,
34 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
été entrevus par Dieu en moins de temps que
nous n'en prenons pour le dire. Cet éternel pré-
sent, qui est un des attributs de la Divinité,
constitue un point fixe qui ne connaît ni succes-
sion, ni ombre, ni imperfection, ni ignorance, ni
susceptibilité aucune d'un accroissement quel-
conque.
Ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement
et d'une connaissance invariable et éternelle; ce
qu'il veut, il le veut librement et nécessairement
à la fois, en ce sens que ce qu'il veut est éter-
nellement voulu, mais voulu uniquement par un
effet de sa volonté. De sorte que tout ce qui se
produit dans le temps est beau et grand, adorable
et divin, envisagé au point de vue du cachet
que lui imprime la volonté éternelle de Dieu '.
Le péché uniquement échappe à cette divine in-
fluence, parce que le péché est un mal et une
négation du bien ; Dieu le connaît éternellement,
mais pour le maudire et le châtier.
Les événements terrestres, vus dans cette lu-
mière de vérité, prennent une teinte d'éternité.
Rien ne peut être l'effet du hasard, mais tout
a été prévu de Dieu, permis ou voulu par lui.
• « AJessence divine renferme en elle-même tout ce qui peut
se trouver de noblesse dans tous les êtres ; elle est la raison
propre de chacun d'eux. » S. Thom., Contr. Cent., L. i, c. 54.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 35
Comine cette pensée est de nature à élever notre
âme, à surnaturaliser nos pensées, à diriger nos
vues, à apaiser nos désirs, à tempérer nos joies
et nos peines, à maîtriser nos passions, à nous
affermir dans le bien et à nous exciter à une
confiance illimitée envers ce Dieu qui ne reste
étranger à rien de ce qui nous regarde, qui con-
naît tous nos maux et possède tous les remèdes,
qui ne laisse tomber aucun cheveu de notre tête
sans sa permission, qui n'ignore rien de ce que
nous avons été dans le passé et de ce que nous
serons dans l'avenir, qui nous appelle à une su-
blime destinée mais qui a prévu tous les secours
et toutes les grâces qui nous seraient nécessaires,
et dont l'amour, qui l'a porté éternellement à
nous créer, ne cessera de nous assister pour en-
suite nous récompenser et nous couronner.
« O altitudo divitiarium sapientix et scientix
Dei ; ô hauteur sublime des richesses de la sa-
gesse et de la science de Dieu î ' » pouvons-nous
nous écrier avec saint Paul. Tout petits et vils
que nous sommes, nous atteignons à la hauteur
de l'Eternel. Nous avons existé éternellement
dans sa pensée ; nous avons été aimés en lui
dès l'origine de toutes choses ; nous avons été
l'objet de sa Sagesse infinie, l'effet de sa Toute-
1 Rom., XI, 33,
36 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Puissance, le terme de son adorable Volonté !
A chaque être, il a donné sa nature propre;
nous, il nous a faits pour lui et il nous a destinés
à le connaître, à l'aimer et à le posséder éternel-
lement. Cela seul nous fait entrevoir déjà les
sublimes réalités de l'Incarnation du Verbe. En-
trons avec amour et allégresse dans les considé-
rations toutes divines de cet adorable Mystère.
H. — Eternité du décret de l'Incarnatioi?
et de la Rédempticp
Tous les êtres existant de toute éternité dans
la pensée de Dieu, chacun y occupe une place
proportionnée à sa nature et à sa perfection.
Toutes les œuvres de Dieu sont belles et par-
faites en elles-mêmes, parce qu'elles sont telles
que Dieu les a conçues et voulues ; c'est pour-
quoi après chacune de ses créations, la Genèse
nous dit que Dieu vit qu'elle était bonne. Tou-
tefois, lorsque le Créateur se prépara à créer
l'homme, il sembla se recueillir en lui-même,
avant de produire un être fait à son image et à
sa ressemblance. Nul doute que, dès le principe,
la pensée de Dieu ne s'arrêtât avec une complai-
sance spéciale sur la nature humaifte, dans la-
DÉCRET lÎTEKNEr, DE LA RÉDEMPTION ^7
quelle il voyait comme un reflet de ses divines
perfections.
Mais ce qui attirait plus particulièrement son
attention et ce qui le captivait, s'il nous est per-
mis de parler ainsi, c'était le couronnement su-
blime et divin qu'il se proposait d'ajouter à son
œuvre, en unissant indissolublement un jour la
nature humaine à sa nature divine.
Il avait élevé l'homme au-dessus de tous les
autres êtres de la création ; il lui avait donné
une intelligence capable de le contempler et
ayant la puissance de le connaître, quoique im-
parfaitement, à l'exemple de la connaissance
parfaite que, comme Dieu, il a de lui-même ; il
l'avait doué d'un cœur dont il avait fait le réser-
voir de l'amour divin, pour compléter dans la
charité la connaissance que l'intelligence avait
de lui ; il avait couronné son œuvre, en mettant
dans la volonté la faculté de se déterminer elle-
mêiTie et le pouvoir d'apporter à la grâce divine
un concours raisonné et méritoire.
Dieu se mirait en quelque sorte dans la beauté
de l'âme humaine, à laquelle il avait résolu de se
communiquer et qu'il avait destinée à son éter-
nelle compagnie dans la Béatitude ; jusqu'à ce
que la désunion, sous la forme du péché, vînt
briser l'harmonie de son œuvre. Les ombres de
la mort se répandirent alors sur cette image de
38 DK JÉSUS DANS SON K TAT UE VICTIME
Dieu, laquelle risquait d'en être éternellement
défigurée, lorsque, poussé par une miséricorde
infinie qui restera toujours pour nous le plus tou-
chant des mystères, le Créateur se chargea lui-
même de donner à l'humanité un Sauveur dont
la réparation, égale à l'oftense, lui obtiendrait le
pardon et le salut '.
Pour rétablir l'humanité dans son innocence
primitive et lui permettre de reconquérir ses
droits au bonheur éternel, tout autant que pour
apaiser la Justice divine et rendre à Dieu !a gloire
que le péché lui avait enlevée, ce Sauveur ne
pouvait être pris parmi les hommes, — tous les
enfants d'Adam ayant été entachés de la faute
de leur premier père et ne pouvant, dès lors, être
agréables à l'offensé ni satisfaire pleinement à la
' Saint Thomas, considérant que l'homme prévaricaceiir n'est
cependant pas obstiné par nature dans le mal, mais qu'il a né-
cessairement besoin d'un secours supérieur pour s'en affranchir,
ose en conclure que Dieu, dans sa bonté, était presque tenu de
le lui fournir. « La bonté divine, dit-il, surpasse la puissance
de la créature pour le bien. Or, il est établi que la condition
de l'homme, tant qu'il est dans ce bas monde, est telle que, de
même qu'il n'est pas confirmé dans le bien d'une manière per-
manente, il n'est pas non plus obstiné dans le mal sans pouvoir
en sortir. Il est donc essentiel à la condition de la nature hu-
maine de pouvoir s'affranchir de cette corruption du péché. Il
n'eût donc pas été convenable que la bonté de Dieu laissât cette
puissance sans effet ; ce qui aurait eu lieu, s'il ne lui eût pas
procuré un moyen de réhabilitation. » S. Thom., Op. 2, c. 199.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION Sg
peine encourue'. Ou il fallait abandonner l'hu-
manité à son triste sort, ou il fallait que Dieu
prît sur lui la satisfaction de l'oftense '^. Non
' << Un l)ur homme, quel qu'il fût, était inca[)able de satis-
faire pour le péché de tout le genre humain. » S. Thom., Contr.
Gent., L. 4, c. 54.
- « Il fallait donc, continue le Docteur angélique, pour déli-
vrer le genre humain du péché commun, que quelqu'un satisfît
qui fût homme, capable de satisfaire, et qui eût quelque chose
de plus que l'homme, afin que son mérite suffît à satisfaire
pour le péché de tout le genre humain. Or, Dieu seul est supé-
rieur à l'homme. Il était donc nécessaire que Dieu se fît homme,
afin d'effacer le péché du genre humain. C'est ce que Saint
Jean-Baptiste dit de Jésus-Christ : « Voici l'Agneau de Dieu,
voici celui qui efface le péché du monde » (Jean, i, 29). Et
l'Apôtre s'exprime ainsi (Rom., v, 18) : « De même que par le
péché d'un seul, la condamnation atteint tous les hommes, de
même par la justice d'un seul, la justification qui donne la vie
s'étend à tous les hommes. » Ibid.
Dans le livre des Sentences, il écrit encore : « U était aéces-
saire que la satisfaction de l'offense commise par la nature
humaine fût une satisfaction complète, adéquate à l'offense.
Or, pour être complète et adéquate, elle devait revêtir une va-
leur infinie, et cela parce que le péché pour lequel cette satis-
faction était donnée à Dieu, présentait lui-même en quelque
manière, le caractère d'infini, sous les trois rapports suivants :
parce que l'insulte de la désobéissance s'adressait à une majesté
infinie, et que l'offense croît en raison directe du rang de l'of-
fensé ; parce que le bien dont le péché privait l'homme coupable
est un bien infini, puisque c'est Dieu même, béatitude dernière
et fin suprême de l'homme ; parce qu'enfin la chute même de la
nature tombée, pouvant s'aggraver sans cesse et les effets s'en
multiplier sans limite, cette chute participait ainsi, en quelque
manière, à une malice infinie. Or, l'acte d'une pure créature ne
peut avoir ^efficacité infinie ; ainsi, jamais aucune créature,
qui n'est que créature, n'aurait pu donner la satisfaction
exigée. » S. Thom., Sentent., L. 3, dist. 20, q. 1, a. l.
40 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
seulement il avait résolu de ne point pardonner
sans satisfaction, mais encore cette satisfaction
devait pouvoir agréer entièrement à sa Justice
au même degré que la faute avait oflensé sa
Sainteté et sa Majesté ^
C'est alors que Dieu, dont la Puissance est
sans limites et la Miséricorde infinie, résolut de
se substituer à l'humanité et de puiser dans son
sein la satisfaction suprême à laquelle il avait
droit. Dieu le Père ne pouvant aller personnel-
lement au secours de l'humanité, pas plus que
le Saint-Esprit, comme nous le verrons plus tard
lorsque nous traiterons du Sacerdoce, jeta natu-
rellement les yeux sur son Verbe éternellement
engendré, image parfaite de sa gloire, copie fidèle
de ses infinies perfections, par qui tout a été fait
et par qui il convenait que tout fût restauré, et
il en fit comme une nouvelle humanité réhabi-
1 « L'ordre de la justice exige qu'//// châtiment soit infligé
au péché. La punition du péché contribue à manifester la bonté
divine et la gloire de Dieu. Après avoir obtenu la rémission de
son péché par la grâce, et lorsqu'il est rétabli dans l'état de
grâce, l'homme reste tenu, en vertu de la justice de Dieu, de
subir une peine pour le péché qu'il a commis. » S. Thom.,
Contr. Gent., L. 3, c. i58.
Et, dans le livre suivant, complétant cette pensée, il ajoute :
« C'est une satisfaction pour celui qu'il a offensé. Et parce que
les autres hommes étaient incapables de satisfaire pour eux-
mêmes, Jésus-Christ l'a fait pour tous, en souffrant par charité
une mort volontaire. » Ibid., L. 4, c. 55.
DECRET ETERNEL DE LA RICDEMPTION 4I
litée. Il décréta dans son éternelle Sagesse et
dans sa Charité incoinmensurable, que le Fils
de ses éternelles complaisances descendrait dans
le monde, prendrait les livrées de l'humanité
déchue, s'associerait substantiellement la nature
humaine qu'il élèverait ainsi à la dignité divine '.
Mais devant s'incarner pour réparer l'outrage
fait à Dieu et pour sauver les hommes, le Verbe
y serait non seulement dans la qualité d'esclave,
mais encore dans la condition de Victime'-. C'est
sur lui que pèserait toute la malédiction divine
encourue par l'humanité -^ ; il serait chargé des
' « Il faut observer, dit encore Saint Thomas, que la valeur
de la satisfaction se tire de la dignité de celui qui satisfait,
mais la dignité du pur homme, pour être la compensation de
l'injure faite à Dieu, n'était pas infinie. Il a donc fallu un homme
d'une dignité infinie pour que, souffrant un châtiment pour
tous, /'/ satisfît convenablement pour les péchés du monde en-
tier. C'est pour cela que le Verbe de Dieu, vrai Dieu et fils de
Dieu, prit la nature humaine, afin de purifier le genre hu-
main tout entier, en satisfaisant pour ses péchés. » S. Thom.,
Op. 3, c. 7.
2 « Dieu a fait le Christ péché, non pour qu'il eût le péché
en lui, mais parce qu'il l'a fait victime pour le péché. » S. Thom.,
III p., q. i5, a. 1, ad 4.
•' Saint Thomas s'exprime ainsi : « Le péché est maudit,
comme le dit Saint Augustin, et par conséquent la mort et la
mortalité qui en proviennent. La chair du Christ ayant été
mortelle et ayant eu la ressemblance d'une chair de péché,
Moïse l'appelle pour ce motif une chose maudite : « Celui qui
est pendu au bois est maudit de Dieu » (Deut., xxi, 23), comme
Saint Paul lui donne le nom de péché en disant (II Cor., v, 21) :
« que celui qui ne connaissait pas le péché s'est fait péché pour
42 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
péchés du monde et il devrait les expier ' ; l'excès
d'ingratitude de la part de l'homme appellerait
l'excès d'amour et de réparation de la part du
Rédempteur-, et c'est jusqu'à l'effusion complète
de son Sang que la divine Victime devrait ac-
complir sa mission '•.
Dieu le Père qui voulait à tout prix sauver
l'humanité de la perte éternelle ne recula pas
devant cet immense sacrifice, et c'est d'accord
avec les deux autres Personnes de la Trinité
Sainte, dont les conseils sont toujours à l'unis-
son ', qu'il fut décrété solennelleinent que dans
nous », c'est-à-dire qu'il a pris la peine du péché. On ne doit
donc pas s'étonner qu'il soit dit « qu'il a été maudit de Dieu » ;
car si Dieu n'eût pas haï le péché et notre mort, il n'aurait pas
envoyé son Fils pour se soumettre à la mort et la détruire.
Confessez donc qu'/7 a été maudit pour nous, celui qui d'après
votre aveu est mort pour nous. D'où le même Apôtre dit (Gal.,
III, i3) : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la
loi, en se faisant lui-même un objet de malédiction pour nous. »
S. Thom., III p., q. 46, a. 4, ad 3.
* « Il a porté lui-même nos péchés, lui par les meurtrissures
duquel vous avez été guéris. » I Pierre, n, 24.
2 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour
extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par
nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, par la grâce
duquel vous avez été sauvés. » Eph., ii, 4, 5.
>> « Sans effusion de sang il n'y a pas de pardon. » Hebr.,
IX, 22.
* Saint Paul nous dit la part que les trois Personnes divines
ont eu dans le mystère de la régénération : « Lorsque la bonté
de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes ont
paru, il nous a sauvés, en vertu de sa miséricorde, par le bain
DKCKKT ETKKNEL DE LA REDEMPIION 4^
la suite des temps, à l'heure de la création du
monde, sur l'humanité coupable se lèverait le
Soleil de Justice ' qui la sortirait des ténèbres, et
que le genre humain tout entier serait régénéré
dans le Sang de l'Agneau -.
Mais d'après ce que nous avons dit, dans le
paragraphe précédent, ce décret en Dieu est
éternel. Il existe en lui avant toute création,
comme la pensée existe dans notre esprit et la
détermination dans notre volonté, avant toute
action extérieure. Dieu n'a pas attendu l'expé-
rience de la liberté humaine pour en connaître
les actes ; ce n'est pas davantage hypothétique-
ment qu'il a décrété l'Incarnation. iMais tout en
de la régénération et du renouvellement de Y Esprit-Saint, qu'il
a répandu sur nous abondamment par Jésus-Christ notre Sau-
veur. » TiT., ni, 4-6.
Tous les jours, à la sainte Messe, le Prêtre rappelle ce tou-
chant mystère dans l'une des trois prières qu'il dit avant la
Communion : « Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant,
qui, par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit,
avez donné par votre mort la vie au monde, délivrez-moi, par
votre saint Corps et votre précieux Sang ici présents, de tous
mes péchés et de tous les autres maux. » Canon de la Messe.
* « Le soleil de justice se lèvera pour vous qui avez craint
mon nom, et le salut sera sous ses ailes. » Mal., iv, 2.
2 « Tous ont péché et sont justifiés gratuitement par la
rédemption qui est dans le Christ Jésus, que Dieu a destiné
pour être la victime de propitiation par la foi qu'on aurait en
son sang. » Rom., ui, 23-25.
44 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
lui a été simultané, et la pensée de la création,
et la vue de la prévarication et la volonté de la
Rédemption. Eternellement il a été décidé que
le Verbe divin prendrait la nature humaine et
qu'il se constituerait ici-bas Hostie et Victime
pour le péché. Décret absolu qui n'a pas rendu
le péché nécessaire, mais qui n'en est que la
conséquence ou mieux, dont le péché a été l'oc-
casion miséricordieuse. Une fois formulé dans
la Sagesse éternelle, ce décret prenait le carac-
tère d'une volonté divine et il devait nécessai-
rement s'accomplir dans le temps.
De sorte qu'il est doublement vrai de dire que
nous avons été miséricordieusement aimés de
toute éternité ', et que l'amour que Dieu nous a
porté, avant même toute création, nous valait
l'Incarnation future de son Verbe, sa vie, son
sang et sa mort. Quels ne doivent pas être,
dès lors, notre admiration, notre respect, notre
amour et notre reconnaissance pour ce Mystère
incomparable qui met, pour ainsi dire, le ciel tout
entier au service de notre pauvre humanité ^ !
Si nous ne savions que tout est divinement sage
en Dieu et infiniment parfait, nous pourrions
' « Je t'ai aimé d'un amour éternel ; c'est pourquoi je t'ai
attiré par compassion. » Jer., xxxi, 3.
2 « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable. »
II Cor., IX, i5.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 45
être tentés de voir un manque de pondération
dans une aussi incompréhensible miséricorde.
En eflFet, de tous les décrets de la Divinité il
n'en est point de comparable à celui-là ni en
puissance ni en amour. Dans la pensée de Dieu,
il n'en est point non plus de plus important et
qui reflète davantage les perfections divines.
Outre les raisons intrinsèques qui établissent
avec évidence cette adorable vérité, le témoi-
gnage en est dans le fait de l'épreuve des Anges
au ciel.
Quand les temps de la création furent accom-
plis et que la nature angélique sortit toute bril-
lante des mains de son Créateur, Dieu apparut
aux Anges dans l'éclat de ses perfections infi-
nies et réclama leurs adorations. Il leur révéla
en même temps son dessein d'une autre création,
inférieure à la leur, mais destinée néanmoins à
une dignité plus grande par le fait de l'Union
hypostatique de la nature humaine avec la na-
ture divine dans la Personne du Verbe incarné ;
et, leur présentant par anticipation le Fils de
Dieu devenu le Fils de l'homme, il exigea qu'ils
Lui rendissent les mêmes honneurs qu'à la Di-
vinité. C'est ce qui détermina la révolte des
anges orgueilleux ; ils se crurent humiliés de de-
voir adorer dans une nature humaine le Dieu
46 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
qui avait en quelque sorte dédaigné de s'unir à
la nature angélique. Rien ne fait mieux ressortir
et la sublimité du Mystère de l'Incarnation du
Verbe et la place qu'il occupe dans le plan gé-
néral de l'économie divine.
Mais le Mystère de la Rédemption est insé-
parable de celui de l'Incarnation. En offrant le
Verbe incarné à l'adoration des Anges, Dieu le
leur présenta comme Victime. Il fit passer sous
leurs yeux ses humiliations, ses souffrances, les
horreurs de sa Passion et les ignominies de sa
mort ; ce qui ajouta à leur suprême répugnance
de devoir adorer un Dieu dans un tel état d'a-
baissement et presque d'anéantissement, et leur
fit pousser le cri de la révolte qui les perdit à
jamais '.
' Tout accessoire que soit cette question relativement à l'éten-
due du sujet traité dans ce volume, nous croyons devoir appor-
ter quelques arguments à l'appui de nos dires. Tout d'abord, le
mystère de l'Incarnation est uni si étroitement à celui de la
Très Sainte Trinité, qu'il paraît tout naturel qu'il n'ait point été
ignoré des anges. — En second lieu, ce mystère étant le mystère
de foi par excellence, et les anges, avant leur chute, possédant
la vertu de foi, comme s'exprime Saint Thomas : « Puisque
l'ange avant sa confirmation dans la gloire n'a pas eu cette
béatitude par laquelle on voit Dieu dans son essence, il a été
nécessaire, puisqu'il était dans la grâce de Dieu, qu'il eût la
foi ■>■> (S. Thom., II II, q. 5, a. 1) ; il leur a été proposé comme
l'objet suprême de leur foi.
En troisième lieu, si les anges ont eu une connaissance natu-
relle du Verbe dès leur création, comme le dit le même saint
Docteur : « L'ange, par la connaissance naturelle, voit le Verbe
DECRET ETERNEL DE LA RÉDEMPTION 47
Que de mystères en un seul ! Ce qui est l'ins-
trument du salut pour l'humanité, devient l'oc-
casion de la perte éternelle pour une grande
partie des phalanges angéliques ! Ce qui fait
l'admiration et l'adoration des uns, détermine
le mépris et la révolte des autres ! Ce dont Dieu
au moyen de l'espèce ou image qui éclaire sa propre nature, et
il a possédé cette connaissance aussitôt qu'il a été créé »
(S. Tho.m,, I p., q. 62, a. 1, ad 3) ; cette connaissance eût été par
trop incomplète, s'ils n'eussent point connu le mystère futur de
l'union hypostatique par laquelle, dans la suite des temps, le
Verbe incréé devait devenir et demeurer à jamais le Verbe
incarné. Il n'est point osé d'inteipréter dans ce sens certains
passages des Epîtres de Saint Paul, par exemple : « Il est grand
le mystère de la piété, qui a été manifesté dans la chair, et qui
a été vu des anges. » (I Tim., m, 16) ; « Que tous les anges de
Dieu l'adorent. » (Hebr., i, 6).
La raison donnée par Saint Thomas pour affirmer que les
anges ont connu le mystère de l'Incarnation dès le commence-
ment de leur béatitude, à savoir que « ce mystère est le prin-
cipe général auquel se rapportent toutes les charges que les
anges remplissent », n'exclut pas qu'ils ne l'aient pas connu
auparavant ; d'autant plus que le texte de Saint Paul allégué
conserve toute sa valeur dans un cas comme dans l'autre :
« Tous les anges ne sont-ils pas les serviteurs du Christ, étant
envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doi-
vent être les héritiers du salut. » (Hebr., i, 14). Ajoutons que
c'est en tant que Preniier-né de toute créature, angélique et
humaine, que « Dieu s'est proposé de réunir toutes choses dans
le Christ, soit celles qui sont dans le ciel soit celles qui sont
sur la terre » (Eph., i, 9, 10) ; — et que les anges, comme les
hommes, sont soumis à l'empire du Verbe incarné en qui toutes
choses subsistent, suivant ces paroles du grand Apôtre : « Ren-
dons grâces à Dieu le Père qui nous a assujettis à l'empire de
son Fils bien-aimé, image du Dieu invisible. Premier-né de
toute créature, car c'est en lui que tous les êtres ont été créés,
48 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
se sert pour nous prouver son infini et éternel
amour, se tourne dans ses mains, pour d'autres,
en un objet d'éternelle réprobation !
Comment ne pas éclater en actions de grâces,
en louanges et en protestations d'amour, en
considérant combien Dieu a toujours aimé les
soit les célestes, soit les terrestres, soit les visibles, soit les in-
visibles, les Trônes, les Principautés, les Dominations, les Puis-
sances. Toutes choses subsistent en lui. Il est le /trincipe et en
toutes choses il tient la primauté. » (Col., i, 12-18).
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici serait incomplet, si à la
notion de l'Incarnation nous n'ajoutions celle de la Rédemption.
Le Verbe incarné, c'est le Verbe rédempteur ; le Christ sauveur,
c'est le Christ victime. Les anges n'eussent point eu une con-
naissance exacte de l'Incarnation, s'ils n'eussent connu en même
temps le caractère essentiel de ce mystère qui est l'immolation
sanglante de la Victime pour le salut du monde. A tous les anges
sans exception, les mérites du sang rédempteur ont été offerts
pour les conduire à la victoire ; et c'est en vue des grâces fu-
tures, fruit du Sacrifice du Calvaire, que les anges fidèles ont
été confirmés dans la béatitude, suivant ces paroles de Saint
Paul : « 11 lui a plu de réconcilier par lui toutes choses avec
lai-même : soit celles qui sont sur la terre, soit celles qui sont
dans le ciel, en établissant la paix par le sang de sa croix. »
(Col., I, 20).
Un dernier argument, de raison plus encore que de conve-
nance, en faveur de notre opinion : c'est la place qu'occupe dans
la céleste Jérusalem le Verbe incarné, le Christ vainqueur, le
Rédempteur glorieux, la Victime sans tache, l'Agneau toujours
immolé, devenu à jamais le centre et la raison des louanges
éternelles et des adorations sans fin des anges et des saints.
Comment admettre que les esprits célestes demeurés fidèles
eussent ignoré, au moment de la grande épreuve qui devait dé-
cider de leur sort éternel, le mystère auquel ils devraient leur
béatitude et le Christ rédempteur dont ils étaient destinés à
entourer le trône dans les siècles des siècles ?
DÉCRET ÉTERNEL DE LA REDEMPTION 49
hommes, surtout lorsqu'il savait que les hommes
ne cesseraient jamais de l'offenser ?
Unissons nos voix à celles des anges fidèles
et acclamons avec amour le Dieu trois fois saint
qui nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils
unique.
III. — Miséricorde de Dieu dans le décret
de rincarnatiot^ et de la Rédeinptict>
Dieu est essentiellement charité ', et tout ce
qu'il crée il le crée par pure bonté et pour com-
muniquer quelque chose de lui-même aux êtres
auxquels il donne l'existence-. Il se comnmnique
dans la mesure de la perfection des êtres et des
rapports qu'il établit avec eux. Quoique tout soit
admirable dans les œuvres de Dieu, considérées
chacune dans leur essence propre, il faut ad-
mettre néanmoins que leur perfection est rela-
tive et qu'il y en a qui reflètent davantage que
d'autres les perfections et les attributs de Dieu.
' « Dieu est charité. » I Jean, iv, i6.
- « La bonté divine doit être la fin de tout. En effet, la der-
nière fin des choses faites par la volonté d'un agent est ce que
cet agent a voulu d'abord et par soi et en vertu de quoi il fait
tout ce qu'il fait. Or, le premier objet de volition de la volonté
divine est la bonté même. Il faut donc que la dernière fin des
choses créées soit la bonté divine. » S. Thom., Op. 2, c. lot.
50 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Les cieux racontent la gloire de Dieu ' et la
terre est pleine de sa magnificence ' ; chaque être
chante à sa manière la gloire et la louange du
Créateur et, à ce point de vue, le brin d'herbe
et le grain de sable magnifient autant le Sei-
gneur que les cèdres du Liban et les astres du
firmament.
Mais dans ce concert universel de la création,
il est une voix plus écoutée que les autres, il est
une louange plus noble et plus agréable à Dieu :
c'est celle qui monte du cœur de l'homme. Au
milieu de cette multitude de merveilles créées
qui toutes parlent de la puissance, de la perfec-
tion et de la bonté de Dieu, l'homme apparaît
comme une beauté sans égale, comme un rayon
éclatant émanant plus directement de l'éternelle
lumière, comme un chef-d'œuvre dans lequel le
Créateur a réuni les perfections de tous les autres
êtres et auquel il a imprimé plus visiblement le
cachet de la Divinité.
Si toutes les autres créations sont surtout l'effet
de la puissance de Dieu, la création de l'homme
est particulièrement l'effet de son amour. Lorsque
le Créateur l'appela à la vie, non seulement il en
fit le roi de la création et le représentant officiel
de son autorité, mais il le marqua du sceau de sa
1 Ps. XVIII, 2. — * Is., VI, 3.
DECRET ETERNEL DE LA REDEMPTION 31
prédilection et de son amour, et il porta la bien-
veillance et la bonté jusqu'à reproduire en lui
une image sensible de ses perfections divines et
une similitude de son essence incréée. Fait pour
connaître Dieu, pour l'aimer et pour le servir,
l'homme fut ainsi chargé de rendre au Créateur,
au nom de la création tout entière, des hom-
mages et des devoirs que les êtres sans raison
ne peuvent lui oflrir. Il devint par là comme le
centre de la création, et toutes les autres voix se
seraient tues, que celle de l'homme honorant et
adorant son Dieu eût suffi à glorifier le Seigneur.
Dieu ne se contenta pas de favoriser l'homme
de ses dons, il voulut avoir avec lui des rapports
intimes. Il lui révéla ses perfections et lui dé-
couvrit son éternelle charité; il lui dicta des lois
et lui fit goûter la joie immense qu'il y a à les
observer ; il le rendit participant des flots de
lumière, de vérité, de paix et de félicité qui
inondent la Divinité. Bien plus, il établit sa de-
meure dans son âme et il en fit comme son
royaume terrestre d'innocence et de sainteté.
L'homme trouva son bonheur essentiel dans
l'amour de son Créateur et dans la fidélité à ses
commandements, jusqu'au jour où l'effroyable
effondrement de la désobéissance vint renver-
ser toute l'œuvre divine. Quelle déception pour
Dieu, s'il nous est permis de parler ainsi, et
32 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
quelle amertume après tant de bontés ! La créa-
tion entière fut comme bouleversée par la faute
d'Adam, l'oeuvre du Créateur parut manquer de
fondement et s'écrouler, l'idéal que Dieu s'était
formé sembla s'évanouir et disparaître à jamais.
Un voile de tristesse couvrit le monde et d'é-
paisses ténèbres obscurcirent le ciel vers lequel
l'homme n'osait plus lever les yeux. Les rapports
d'amitié entre Dieu et l'homme étaient rompus
et le tonnerre de la colère divine grondait dans
les nues.
Ou'allait-il se passer ? Dieu anéantirait-il son
œuvre et briserait-il l'homme coupable comme
un vase de terre ? Lui refuserait-il son pardon
et l'abandonnerait-il à son triste sort, le chassant
pour toujours de devant sa face et le condamnant
à une expiation éternelle?
La Majesté divine semblait réclamer une pa-
reille punition. L'outrage était si direct et si ré-
fléchi ! L'homme connaissait la grandeur et la
souveraineté de Dieu ; il savait qu'il est le prin-
cipe absolu de toutes choses, que ses droits sont
éternels et imprescriptibles, que tout honneur,
toute louange, toute adoration et toute gloire lui
sont dûs au ciel et sur la terre, et qu'on ne peut
impunément manquer aux devoirs essentiels que
toute créature est tenue de lui rendre. Après
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 53
un semblable outrage, ne convenait-il pas à la
dignité de Dieu de châtier irrévocablement le
coupable ?
La Puissance divine, de son côté, voyait son
œuvre la plus belle détruite par l'inlidélité de
l'homme. Elle avait rassemblé dans cet être pri-
vilégié les beautés disséminées dans le reste de
la création et elle y avait déposé des dons qui
étaient comme un rayonnement des perfections
de Dieu. Son œuvre, tout à coup défigurée par
le péché, faisait de l'homme un être méprisant
tous les dons qu'il avait reçus, méconnaissant
sa propre grandeur et détruisant pour jamais sa
beauté primitive. La Puissance divine ne devait-
elle pas, dès lors, s'exercer de nouveau sur
l'œuvre de ses mains pour, cette fois, la réduire
en une perpétuelle et douloureuse servitude?
La Sainteté divine, à son tour, profondément
humiliée par une aussi grande infidélité, exigeait
une terrible condamnation. L'homme était le
seul être de la création dans lequel elle avait
établi sa demeure ; seul à n'être pas inconscient,
il connaissait la Sainteté infinie de Celui qui
lui avait donné l'existence, il portait en lui son
image, il participait, par son innocence, aux
vertus du Très-Haut, et sa pureté en faisait un
temple où le Seigneur aimait à demeurer. Pou-
vait-on méconnaître tant de bienfaits et abu-
J4 Oli JlisUS DANS SON KTAT DE VICTIME
ser de tant de grâces, sans en être puni pour
toujours?
Mais ce qui, en Dieu, réclamait plus impérieu-
sement le châtiment, c'était la Justice qui se
dressait avec indignation devant l'ottense incon-
cevable de l'homme prévaricateur. Il avait été
prévenu, il connaissait le précepte formel et il
en avait mesuré toute la gravité, il savait quelles
seraient les conséquences de son obéissance ou
de sa désobéissance. Si, après cela, il péchait,
il assumait toute la responsabilité de sa faute et
il se condamnait lui-même au châtiment. La
Justice divine ne se devait-elle pas à elle-même
de ne point se laisser toucher par aucune con-
sidération et d'exiger une condamnation sans
rémission ?
A ces revendications justifiées de la Justice,
la Sagesse divine apportait son trop éloquent
appui. Il y avait eu un antécédent : les anges,
au ciel, avaient aussi, un jour, transgressé les
ordres de Dieu et ils avaient été punis inexora-
blement ; des hauteurs de l'Eden et sur le point
de jouir de la vision béatifique, ils avaient été
plongés dans les abîmes de l'enfer. Pourquoi
traiter l'homme autrement que l'ange, et ne pas
l'associer à la damnation éternelle de ce dernier,
puisque l'un comme l'autre ils ont refusé d'obéir
et ont mérité le même châtiment ?
DKCRET KTERNEL DE LA RÉDEMPTION 55
Quelle coalition terrible et puissante contre
l'homme pécheur ! Comment vraiment pourra-
t-il échapper à la condamnation qu'il a si juste-
ment méritée et que tout en Dieu semble devoir
lui infliger ? Il ne restait plus qu'une espérance,
et cette espérance sortira victorieuse du conflit.
La Miséricorde intervint alors et, sans porter
préjudice aux droits des autres perfections di-
vines, s'interposa entre elles et le coupable. Fai-
sant appel à tout ce qu'il y a de bonté, de charité
et de tendresse en Dieu, elle plaida la commisé-
ration et le pardon.
La Majesté outragée pourrait recevoir une juste
réparation* ; la Puissance humiliée pourrait voir
son oeuvre réhabilitée - ; la Sainteté souillée se-
rait rétablie^ ; la Justice off^ensée serait apaisée * ;
- « Autant sa majesté est élevée, autant est grande sa misé-
ricorde. » EccLi., n, 23.
2 « La toute-puissance de Dieu se manifeste surtout en par-
donnant et en exerçant sa miséricorde, parce que Dieu montre
par là sa souveraine puissance en remettant librement les pé-
chés. Par sa miséricorde et son pardon, Dieu met les hommes
en participation du bien infini, qui est \effet le plus élevé de
sa puissance. » S. Thom., I p., q. 25, a. 3, ad 3.
3 « Toute la plénitude de la divinité habite corporellement
en lui... Il a plu à Dieu de réconcilier par lui toutes choses
avec lui-même. » Col., n, 9 ; i, 20.
■^ « Toute œuvre de justice divine, selon Saint Thomas, pré-
suppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur
elle » (I p., q. 21, a. 4). 11 montre ailleurs que la miséricorde
l'emporte sur la justice, lorsqu'il dit : « En vertu de sa bonté
56 DE JÉSUS DANS SON KTAT DK VICTIME
et la Sagesse elle-même trouverait dans son sein
une satisfaction due à la Divinité '.
Continuant son plaidoyer, la Miséricorde se
demandait qu'est-ce qui pourrait bien empêcher
Dieu d'aiiuer les hommes plus que les anges.
N'était-il pas libre de prodiguer ses dons à qui
il lui plaît ^ ? Il n'avait agi par aucune influence,
autre que son cœur, pour créer l'homme ; pour-
quoi tiendrait-il compte d'une considération
quelconque pour lui pardonner et le sauver ?
L'offense était grande sans doute, mais la Misé-
ricorde n'en serait que plus éclatante ; il y aurait
plus de condescendance et plus d'amour à par-
donner un coupable qui ne le méritait à aucun
titre; la bonté, la magnanimité et la sublimité
des perfections divines apparaîtraient toutes lu-
mineuses dans cette réhabilitation de l'humanité
qui pourrait ainsi rendre à Dieu la gloire pour
laquelle elle avait été créée ^.
infinie, la miséricorde et le pardon sont plus propres à Dieu
que le châtiment ; car la miséricorde et le pardon lui convien-
nent en eux-mêmes, tandis qu'il ne nous punit qu'en raison de
nos péchés. » S. Thom., II II, q. 21, a. 2.
* « C'est dans le Christ que nous avons la rédemption par
son sang, la rémission des péchés, selon les richesses de sa
grâce, qui a surabondé en nous, en toute sagesse. » Eph., i, 7, 8.
- « Il fait miséricorde à qui il veut. » Rom., ix, 18.
3 Quoiqu'il ne faille pas trop scruter les secrets de la Sagesse
et de la Miséricorde de Dieu — lequel est libre en toutes ses
actions d'une liberté essentielle et éternelle, dont la conception
DÉCRET ÉTERNEL DE LA REDEMPTIOiN 5"/
Admirable harmonie des perfections infinies
en Dieu, elles vont toutes concourir à l'emploi
du moyen suggéré par la Miséricorde pour sau-
ver les hommes. Comme tout doit être infini et
parfait dans la satisfaction à oflFrir à Dieu pour
en obtenir son pardon plénier, c'est la Divinité
elle-même qui devra faire tous les frais de la ré-
demption du genre humain. Le Sauveur sera une
des t»-^is Personnes de la Très Sainte Trinité '.
échappe à nos investigations — il n'est pas sans intérêt de no-
ter ici l'explication que donne l'Ange de l'Ecole de la perte irré-
médiable des mauvais anges aussitôt après leur chute. « Le
péché, dit-il, étant pour l'ange ce que la mort est pour les hom-
mes, les bons anges ont été confirmés dans le bien aussitôt
qu'ils ont adhéré à la justice divine, et les mauvais anges sont
restés obstinément fixés dans le mal. La perception de l'ange
diffère de la perception de l'homme, en ce que l'ange perçoit
sans se mouvoir par le moyen de son entendement, comme
nous percevons les premiers principes qui sont dans notre es-
prit ; tandis que dans l'homme c'est la raison qui perçoit discur-
sivement en allant d'une chose à une autre. C'est ce qui fait que
sa volonté est mobile, tandis que la volonté de l'ange est fixe
et immobile dans sa détermination. Une fois sa résolution
arrêtée, // devient immuable. Pour cette raison on a coutume
de dire que l'homme peut faire usage de son libre arbitre pour
le bien ou pour le mal, avant qu'il ait fait son choix comme
après ; mais que le libre arbitre de l'ange n'a cette flexibilité
qu'avant sa détermination, et qu'il ne l'a plus ensuite. H'oii,
les mauvais anges, en péchant, sont tombés pour jamais dans
le mai. » S. Thom., I p., q. 64, a. 2.
' Dans le deuxième volume de cet ouvrage nous avons indi-
qué quelques-uns des motifs pour lesquels c'est la deuxième
Personne de la Très Sainte Trinité qui s'est incarnée. — Voir
Chapitre I, art. 6, p. 102 et io3.
58 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Il quittera le sein de Dieu et s'unira à la nature
humaine ' ; mais portant en lui-même le carac-
tère des pécheurs qu'il aura mission de sauver,
il apparaîtra comme une véritable victime et il
sera voué à l'immolation -.
Œuvre de majesté divine, de puissance su-
prême, de sainteté infinie, de justice adorable
et de sagesse éternelle, l'Incarnation du Verbe
et la Rédemption sont le triomphe sublime de la
Miséricorde influençant, en quelque sorte, l'Etre
divin tout entier, afin de l'incliner au pardon de
l'humanité et d'associer toutes ses perfections
infinies dans l'accomplissement du grand et inef-
fable Mvstère de l'éternelle Charité ^.
* « En toutes choses il a dû être rendu semblable à ses frères,
pour devenir auprès de Dieu pontife miséricordieux et fidèle,
pour expier les péchés du peuple. » Hebr., ii, 17.
^ « Il a efifacé l'acte qui s'élevait contre nous par ses décrets,
qui nous était contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la
croix. » Col., n, 14.
3 Saint Thomas, à la suite de Saint Jean Damascène, dit :
« Le mystère de l'Incarnation montre tout à la fois la bonté, la
sagesse, la justice ou la vertu de Dieu. Sa bonté, parce qu'il n'a
pas dédaigné la faiblesse de sa propre créature ; sa justice,
parce qu'après la défaite de l'homme, il n'a pas voulu laisser
vaincre le tyran par un autre que par l'homme lui-même, et
qu'il ne l'a pas délivré de la mort par la violence ; sa sagesse,
parce qu'il a trouvé le moyen le plus convenable d'acquitter
une dette du plus grand prix ; sa puissance ou sa vertu infinie,
parce qu'il n'y a rien de plus grand qu'un Dieu fait homme. »
S. Thom., III p., q. 1, a. 1.
DÉCRET lÎTEKNEI, DE LA REDEMITION ^9
Nous verrons plus loin tout ce qu'il y a d'amour
dans ce don incomparable du Fils de Dieu tait à
la terre, mais nous en savons déjà assez pour
confesser que nous avons été aimés d'une ma-
nière mystérieuse et unique par ce Dieu si bon et
si miséricordieux', que nous avons pourtant si
mal servi et tant de fois ofténsé. En toute vérité,
il nous est impossible de comprendre pourquoi
Dieu s'est montré si condescendant et si libéral
à notre égard. Nous n'avons eu d'autre droit à
sortir du néant que sa volonté adorable ; après
l'avoir offensé, nous méritions un sévère et éter-
nel châtiment ; rien ne l'obligeait à nous par-
donner, pas même une simple raison de conve-
nance ; mais surtout, voulant user envers nous
de miséricorde, il le pouvait faire de mille autres
manières, sans aller jusqu'à ces excès divins
d'amour et de bonté, qui le poussèrent à nous
livrer son propre Fils et à en faire la Victime
pour nos péchés ^.
' « Dieu a tant aimé le inonde qu'il a donné son Fils unique,
afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il
ait la vie éternelle. » Jean, ni, 16.
« Dieu qui est riche eu miséricorde à cause de Yamour ex-
trême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos
péchés, nous a rendu la vie dans le Christ. » Eph., 11, 4, 5.
- Quand l'Apôtre dit : « Dieu n'a pas épargné son propre
Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rom., vni, 32), il ne fait
que compléter la pensée de la note précédente. En effet, c'est
6o DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Ici, nous perdons le sens des choses, nous
nous trouvons en face d'un mystère impéné-
trable ', nous sommes forcés de nous écrier com-
bien le Seigneur est grand *^, que lui seul fait de
grandes choses \ que la terre est pleine de sa
Miséricorde ' et qu'éternellement nous en chan-
terons les grandeurs et les gloires : rr Misericor-
dias Domini in asternum cantabo •. »
Xantour qui a inspiré le Père de nous donner son Fils et il ne
nous l'a donné que pour le sacrifier et permettre en même
temps au Fils de pousser la charité jusqu'à s'immoler lui-
même. Saint Thomas développe cette pensée, quand il dit que
« Dieu le Père a livré le Christ à la passion sous trois rapports :
jo Selon que par sa volonté éternelle il a ^réordonné la pas-
sion du Christ pour la délivrance du genre humain, d'après ces
paroles du prophète (Is., Liir, 6) : « Dieu a placé sur lui l'iniquité
de nous tous ». 2» Selon qu'il lui a inspiré la volonté de souffrir
pour nous, en mettant en lui la charité ; c'est pourquoi le pro-
phète ajoute : « Il a été offert, parce qu'il l'a voulu ». 3" En ne le
protégeant pas contre les souffrances, mais en l'exposant à ses
persécuteurs. D'où il est dit (Matth., xxvii, 46) que le Christ
étant en croix s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-
vous abandonné ? » ce qui signifie qu'il l'avait exposé à la puis-
sance de ses persécuteurs. » S. Thom., III p., q. 47, a. 3.
* « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science
de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses
voies impénétrables ! » Rom., xi, i?t.
- « Le Seigneur est grand et sa sagesse n'a point de bornes. »
Ps. CXLVI, 5.
3 « Lui seul fait de grands prodiges, car sa miséricorde est
éternelle. » Ps. cxxxv, 4.
^ Ps. XXXII, 5 ; cxviii, 64.
s Ps. LXXXVIII, 2.
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 6l
IV. — Epuisement de la Puissance
et de la Bonté de Dieu,
dans le Mystère de l'Incarnatiop
et de la Rédemption
Nous employons une expression qui peut pa-
raître un peu osée, en disant que, dans ce Mys-
tère, Dieu a pour ainsi dire épuisé sa Puissance
et sa Bonté ; cependant cette expression, qui
rend bien notre pensée, est amplement justifiée,
et nous allons l'expliquer. Nous ne pouvons
naturellement vouloir dire qu'il peut y avoir
des limites imposées à la Puissance comme à
la Bonté divines, en ce sens que la source de
ces deux perfections puisse être jamais tarie, ou
que dans l'ordre de la nature et de la grâce il
y ait des limites qu'elles ne puissent franchir ;
mais quand il s'agit de Mystères aussi élevés qui
prennent naissance dans l'essence divine, il y a
de ces sublimités ineffables qui ne peuvent être
dépassées. C'est ainsi que dans la Très Sainte
Trinité, le principe du Père, la génération du
Verbe et la procession du Saint-Esprit sont des
mystères éternels qui ne peuvent être ni plus
élevés ni plus parfaits. Bien plus, ces opérations
substantielles de l'essence divine sont tellement
62 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
éternelles et nécessaires, qu'elles ne peuvent pas
ne pas être, et en ce sens elles atteignent une
limite qui est l'eft'et de leur perfection infînie.
Quelque chose d'approchant se produit dans le
Mystère de l'Incarnation du Verbe.
Le Verbe, en efFet, est l'image adéquate et
parfaite du Père ; il n'est rien de plus, mais il
est tout ce qu'est le Père. C'est en se contem-
plant en lui-même, dans la perfection suprême
de son Etre divin, que le Père engendre son
Fils, qui est cette connaissance parfaite de son
essence ^ De même que Dieu ne peut pas ne pas
être, il ne peut pas davantage ne pas se con-
naître ; et se connaissant, il doit nécessairement
se connaître parfaitement dans toutes ses perfec-
tions infinies. Il n'y a rien au-delà, et quand le
Père, dans les clartés éblouissantes de cette con-
templation de son Etre, engendre son Fils, sa
puissance d'intelligence et de génération divines
atteint les limites de l'infini ^. Son Verbe devient
' « En Dieu, le comprendre est la substance même de son
entendement. En conséquence, le Verbe qui en procède est de
même nature et il est substantiel comme le principe qui le pro-
duit. » S. Tho.m., I p., q. 27, a. 2, ad 2.
"^ C'est ce qui fait dire à Saint Thomas : « Il ne peut y avoir
en Dieu qu'M/;e seule procession dans l'intelligence, parce que
son acte de connaître est un, simple et parfait, puisqu'en se
connaissant lui-même il connaît tous les êtres. Et ainsi une seule
procession du Verbe est possible en Dieu. » S. Thom., Contr,
Gent., L. 4, c. 26,
DÉCRET ÉTERNEL DE LA RÉDEMPTION 63
le terme de sa toute-puissance ; terme égal au
principe d'où il émane, toute-puissance finale
parce qu'elle est la toute-puissance absolue.
Or, de même que Dieu ne peut produire rien
de plus parfait que son Verbe, il ne peut non
plus nous donner rien de plus grand, de plus
saint, de plus divin que son Fils. S'il s'agissait
de multiplier ses grâces, il le pourrait faire à
l'infini, la source n'en pouvant jamais être tarie.
Egalement, s'il était question de trouver un
sauveur parmi les créatures angéliques ou hu-
maines, il pourrait indéfiniment en faire surgir
de plus parfaits, sans épuiser jamais sa puis-
sance d'en produire de nouveaux. Mais en don-
nant son propre Fils et en l'offrant à l'humanité
pour la racheter, il atteint les dernières limites
de sa toute-puissance, au point qu'il ne peut faire
davantage. Il n'y a qu'un Verbe divin, qu'un Fils
de Dieu éternellement engendré, qu'une image
substantielle du Père, qu'une seconde Personne
de la Très Sainte Trinité : et c'est Celui que Dieu
nous livre et qu'il sacrifie pour nous sauver! Son
Fils adorable est à nous comme il est à lui, il en
fait notre Victime et nous pouvons en disposer ;
sa puissance infinie a opéré cette merveille, que
la créature soit maîtresse de son Créateur.
Si le Verbe de Dieu est le terme de la toute-
64 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
puissance divine, il l'est aussi de son amour.
Pour les mêmes raisons pour lesquelles le Père
se voit parfaitement en son Fils, il s'aime infi-
niment en lui, l'amour étajit aussi nécessaire en
Dieu que la connaissance. Le Verbe devient
ainsi l'objet des éternelles complaisances du
Père, en même temps que le \'erbe, égal en
toutes choses au Père, aime en soi-même le
Père qui est son principe ; amour mutuel, d'où
procède le Saint-Esprit. Cet amour néanmoins,
selon notre manière de concevoir les choses, et
quoique tout soit éternel et simultané en Dieu,
prend naissance d'abord dans la Personne du
Verbe, puisque c'est en se contemplant que le
Père engendre son Fils et qu'il s'aime en lui. Le
Père est pour ainsi dire le principe de l'amour
et le Fils en est comme le réceptacle.
Quand Dieu envoie son Verbe à l'humanité
pour la sauver, il lui donne la source même de
l'amour éternel ; il épuise sa Bonté, car non
seulement il ne peut être plus miséricordieux et
plus aimant, inais encore, tout en possédant des
trésors infinis de puissance et de bonté, il ne
peut donner rien de plus. Et c'est en toute vérité
qu'il peut nous dire : « Qu'ai-je pu faire pour
vous, et que je n'aie point fait ? ' »
DÉCRET ÉTKRNKL DE LA RÉDEMPTION 65
Comme ces considérations grandissent et élè-
vent le mystère de l'Incarnation du Verbe !
Comme la Miséricorde qui nous a valu notre
Sauveur, est sublime et mystérieusement ado-
rable ! Comme notre divine Victime acquiert
une valeur incomparable lorsque l'on considère
que Dieu ne pouvait littéralement faire plus pour
nous qu'il n'a fait, et que c'est lui-même, dans
la Personne de son V^erbe, qui s'est constitué
l'Hostie de notre suprême Sacrifice ! En réflé-
chissant davantage à ces vérités, vivons de re-
connaissance et d'amour, et attachons-nous par
toutes les fibres de notre être à ce Jésus qui s'est
fait notre Victime, pour qu'à notre tour nous
nous fassions victimes avec lui.
V. — Mystère d'amour dans la Charité
avec laquelle Dieu donne son pils
en Victime
Ce qui frappe le plus dans le mystère de l'In-
carnation et de la Rédemption, c'est l'amour
dont ce mystère est la manifestation et la preuve
la plus sublime que Dieu puisse en donner aux
hommes '. Tout est adorable et infiniment parfait
* « L'amour de Dieu s'est manifesté parmi nous, en ce que
Dieu a envoyé son Fils dans le monde, afin que nous vivions
par lui. » I Jean, iv, 9.
66 DE JÉSUS DANS SON KTAT DE VICTIME
dans les œuvres de Dieu ; mais rien ne peut et
ne pourra jamais dépasser les grandeurs et la
perfection de l'acte par lequel le Verbe de Dieu
s'est uni à la nature humaine et s'est constitué
Victime d'expiation à la place du genre humain.
Dans cette œuvre sublime, résumé de toutes les
merveilles de Dieu, où toutes les perfections di-
vines ont, pour ainsi dire, un rôle à jouer, la
Charité, qui est l'essence même de Dieu, ressort
ineftablement, au point que ce mystère est à
proprement parler le mystère de l'amour de
Dieu pour l'homme'. Voyons les caractères les
plus frappants de cet amour éternel dans le don
inestimable de notre adorable Victime.
Pour le bien comprendre, il nous faut consi-
dérer l'humanité dans l'état où l'avait réduite le
péché. Par sa désobéissance à son Créateur,
l'homme avait perdu l'innocence dans laquelle
il avait été créé ; sa beauté surnaturelle s'était
éclipsée, l'image de Dieu qu'il portait dans son
âme avait été horriblement défigurée, l'amitié
divine qui faisait sa paix et son bonheur avait
• « Il ne se peut imaginer de preuve plus évidente de l'amour
de Dieu pour nous que de voir le Créateur de toutes choses se
faire créature ; notre Seigneur et Maître devenir notre frère ; le
Fils de Dieu naître Fils de l'homme ; Dieu aimer le monde à
cet excès qu'il lui donne son Unique. Et voilà ce qui, bien con-
sidéré, peut allumer en nous comme un incendie d'amour pour
Dieu. » S. Thom., In exp. Symboli Apost. inter Opuscules.
DÉCRET KTKRNF.I. DK r.A RKDKMPTION (>7
déserté son cœur et, à la place de la béatitude
dont la créature pure et innocente jouissait dans
le paradis terrestre, une effroyable malédiction
pesait sur la créature pécheresse.
Mais l'homme prévaricateur n'avait pas fait
que des pertes ; en péchant, il avait ouvert la
porte à tous les maux et il se vit aussitôt en-
vahir par toutes les misères à la fois. Un voile
de profonde et insondable tristesse s'étendit sur
lui : il vit tout ce qu'il avait perdu par sa faute,
et pour une satisfaction d'un moment : il comprit
l'étendue immense de son irréparable malheur;
il se sentit impitoyablement rejeté de Dieu : il se
vit voué éternellement à la malédiction de Celui
qui l'avait tant comblé et qui l'avait destiné à
jouir de lui dans une félicité sans lin. Il se pro-
duisit alors dans son âme des déchirements in-
concevables : son intelligence, qui auparavant
était noyée dans la lumière, s'obscurcit et n'en-
trevit plus la vérité que dans les ténèbres et
comme à tâtons ; son cœur, jusque-là si profon-
dément paisible dans la possession de son Dieu,
ressentit les chocs violents de la concupiscence
que le péché avait déchaînée ; sa volonté, si unie
à celle de son Créateur, ne connut plus la recti-
tude et la sagesse, mais elle se trouva sans vi-
gueur et sans fixité en face des penchants viciés
de sa nature corrompue. L'harmonie qui avai^
68 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
existé entre le corps et l'esprit fut violemment
rompue, et les guerres intestines firent irruption
dans cet admirable composé humain que Dieu
avait fait tout de concorde et de pureté.
Sous le poids de tant de malheurs réunis, en
face d'une faute qu'il n'était plus en son pouvoir
de réparer, dans la perspective d'une éternité de
tourments et, par-dessus tout, devant le châti-
ment effroyable de la séparation de son Dieu,
vers lequel pourtant les besoins les plus intimes
de son âme ne cessaient de le porter impérieu-
sement, l'homme pécheur était accablé de re-
mords et de regrets ; il sentait le désespoir à la
porte de son âme, et il en aurait été la proie si
la Miséricorde divine n'eût fait briller un rayon
d'espérance au milieu de cette tourmente in-
définissable soulevée par le premier péché de
l'humanité.
Dieu, dont les secrets sont impénétrables et
qui prodigue ses dons à qui il veut, eut com-
passion d'une misère aussi navrante ; il se rap-
pela la prédilection qu'il avait eue pour l'homme
parmi tous les autres êtres de la création ; il vit
sa propre image dans son âme, et il ne voulut
point l'y laisser défigurée à jamais ; il daigna se
laisser toucher par le malheur de celui qu'à l'ori-
gine il avait résolu de faire si grand dans sa
gloire et, par un mouvement adorable de son
DÉCRE1 ÉTKKNEL DK I-A RÉDEMPTION (J9
éternelle charité, il prit en pitié cette humanité
coupable que sa Justice se préparait à frapper
irrévocablement.
Qu'il est sublime et touchant cet amour de
compassion divine se penchant sur l'humanité
déchue, pour lui faire entendre des paroles d'es-
pérance et la faire encore tressaillir de bonheur
au souffle de la miséricorde infinie ' !
Mais pour être efficace, cette compassion appe-
lait un autre amour, l'amour de pardon. L'homme
pécheur ne pouvait être réhabilité et reconquérir
ses droits à la couronne qu'il avait volontaire-
ment perdue, que s'il était pardonné et lavé de
' Paiini les motifs de l'Incarnation pour porter l'homme au
bien, énumérés par l'Ange de l'Ecole, il en est deux relatifs à
l'espérance et au bonheur : « L.'espérance est par là même plus
vive. Aussi, Saint Augustin dit-il (De Trin., L. i3, c. lo) : « Rien
n'a été plus nécessaire pour exciter notre espérance que de nous
démontrer combien Dieu nous aimait ». Et qui pouvait nous
prouver plus manifestement cet amour que le Fils de Dieu en
daignant s'unir i) notre nature? » — « La pleine participation
de la divinité, qui est la véritable béatitude de l'homme et
la fin de la vie humaine, nous a été conférée par l'humanité
du Christ. Car, d'après Saint Augustin, Dieu s'est fait homme
pour que l'homme devînt Dieu. » S. Thom., III p., q. i, a. 2.
Dans sa Somme contre les Gentils, il dit encore : « Il était
très convenable que Dieu prît la nature humaine pour relever
Yespérance de l'homme en lui faisant attendre la félicité. Aussi
les hommes ont-ils commencé, après l'Incarnation du Christ,
à aspirer plus vivement au bonheur des deux. » S. Thom.,
Contr. Geni^ h. 4, c 54.
70 OK JESUS UANS SON li TAÏ DE VICTIME
ses souillures ; et c'est ici que se manifeste avec
plus d'éclat l'infinie bonté à son égard.
Le péché avait constitué une offense grave à
Dieu, qui appelait nécessairement une répara-
tion. Dieu ne pouvait pardonner à l'homme pure-
ment et simplement, et le traiter ensuite comme
s'il n'avait jamais péché. Sa désobéissance lui
avait attiré un châtiment, et un châtiment éter-
nel; l'Amour pouvait bien atténuer ce châtiment,
mais la Justice, qui conservait ses droits, récla-
mait le maintien d'une réparation efficace ; à ce
prix seulement, h» peine cesserait d'être éternelle
et, après l'expiation voulue, l'homme purifié et ré-
généré rentrerait dans l'amitié de son Dieu et re-
prendrait sa place dans ses destinées éternelles '.
Mais cette réparation digne de Dieu, cette ex-
piation capable de faire disparaître la trace du
péché, il n'était pas au pouvoir de l'homme de
l'offrir ; et si Dieu voulait à tout prix pardonner
au coupable, il fallait qu'il se chargeât de réparer
à sa place. L'Amour opéra cette divine merveille,
1 « Dieu le Père a livré le Christ en lui inspirant la volonté de
souffrir pour nous. Ce qui montre la sévérité de Dieu qui n'a
f)as voulu pardonner le péché sans la peine, ce que l'Apôtre
exprime en disant : « Il n'a pas épargné son propre Fils » ; et
ce qui prouve aussi sa bonté, en ce que, comme l'homme ne
pouvait satisfaire suffisamment pour une peine qu'il souffrirait
lui-même, il lui a donné quelqu'un pour satisfaire à sa place,
et c'est ce que Saint Paul a désigné en ajoutant : « Il l'a livré
pour nous tous. » S. Tho.m., III p., q. 47, a. 3, ad 1.
DÉCRET ETERNEL DE I.A REDEMPTIOK 71
et en même temps que Dieu leva le bras pour
bénir et pour absoudre, il décréta l'Incarnation
du Verbe et il choisit son Fils pour en faire la
Victime de l'humanité ^ A partir de ce moment,
le salut du genre humain fut assuré ; l'homme
aurait à souffrir, car il devait associer sa pé-
nitence à l'expiation de son Sauveur-, mais le
' « Dieu a fait éclater son amour envers nous, en ce que,
lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour
nous. » Rom., v, 8, 9.
■^ « Mes bien-aimés, ne soyez pas surpris du feu ardent qui
sert à vous éprouver, comme s'il vous aiiivait quelque chose
d'étrange ; mais, paixe que vous participez aux souffrances du
Christ, réjouissez-vous, afin que lorsque sa gloire sera mani-
festée, vous soyez aussi dans la joîe et dans l'allégresse. »
I Pierre, iv, 12, i3.
« En toutes choses nous souffrons la tnbulation, portant tou-
jours dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de
Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. » II Cor., iv, 8, 10.
« Je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances
du Christ. » Col., i, 24.
Saint Thomas, de son côté, dit que quoique nous ayons été
délivrés de la peine du péché par la passion du Christ, nous ne
sommes pas pour cela exemptés de souffrir, mais au contraire
tenus de ressembler par la souffrance à Celui qui est mort pour
nous. « La satisfaction du Christ a en nous son effet, en tant
que nous sommes incorporés à lui, comme les membres le sont
à la tête. Or, les inembres doivent être conformes à la tête. C'est
pourquoi, comme le Christ a eu d'abord la grâce dans son âme
avec la passibilité du corps et qu'il est parvenu par sa passion
à la gloire de l'immortalité ; de même, nous qui sommes ses
membres, nous sommes délivrés par sa passion de toutes les
peines que nous avons méritées, de manière cependant que nous
recevons d'abord dans notre âme l'esprit d'adoption des enfants
de Dieu par lequel nous avons droit à l'héritage de la gloire im-
72 UE JÉSUS OA.NS SON KTAT DE VICIIME
ciel ne lui serait pas irrévocablement terme et
un jour, dans la gloire, il pourrait chanter les
louanges et les miséricordes de l'Agneau immolé
pour les péchés du monde '.
Une fois pardonné, l'honmie devint l'objet d'un
amour tout de bienveillance de la part de Dieu.
11 l'avait trop aimé, en lui donnant son Fils, pour
pouvoir, après un tel don, mettre des bornes à
son amour. Aussi, aima-t-il l'homme d'un amour
nouveau, inconnu jusque-là. L'homme purifié et
pardonné lui apparaissait comme une création
renouvelée ; il retrouvait en lui, après son par-
don, tout ce que le péché en avait soustrait et
mortelle, tout en conservant notre corps passible et inortel ;
puis, afirès que nous sommes devenus semblables à la pas-
sion et à la mort du Christ, nous arrivons à la gloire immor-
telle, d'après ces paroles de Saint Paul (Rom., vni, 17): « Si nous
sommes enfants, nous sommes aussi héritiers: héritiers de Dieu
et cohéritiers du Christ, pourvu toutefois que nous souffrions
avec lui, afin d'être glorifiés avec lui. » S. Thom., III p., q. 49,
a. 3, ad 3.
' « Si Dieu, dit encore Saint Thomas, eût réhabilité l'homme
par sa seule volonté et sa seule puissance, l'ordre de la justice
divine, qui exige une satisfaction pour le péché, ne serait pas
gardé. Mais Dieu ne peut être sujet de satisfaction ni de mérite,
car cela n'appartient qu'à un être soumis à un autre. Il a donc
fallu qu'i/M Dieu se soit fait homme, afin qu'il pût tout à la fois
et réhabiliter et satisfaire. Et c'est cette cause de l'Incarnation
di\'ine qu'assigne l'Apôtre dans son épître à Tim. (1, i5) : « Jésus-
Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs. »
S. Thom., Op. 2, c. 21 3.
DECRET ETERNEL DE I.A REDEMPTION 7.>
détruit' ; et il l'aima comme un naufragé que l'on
vient d'arracher à une mort certaine, comme un
fils perdu et retrouvé. Il lui rendit tous ses droits
reconquis et le traita presque comme s'il n'en
avait jamais été offensé.
Connaissant les suites funestes du péché dans
l'âme humaine, Dieu mit, en outre, sur la route
des hommes cheminant vers le ciel des secours
nombreux et variés, pour leur permettre de faire
face à leurs ennemis du dehors et du dedans. 11
en trouva la source dans la divine Victime même
qu'il leur avait donnée, et par les mérites infinis
de laquelle l'humanité tout entière serait assistée
et sanctifiée dans le temps et dans l'éternité -'.
' « II a été nécessaire au genre humain que Dieu se fît
homme pour démontrer la dignité de la nature humaine, afin
qu'ainsi l'homme ne fût soumis ni aux dénions ni aux choses
corporelles. » S. Thom., Op. 2, c. 2i3.
- « L'œuvre de l'Incarnation, dit le même saint Docteur, fait
disparaître les obstacles qui empêchent l'homme d'arriver
à la félicité. Puisque la parfaite félicité de l'homme consiste
uniquement dans la jouissance de Dieu, t|uiconque s'attache
aux êtres créés inférieurs à Dieu est finalement et de toute né-
cessité exclu de la participation à la véritable félicité. L'homme
pouvait être contraint à s'attacher, comme à sa fin, aux êtres
qui sont inférieurs à Dieu, parce qu'il ignorait la dignité de sa
nature. Dieu a donc fait ressortir très convenablement cette
dignité de l'homme qui consiste en ce qu'il doit goûter le
bonheur dans la vision immédiate de Dieu, en prenant lui-
même immédiatement la nature humaine. » S. Thom., Contr.
Gent., L. 4, c. 34.
74 1>E JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
A ces trois amours de compassion, de pardon
et de bienveillance, il en faut ajouter un qua-
trième qui existe éminemment en Dieu de toute
éternité à l'égard de son Verbe et qui ne fit que
se prolonger en quelque sorte dans l'humanité,
lorsque fut porté le décret de l'Incarnation :
l'amour de complaisance. Le Verbe, en s'incar-
nant, emporta avec Lui toutes les divines et
ineffables complaisances dont II était l'objet de
toute éternité', et II en fit participer son Huma-
nité sainte, puisque en s'incarnant II l'éleva à la
dignité de sa Personne divine. Ces deux amours
en Dieu, celui qu'il porte à son Fils éternelle-
ment engendré et celui qu'il a pour son Fils
incarné dans le temps, se confondent dans une
tnême ineffabilité divine-. Mais à cause de la na-
ture humaine que nous avons de commun avec
celle du Verbe fait chair, il rejaillit sur nous
quelque chose de cet amour de complaisance
que Dieu le Père porte à son Fils '.
L'humanité lui devient chère parce que son
Verbe en a fait son épouse et qu'il se l'est unie
* « Père, vous m'avez aimé avant la constitution du monde. »
Jean, xvii, 24.
2 « Voici mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu. »
Matth., III, 17 ; XVII, 5.
3 « Vous les avez aimés, comme vous m'avez aimé... Je leur
ai fait connaître votre nom, afin que Yamour dont vous m'avez
aimé soit en eux. » Jean, xvii, 23, 26.
DÉCRET ÉTERNEL DE l.A REDEMPTION "/O
indissolublement '. Partout où il y a la nature
humaine, cette vue évoque en Dieu le Père la
pensée de son Fils, et il se sent porté à l'aimer
avec plus d'ardeur et de tendresse -. C'est ce qui
explique que Dieu ait fait pour l'homme des
folies divines et qu'il n'ait plus su mettre de
bornes à ses bontés, à ses miséricordes et à ses
tendresses \
Le cœur du Fils étant à l'unisson du cœur du
Père, Jésus, notre divine Victime, nous a éga-
lement aimés dès l'origine et nous aimera éter-
nellement d'un amour dont un Dieu seul est
capable. En même temps et comme son divin
' « Dieu aime plus la nalnre humaine cniiobllf jyar son Verbe
dans la personne du Christ que tous les anges, et elle est en
effet meilleure l>ar suite de cette union. >> S. Tho.m., 1 p., q. 20,
a. 4, ad 2.
■^ If Dieu nous a rendus agréables à ses yeux en son FUs
bien-aimé. » Eph., i, 6.
« Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a transférés dans
le royaume du Fils de sa dilection. » Col., i, i2, i3.
3 Saint Thomas emploie une expression heureuse pour mon-
trer les liens qui, depuis l'Incarnation, unissent étroitement et
amoureusement Dieu à l'humanité. « Dieu, dit-il, voulant nous
provoquer à l'aimer, a de tous les moyens employé le plus effi-
cace quand son Verbe, par qui tout a été fait, a épousé notre
nature pour la réparer : tellement qu'il fut à la fois Dieu comme
son Père et homme comme nous... Il y a dans l'alliance de
parenté que Dieu contracte avec l'homme pour le salut de
l'homme, la démonstration la plus palpable de son amour
pour l'homme. » S. Tho.m., Op. 3, c. 5.
yfi DE JÉSUS DANS SON ÉTAl DE VICl IME
Père II a eu compassion de nous, Il nous a par-
donnés, Il nous a comblés de ses bienfaits ; et
s'étant plus directement rapproché de nous. Il
a poussé la condescendance jusqu'à daigner ha-
biter en nous, y établir sa demeure et y prendre
ses complaisances. Il nous a même nourris de
sa propre chair, Il nous a inoculé son sang, Il
nous a unis étroitement à Lui et, un jour. Il con-
sommera cette union dans l'unité de l'éternelle
béatitude.
Gomment — toute mystérieuse que soit cette
vérité — ne point nous écrier avec l'Eglise dans
sa liturgie : « O heureuse faute, qui nous a mérité
un tel Sauveur ! » qui a porté Dieu à nous don-
ner son Fils et à en faire notre adorable et éter-
nelle Victime !
A Jésus, Victime éternelle
O Jésus, mon adorable et divine Victime,
que je contemple éternellement engendré
dans le sein du Père,
objet ine^able de ses complaisances infinies,
et voué, par amour pour nous,
au rachat de l'humanité coupable ;
je Vous adore et je Vous aime
dans l'état de créature et d'hostie
que Vous avez daigné prendre dans le temps.
Vous êtes la Bonté toute de tendresse
qui a voulu se livrer aux hommes,
pour se faire leur rançon !
Vous êtes la Miséricorde infinie
qui a su pardonner avec largesse au pécheur
et le soustraire aux coups de l'inexorable Justice!
Vous êtes l'incommensurable Charité
qui a fait de l'Eternel une Victime
constituée pour le sacrifice et l'immolation !
"Mystère insondable des secrets divins !
Sagesse infinie promulguant un décret
d'éternel amour !
Amour, louange et gloire au divin Libérateur,
au miséricordieux Sauveur de l'humanité !
CHAPITRE DEUXIÈME
Du mode dctermîné et de la fîp
précise de rincarnatîop
CHAPITRE DEUXIEME
Du mode déterminé et de la fii> précise
de rincarnatiôi?
c C'est lui que Dieu avait
destiné à être une victime de
ppopîtiation. ■>
Rom.. III, 25.
Nous venons de considérer le mystère de l'In-
carnation du Verbe, dans le décret éternel qui
en avait été porté au sein de l'adorable et Très
Sainte Trinité. Il était non seulement convenable
mais encore utile à notre instruction, de re-
monter ainsi à l'origine de notre Rédemption et
de voir se dérouler, en quelque sorte, en Dieu
même, l'histoire de l'humanité dans sa création,
dans sa chute et dans sa réhabilitation. Après
avoir vu le rôle adorable que Jésus, le Verbe
incarné, a joué dans ce grand drame de préva-
rication et de miséricorde, nous comprenons
mieux la place qu'il occupe dans l'humanité et
comment II est le centre de l'amour de Dieu et
82 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
des hommes '. Jésus est comme un pivot autour
duquel tourne le monde et dont aucune créature
ne peut s'écarter "-. Personne ne peut se sous-
traire à son influence^; Il est le principe néces-
saire et unique de la vie des âmes'', il n'y a de
salut que par Lui \ et dans l'éternité 11 sera le
Juge des vivants et des morts, attirant les uns
dans son sein et rejetant les autres dans les
ténèbres éternelles '\
Nous sommes loin toutefois d'avoir approfondi
le sujet; nous n'avons fait plutôt qu'effleurer le
mystère, et il nous faut maintenant chercher à
pénétrer plus profondément dans la pensée de
Dieu, pour mieux comprendre la nature du dé-
cret miséricordieux de l'Incarnation. Il ne s'agit
pas simplement pour le Verbe de Dieu de se faire
1 « Le Père aime le Fils et a tout mis entre ses mains. »
Jean, ni, 35.
« Demeurez dans mon amour. » Jean, xv, 9.
- « Personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui
a été posé, lequel est le Christ Jésus. » I Cor., ni, 11.
3 « Nous avons tous reçu de sa plénitude. » Jean, i, 16.
•^ « Le Christ Jésus est devenu pour nous sagesse, justice,
sanctification et rédemption. » I Cor., i, 3o.
5 « Il n'y a de salut en aucun autre. » Act., iv, 12.
6 « Le Père a remis au Fils tout pouvoir de juger. » Jean,
V, 22.
« Le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père
avec ses anges, et alors // rendra à chacun selon ses œuvres. »
Matth., XVI, 27.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 83
homme ; là n'est pas la raison adéquate et jus-
tifiée de sa venue. Le motif qui L'appelle ici-bas,
est un motif de réparation et d'expiation. Il ne
vient pas seulement se manifester à l'humanité
et réclamer son amour et ses adorations ; ces
droits divins sont antérieurs à l'Incarnation,
les hommes les reconnaissaient et, à distance,
ils pouvaient les lui rendre. Il vient parce que
l'homme, infidèle à la grâce, est devenu pécheur
et a été condamné à un châtiment éternel qu'il
devra infailliblement subir, s'il ne donne à la
Sainteté divine outragée une satisfaction qui lui
agrée. C'est cette satisfaction que son amour Le
porte à offrir Lui-même à la Divinité, au nom
de l'humanité déchue et impuissante.
Jésus prend donc sur Lui toute la responsa-
bilité de l'offense, et comme l'offense est infinie,
la réparation, pour lui être proportionnée, sera
terrible. De par la volonté éternelle de Dieu,
Jésus sera voué au sacrifice, et c'est pourquoi II
sera constitué essentiellement Victime. Il n'ap-
paraîtra pas dans l'humanité pour vivre, comme
le reste des hommes qui sont faits pour la vie et
qui ne passent qu'accidentellement par la mort ;
Lui, Il viendra pour mourir'. La vie qu'il pren-
1 Jésus lui-même nous le dit expressément : « Le Fils de
l'homme est venu pour donner sa vie. » Matth., xx, 28. — Aussi,
lorsqu'à l'approche de sa mort il entrevoit toutes les horreurs
84 »£ JÉSl'S DANS SON KTAT DK VICTIME
dra, Il ne la prendra que pour pouvoir la don-
ner. Le terme entrevu dans son Incarnation,
c'est sa mort ; et cela, parce que, étant Victime,
II est fait pour le sacrifice et ne peut atteindre
la perfection de son état que par l'immolation '.
Tout en Lui appelle le sacrifice dans la mort,
parce qu'il a été décrété qu'il sauverait l'huma-
de sa passion, semble-t-il se tloiiiier du courage, en s'ccrîant :
« Mais c'est [)our cette heure même que je suis venu. » Jean,
xu, 27.
' « Il n'a pas été nécessaire, dit Saint Thomas, d'une néces-
sité de coaction, que le Christ souffrît, ni de la part de Dieu
qui a décrété que le Christ souffrirait, ni de la part du Christ
qui a volontairement souffert. Mais ses souffrances ont été né-
cessaires d'une nécessité finale, ce qui peut se concevoir de
trois manières : 1" De la part des hommes qui ont été délivrés
par sa passion, d'après ces paroles (Jean, mi, 14, i5) : « Il faut
que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit
en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ». 2» De
la part du Christ lui-même qui par l'humilité de sa passion a
mérité la gloire de son exaltation ; ce que signifie ce passage
(Luc, XXIV, 26) : « N'a-t-il pas fallu que le Christ souffrît et
qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? » 3" De la part de Dieu dont
il fallait accomplir, à l'égard de la passion du Christ, les décrets
éternels qui ont été promulgués à l'avance dans les saintes
Ecritures et figurés par les observances de l'Ancien Testament.
C'est ce qu'indiquent ces paroles (Llc, xxii, 22) : « Pour le Fils
de l'homme, il s'en va selon ce qui a été arrêté ». Et plus loin
le Seigneur dit (Ltc, xxiv, 44, 46) : « Je vous l'ai dit tandis que
je demeurais avec vous, qu'/V fallait que s'accomplisse tout ce
qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes
et dans les Psaumes. C'est ainsi qu'il est écrit, et c'est ainsi
qu'/7 fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre
les morts le troisième jour. » S. Thom., III p., q. 46, a. 1.
MODi; liT rJN DE I.'jNCAKNAtJOiN 85
nité par l'effusion de son sang '. L'Incarnation
n'est à vrai dire que le moyen indispensable
pour Lui d'opérer la Rédemption ; ou, en d'au-
tres termes, Il ne s'incarne que parce qu'il a
besoin d'un corps pour le sacrifier. De sorte que
ce qui doit nous frapper le plus en Jésus et être
l'objet de nos contemplations assidues, c'est son
état de Victime qui nous permet de pénétrer
dans l'essence même de tous ses mystères.
Tant que nous ne connaîtrons pas Jésus Vic-
time, nous ne pourrons prétendre en avoir une
science complète. Tant que nous n'attacherons
pas une importance capitale à ce caractère essen-
tiel en Jésus, nous n'aurons pas une véritable in-
telligence du mystère de l'Incarnation. Nous ne
pouvons ni ne devons vouloir y rien changer ;
le dessein éternel de Dieu a été de faire du Verbe
incarné une Victime. N'ictime adorable et infini-
ment parfaite, divine dans son essence, infinie
en mérites et capable par son immolation de ra-
cheter des millions d'humanités.
Notre bonheur doit être de nous livrer à cette
sublime étude, sans craindre certaines aridités
de considérations, inévitables en un pareil sujet,
mais dans lesquelles même l'amour saura mettre
' « Le prix de notre rédemption est le sang du Christ ou sa
vie corporelle, qui réside dans le sang et que le Christ a sacri-
fiée. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.
86
DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
de la vie, à la pensée de Celui qui est l'objet
adorable de nos travaux. Comment, d'ailleurs,
n'éprouverions- nous pas un zèle particulier à
connaître le Jésus qui s'est fait notre Victime
et qui n'a poussé si loin son amour pour nous,
que pour nous obliger miséricordieusement à
Lui donner le nôtre !
Nous allons entrer dans un sanctuaire tout
divin. Jusqu'ici nous sommes restés dans le ves-
tibule, nous contemplions les mystères plutôt à
distance ; maintenant nous allons voir ce qu'est
Jésus en Lui-même, nous entrons dans le Saint
des saints. Purifions nos intentions, détachons
notre cœur des créatures, ravivons notre foi,
élevons nos âmes, fixons Jésus Victime, sup-
plions-Le humblement de se révéler à nous et
ne cessons, dans tout le cours de ce chapitre,
de multiplier nos actes d'amour et de recon-
naissance.
I. — L'humîliatioi? et l'immolatioi?,
caractères essentiels de l'Incarnatiop
Rien n'est beau et rien n'est grand comme le
mystère adorable de l'Incarnation, vu de la terre.
Nous levons les yeux au ciel et nous apercevons
dans le sein de l'Eternel le Verbe incréé qui jette
MODE ET FIN DE LINCARNATION 07
un regard de compassion et de miséricorde sur
la pauvre humanité pécheresse et s'offre à la Ma-
jesté et à la Sainteté divines pour la sauver ;
puis nous Le contemplons venant dans le monde
avec tout le cortège de ses attributs divins, de
ses perfections adorables et de ses amabilités
infinies, pour les mettre au service de ses créa-
tures, sous l'emprunt de leur propre nature qu'il
rehausse ainsi divinement. Vision céleste, qui
ne parle que d'adoration, d'action de grâces,
d'amour et de miséricorde.
Mais vu du ciel, le mystère change d'aspect.
C'est encore le même Dieu qui se donne et pour
la même fin, mais c'est en toute vérité une des-
cente qui se produit, et non pas une ascension ;
ce n'est plus l'humanité qui contemple les splen-
deurs du Très Haut, mais c'est Dieu qui s'abaisse
et ne voit devant lui que des misères, des humi-
liations, des souffrances et des sacrifices. Sans
doute, toutes ces choses ont été entrevues dès
le commencement, elles ont été voulues et dési-
rées ; bien plus, cet état a été librement choisi
et mystérieusement aimé ; mais cela n'en a pas
changé la nature, et il reste évident que le Verbe,
en s'incarnant, se condamnait à rencontrer d'im-
menses sacrifices et des abaissements sans nom.
Ce caractère d'humiliation et de souffrance
reste le caractère distinctif de l'Incarnation. Ce
88 DE JÉSUS DANS SON ÉIAI DE VICTIME
n'est pas pour jouir que le ^'erbe de Dieu s'in-
carne : Il possède par essence toute joie et toute
félicité. Ce n'est pas pour trouver en dehors de
Lui-même une gloire dont II aurait besoin : Il
trouve éternellement sa gloire à être la gloire
propre du Père qui est son principe et qui L'en-
gendre ineftablement. Ce n'est pas pour recevoir
de la part des créatures un amour qui puisse
ajouter quelque chose à la surabondance de cha-
rité divine dont II est l'objet : 11 est souveraine-
ment aimé par son divin Père, comme II l'ainie
souverainement Lui-même, et cet amour mutuel
est infini comme la Divinité elle-même.
Ce que le Verbe éternel vient donc chercher
dans l'humanité, c'est quelque chose qu'il ne
peut trouver dans le sein de la Divinité : ce sont
des amoindrissements à sa Majesté suprême,
des humiliations pour sa Grandeur infinie, des
dépendances pour sa Puissance illimitée, des
rapetissements pour son Immensité, des liens
pour sa Souveraineté, des douleurs pour son
Impassibilité, des outrages pour ses Amabilités,
des opprobres pour sa Sainteté, des ingratitudes
pour sa Bonté, des haines pour son Amour, et
jusqu'à des malédictions divines afin d'accomplir
l'œuvre admirable de sa Miséricorde.
Nous ne pouvons, par nos humbles forces, con-
cevoir toute l'immensité d'abaissement et d'hu-
MODE i;i FIN UL l'iNCAKN ATION 89
iniliation que comporte l'Incarnation. Créatures,
nous n'avons que des idées vagues et fort incom-
plètes de l'infini des perfections divines ; sujets
à tant de misères comme nous le sommes, nous
ne nous figurons que difficilement un état de
félicité suprême ; mortels et périssables, il nous
est impossible de mesurer l'étendue de ce qui
est éternel ; enclins au péché, faibles et impar-
faits par nature, nous ne pouvons suffisamment
comprendre une sainteté infinie ; limités et hélas î
trop souvent dévoyés dans nos affections, nous
ne pouvons éprouver, même imparfaitement, les
sentiments d'un amour essentiel et qui se suffit
à lui-même.
La foi nous enseigne néanmoins suffisamment
ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, pour
comprendre quel abîme sépare le Créateur de
la créature, ce qu'il a fallu d'amour de la part
de Dieu pour se faire homme, et à quel état
d'infériorité il s'est réduit pour accomplir dans
le temps son œuvre d'infinie miséricorde.
Dieu aurait pu sauver l'humanité sans des-
cendre si bas, et il ne l'a pas voulu. Sa dignité
semblait réclamer un autre mode de rédemption,
et son amour n'a choisi que celui de l'expiation.
L'expiation même pouvait avoir d'autres carac-
tères, et il ne lui a conservé que celui de l'humi-
liation, de la souffrance et de la mort. C'est bien
90 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
expressément et avec un dessein arrêté que le
Verbe incarné a voulu être Victime, et qu'il a
prétendu marquer du sceau de l'humiliation et
de l'immolation chacun des actes de son exis-
tence mortelle •.
Il nous faut partir de ce point de vue, si nous
voulons comprendre les beautés et les sublimités
de l'état de Victime embrassé par notre divin
Sauveur. Ce ne sont ni des humiliations impré-
vues ni des sacrifices imposés qu'il a dû subir.
C'est Lui qui les a choisis, qui les a voulus, qui
leur a donné leur caractère, qui les a accumulés
sur son parcours, qui les a rendus intensifs, qui
s'en est fait des instruments quasi intelligents de
douleur et d'abaissement, et qui s'en est amou-
* Etant donné, en raison de la prescience divine, le décret
éternel de la rédemption du genre humain par l'immolation
sanglante de la divine Victime, Dieu ne potn'ait plus choisir
tin autre mode de salut. C'est ce qu'explique Saint Thomas :
« On peut dire qu'une chose est possible ou impossible de deux
manières : i" simplement et absolument ; 2" hypothétiquement.
Simplement et absolument parlant, il eût été possible à Dieu
de délivrer l'homme d'une autre manière que par la passion du
Christ ; parce qu' « il n'y a rien d'impossible à Dieu », comme
le dit l'Evangile (Li'c, i, 3/). Mais hypothétiquement la chose
eût été impossible. Car, comme il est impossible de tromper la
prescience de Dieu et de rendre nulles sa volonté ou ses dispo-
sitions ; si l'on suppose que Dieu ait su à l'avance la passion
du Christ et qu'il l'ait décrétée, il n'était pas possible en ce
sens que le Christ ne souffrit pas ou que l'homme fût délivré
d'une autre manière que par sa passion. » S. Tho.m., III p.,
q. 46, a. 2.
MODE ET FIN DE L INCARNATION 91
reusement servi pour opérer en Lui l'expiation
suprême par la destruction de la Victime.
En vérité, tout est divinement adorable dans
l'Incarnation du Verbe, et tout y prend des pro-
portions infinies. Là où nous ne voj'ons en ap-
parence que des huiniliations ordinaires et des
sacrifices restreints, il y a une profondeur et une
immensité dont Dieu seul peut mesurer l'éten-
due. Là même où nous n'apercevons qu'un état
normal à toute existence humaine, il y a des
abîmes insoupçonnés où la Justice comme la
Charité divines font descendre l'auguste Victime
qui s'est vouée à tous les sacrifices et à toutes
les immolations. A nous d'adorer en silence et
de rendre hommage à tant d'abaissements inouïs
qui font l'étonnement des anges et l'admiration
même du Père céleste qui nous a donné son Fils.
La constitution même du Verbe incarné le
consacre Victime. Il n'en est pas de Lui comme
de nous. Nous, nous naissons tous avec la na-
ture qui nous convient et qui est en harmonie
avec notre être et nos destinées éternelles ; nous
sommes tout naturellement des créatures hu-
maines, et cela ne nous constitue nullement vic-
times. Nous devrons souflVir parce que, ayant
péché, nous sommes obligés de réparer ; mais
l'essence de notre nature n'est point la souf-
92 UK JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
france, puisque, tout au contraire, nous ne som-
mes créés que pour jouir de Dieu éternellement
et que, à l'origine, cette jouissance divine devait
commencer sur la terre dans l'état d'innocence,
pour se consommer ensuite dans la gloire.
Mais en s'incarnant le Verbe prend une nature
qui n'est pas la sienne ; dont, par conséquent. Il
n'a nul besoin pour exister en tant que Verbe.
Sa naissance dans le temps n'a donc aucunement
le caractère de la nôtre, puisque la nature hu-
maine qu'il s'associe est une nature ajoutée à sa
nature divine et qu'il ne la prend que pour une
fin déterminée. Cette fin est celle qui correspond
à la mission qu'il vient accomplir sur la terre,
mission uniquement de glorification de son divin
Père par le salut et la régénération de l'humanité.
Il ne se lait homme que pour être Victime. II
Lui laut une nature qui Lui permette de s'im-
moler ; et ne le pouvant avec sa seide nature
divine, Il s'unit la nature humaine. D'ailleurs, Il
nous le déclare ouvertement Lui-même lorsque,
s'adressant à son Père en entrant dans le monde.
Il lui dit avec l'accent de la reconnaissance pour
L'avoir constitué Victime en remplacement des
sacrifices anciens : « Vous m'avez approprié un
corps; voici que je viens'. » Les créatures liu-
' Hebk., X, 5, 7.
MODF. KT FIN DE I. INCARNATION 9.>
niaines reçoivent un corps pour vivre, Jésus
reçoit un corps pour mourir. 11 vit déjî^ avant de
s'incarner, et la vie qu'il possède éternellement
Lui est essentielle au point de ne pouvoir ni la
perdre ni la diminuer en quoi que ce soit ; Il ne
se revêt de notre chair mortelle, qu'en vue de
l'immolation qu'il veut en faire. Et c'est pour-
quoi II proclame que les sacrifices offerts jusque-
là à Dieu, ne lui ayant pas été agréables. Il vient
pour les remplacer, et que c'est à cette unique
fin qu'il reçoit un corps qui puisse être la ma-
tière de son Sacrifice.
Pour mieux saisir cette importante vérité, qui
est comme la clef du mystère de l'Incarnation, il
nous faut bien comprendre la place que le Sacri-
fice occupe dans la Religion. La Religion, com-
prenant l'ensemble du culte que les créatures
doivent rendre à Dieu, est la reconnaissance des
droits souverains de Dieu en même temps que
l'expression intérieure des sentiments des créa-
tures à son égard et la manifestation extérieure
des devoirs qui lui sont dûs. Dieu étant tout et
l'homme n'étant rien ; Dieu ayant tout donné et
l'homme ayant tout reçu ; Dieu étant seul à pos-
séder des droits et l'homme n'ayant que des
devoirs ; Dieu étant le Maître absolu de toutes
choses, le Souverain universel, le Roi immortel
94 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
des siècles, et l'hoinme ne pouvant ni naître, ni
vivre, ni agir, ni faire quoi que ce soit, sans
l'assistance du Créateur qui peut, à son gré, le
tirer du néant ou l'y laisser, lui conserver la vie
ou la lui enlever, le gratifier de dons ou l'en
priver, et cela, à tous les moments de son exis-
tence : il s'établit forcément entre Dieu et la créa-
ture des relations de souveraine Majesté d'une
part et de totale dépendance de l'autre.
C'est pourquoi, pour exprimer son culte envers
la Divinité, l'homme a toujours senti le besoin
de reconnaître sa totale et absolue dépendance
par le sacrifice *. Voulant rendre à Dieu tout ce
qu'il en a reçu et protester de son universel do-
maine sur toutes choses, il cherche à accomplir
ce devoir essentiel par la destruction complète
des victimes qu'il immole. Ne pouvant s'immoler
lui-même, il se substitue les victimes, il em-
prunte leur vie et l'offre au Seigneur à la place
de son immolation personnelle-.
1 « Le mode le plus convenable à l'homme pour exprimer ses
pensées, c'est d'avoir recours aux signes sensibles ; il s'ensuit
que la raison porte naturellement l'iioinme à faire usage de ces
choses sensibles, en les oflVant à Dieu eu signe de la soumission
et de l'honneur qui lui sont dus. Et comme c'est là ce qui
constitue Xessence du sacrifice, il s'ensuit que son oblation ap-
partient au droit naturel. » S. Thom., II II, q. S5, a. i.
2 « Le sacrifice extérieur que l'on offre est le signe du sacri-
fice intérieur par lequel on s'offre soi-même à Dieu », dit Saint
Thomas, à la suite de Saint Augustin. III p., q. 82, a. 4.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 95
Le besoin de reconnaître la souveraineté de
Dieu par la destruction et la mort de la victime,
est un besoin inné dans l'humanité. Toutes les
religions, même les plus grossières, ont eu leurs
sacrifices ; et toute matérielle que soit cette forme
de culte, elle répond parfaitement aux senti-
ments du cœur de l'homme à l'égard de la Divi-
nité. Nous pouvons donc en conclure que le
sacrifice des victimes est la forme extérieure la
plus solennelle, en même temps que la plus uni-
verselle, de toute religion '.
Le peuple de Dieu a excellé dans les sacrifices
de tout genre qu'il offrait nombreux à Jéhovah.
Ces sacrifices portaient un cachet de particulière
solennité, en ce qu'ils avaient été ordonnés et
que leurs rites avaient été établis par Dieu lui-
même ; ils constituaient la partie la plus impor-
tante et la plus généralement observée de la Loi
Mosaïque. Jésus, venant remplacer les figures
par la réalité et accomplir tout ce que la Loi
ancienne avait annoncé de Lui, devait naturelle-
ment abolir les sacrifices sanglants des animaux
pour leur substituer un sacrifice nouveau en
1 « De tous les sacrifices l'holocauste était le principal, parce
qu'on le brûlait tout entier en l'honneur de Dieu... Le sang est
surtout nécessaire à la vie (c'est ce qui fait dire que l'âme est
dans le sang). C'est pourquoi pour faire voir que c'est de Dieu
que nous tenons la vie et tous les biens que nous possédons, on
répandait le sang. » S. Thom., I II, q. 102, a. 3.
<)6 DE .IKSrS DANS SON ÉTAT DK VICTIMT
harmonie avec la Loi nouvelle ; et c'est pour
se constituer Lui-même Victime de ce Sacrifice
qu'il prend un corps capable d'être immolé '.
De plus, en s'unissant la nature humaine, Jésus
prend sur Lui non seulement tous les péchés de
l'humanité, mais encore tous ses devoirs vis-à-
vis de Dieu. Il se fait la Religion universelle et
Il représente l'humanité tout entière devant son
divin Père. C'est en son nom qu'il adore, qu'il
rend grâces, qu'il répare, qu'il intercède, qu'il
loue, qu'il aime, qu'il rend à Dieu un culte sou-
verain et qu'il le glorifie comme Dieu ne l'avait
jamais été. Mais, comme nous venons de le voir,
cette Religion du Verbe incarné serait incom-
plète si elle n'avait un Sacrifice pour s'exprimer.
' Le Docteur angélique dit excellemment à ce sujet : « Quoi-
que la vérité réponde à la figure sous un rapport, elle n'y ré-
pond cependant pas sous tous les aspects ; parce qu'il faut que
la vérité surpasse la figure. C'est pourquoi il a été convenable
que le sacrifice par lequel la chair du Christ est offerte pour
nous fût figuré, non par des sacrifices humains, mais par des
sacrifices d'animaux qui représentent la chair du Christ, qui est
le sacrifice le plus parfait... D'où Saint Augustin dit (De Trin.,
1. 4, c. 14) : « Que pouvait-on recevoir des hommes, et que pou-
vait-on offrir pour eux d'aussi convenable que la chair humaine,
et qu'v avait-il aussi apte à ce sacrifice que cette chair mor-
telle ? Quoi de plus pur pour purifier les vices de tous les mor-
tels que cette chair née dans le sein d'une Vierge sans la conta-
gion de la concupiscence charnelle ? Et que pouvait-on offrir et
recevoir d'aussi agréable que la chair de notre sacrifice devenue
le corps de votre prêtre? » S, Thom., III p., q. 48, a. 3, ad 1,
MODE FT FIN DE L INCARNATION 97
Jésus rendra donc nécessairement à Dieu cet
hommage suprême, et comme II tire tout de son
sein, II sera Lui-même la ^'ictime de son Sacri-
fice. Et c'est parce que son holocauste sera agré-
able au Seigneur, à l'encontre de tous les autres
sacrifices qui n'avaient de valeur que dans leur
signification, sans posséder de mérite intrin-
sèque, qu'il apaisera la Justice divine et obtien-
dra le salut du genre humain '.
L'immolation du Verbe incarné fait donc es-
sentiellement partie de la mission qu'il vient
accomplir sur la terre ; et nous avons raison de
dire qu'avant tout Jésus est N'ictime. Si nous
comprenons bien cette vérité fondamentale, nous
saisirons mieux tout le reste. Si nous arrêtons
nos considérations sur cet aspect du grand niys-
^ « Parmi tous les dons que Dieu a accordés au genre humain
depuis qu'il est tombé dans le péché, le premier de tous est le
don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de Saint Jean
(m, 16): « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son
Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais
qu'il ait la vie éternelle. » C'est pourquoi le plus grand de tous
les sacrifices, c'est celui par lequel « le Christ s'est offert lui-
même à Dieu en odeur de suavité », selon l'expression de Saint
Paul (Ephès., V, 2). C'est pour ce motif que tous les autres sacri-
fices étaient offerts dans l'ancienne loi f>our figurer ce sacrifice
unique et tout particulier, comme on représente ce qui est par-
fait par des choses imparfaites. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre
(Hébr., X, 11, 12) « que les prêtres de l'ancienne loi offraient plu-
sieurs fois les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer les
péchés, mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour tous
les péchés. » S, Tho.m., I II, q. 102, a. 3,
gS DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tère de l'Incarnation, nous en aurons indubita-
blement une intelligence plus profonde. Si nous
voulons apprécier la Miséricorde infinie du Sau-
veur à notre égard, en l'éclairant des rayons que
projette sur elle son état d'immolation, nous en
mesurerons plus complètement l'immensité et la
sublimité. Si nous faisons de son Sacrifice per-
manent, pendant toute sa vie mortelle, l'objectif
de nos méditations et de notre amour, nous
donnerons un sens iiluminateur à chacune de
ses paroles et au moindre de ses actes.
Disons-nous donc désormais que l'Incarnation
du Verbe est l'Incarnation d'une Victime, que la
vie de Jésus est une vie de Victime, que sa mort
est la mort de l'unique Victime, et que tout ce
qui se déroule dans cette existence adorable,
depuis sa naissance jusqu'à son Sacrifice final,
est empreint de cet esprit d'immolation qui L'a
fait descendre du ciel et L'a constitué à jamais
l'Agneau éternellement immolé, à qui sont dûs
tout honneur et toute gloire dans les siècles des
siècles.
IL — Jésus, Victime de gloire
à l'égard de set} divii^ Père
Jésus, le Verbe éternel de Dieu, est la gloire
substantielle du Père. Dans la Trinité Sainte
MODE ET FIN DE I. INCARNATION 99
Il vient en second, d'après notre manière de
concevoir successivement les choses qui sont
éternelles. C'est en se connaissant, comme nous
l'avons dit maintes fois, que Dieu le Père en-
gendre son Fils, qui est l'éclat de sa lumière,
l'image fidèle de ses perfections, la splendeur
de sa gloire, la reproduction parfaite de son
essence.
En se contemplant dans son Verbe, le Père
est souverainement et divinement glorifié. Au-
cune ressemblance de lui-même ne peut être
plus grande, aucune perfection ne peut être
plus ineffabîement égale à la sienne, aucune
connaissance de son essence divine ne peut être
plus infiniment parfaite. Le Fils devient ainsi,
dans une Personne substantiellement distincte,
la gloire infinie du Père : gloire essentielle,
gloire nécessaire, gloire éternelle'.
Cette gloire, qui fait ainsi partie de l'essence
divine, ne peut donc en aucune manière en être
séparée. Partout où est Dieu, partout est son
Verbe ; et partout où est le Verbe, partout est
' « Il est la splendeur de sa gloire et l'empreinte de sa subs-
tance. » Hébr., I, 3.
Jésus lui-même nous révèle la sublimité de cet insondable
mystère, quand il dit, en s'adressant à son divin Père, au mo-
ment de retourner à lui : « Père, glorifiez-moi en vous-même,
de la gloire que j'ai eue en l'ous avant que le monde fût. »
Jean, xvii, 5.
100 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
cette gloire intrinsèque, incessante, adorable et
infiniment ineffable que le Fils des éternelles
complaisances rend au Père son unique et éter-
nel principe. D'où, lorsque le Verbe se fait chair,
Il emporte nécessairement avec Lui cette gloire
inhérente à son adorable Personne, et II en fait
bénéficier l'humanité qu'il s'unit hypostatique-
ment. De sorte qu'en toute vérité, le Verbe in-
carné, comme le Verbe éternel, est et demeure
la gloire infinie de son divin Père '.
Mais l'Incarnation apporte un élément nou-
veau à l'essence divine dans la Personne du
Verbe. A côté de l'incréé il y a le créé ; quoique
unies indissolublement dans une même Per-
sonne divine, il y a une nature humaine essen-
tiellement distincte de la nature divine ; la pre-
mière participant à la perfection de la seconde,
sans cependant changer d'essence. La gloire
nouvelle que Jésus procurera désormais à son
divin Père, devra donc être humaine et divine
à la fois, avec les caractères essentiels qui con-
viennent à ses deux natures. En tant que Verbe
incréé. Il continuera d'être la gloire infinie de
Dieu ; en tant que Verbe incarné. Il sera cette
même gloire, mais dans une condition créée qui
^ « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et
nous avons vu sa gloire, gloire comme du Fils unique du
Père. » Jean, i, 14.
MODE ET FIN DE L INCARNATION lOl
Le constituera soumis et dépendant, en harmo-
nie avec son état inférieur de créature '.
Par le fait de son union avec l'humanité, Jésus
peut même rendre à Dieu une gloire qu'il ne
pouvait pas lui donner avant l'Incarnation, puis-
qu'il lui était égalen toutes choses. Devenu
créature. Il a à sa disposition une nature qui
par essence est inférieure et qu'il peut humilier
et abaisser librement devant l'Etre suprême de
qui elle dépend essentiellement. D'une part, il
n'y a pas de limites à l'abaissement de la créa-
ture devant son Dieu, la distance qui les sépare
l'un de l'autre étant infinie ; d'autre part, Jésus
possède une puissance illimitée et une sainteté
suprême capables de donner à ses abaissements
une intensité extrême et une efficacité toute
divine.
S'emparant de son humanité, Jésus la fait ser-
vir aux hommages, aux louanges, aux adora-
tions, aux actions de grâces qu'il rend à son
divin Père, en tant que créature humaine. Ne
connaissant ni les impuissances, ni les obstacles,
ni les limites, ni les imperfections. Il fait rendre
à son humanité tout ce qu'elle peut donner de
gloire à Dieu ; Il l'établit dans un état voisin de
* C'est ce que Jésus exprime, lorsqu'il dit à son Père : « Je
vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que vous m'a^
vez donnée à faire. » Jean, xvii, 4.
iÔ2 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
ranéantissement devant la Majesté divine ; Il
l'immole et en fait une véritable victime '.
Reconnaissant en son divin Père l'Etre souve-
rain, le Principe de toutes choses, le Dieu infi-
niment aimable et infiniment parfait, Il l'adore
avec des sentiments inconnus jusque-là sur la
terre, Il le loue de ses infinies Grandeurs et de
ses adorables Perfections, Il l'exalte dans sa
Toute-Puissance et sa Sainteté, Il le proclame
le Dieu trois fois saint, Seigneur et Maître sou-
verain, digne des adorations éternelles des anges
et des hommes. Il se fait petit devant lui, comme
pour l'élever davantage ; Il descend avec amour
dans le néant d'où II est sorti, pour proclamer
plus éloquemment sa gloire infinie ; 11 se com-
plaît dans l'humilité et la dépendance de sa con-
dition, pour faire ressortir par des contrastes la
sublimité de la iMajesté divine; Il se sert même
de la déchéance de l'humanité pécheresse à la-
quelle Il s'est uni, pour s'abîmer dans des ado-
rations plus profondes, en face de la Sainteté
infinie de Dieu.
Qui pourra jamais comprendre l'immensité de
cette gloire rendue à Dieu par cet anéantis-
sement du Verbe incarné en sa présence ! Qui
1 « // s'est anéanti lui-même en prenant la nature de l'es-
clave, en devenant semblable aux hommes, en se montrant sous
l'apparence d'un homme. » Phil., ii, 7.
MODE ET FIN DE L INCARNATION lOJ
pourra jamais pénétrer assez dans cet abîme
d'adoration, de louange et d'amour, pour en
mesurer l'insondable profondeur ! Oui pourra
jamais atteindre la perfection infinie de cette
immolation intime de tout Lui-même, que Jésus
ne cesse d'offrir à son divin Père, dont II s'est
constitué la Victime de louange et de gloire !
Cet état d'immolation vis-à-vis de son divin
Père, est d'autant plus caractéristique en Jésus,
qu'ayant pris la nature humaine. Il avait assumé
tous les devoirs que l'humanité doit à Dieu. C'est
donc pour Lui et pour le genre humain tout en-
tier que Jésus cherche à glorifier son Père et
qu'il se plaît à descendre jusque dans les abais-
sements intérieurs de l'immolation la plus pro-
fonde et la plus parfaite. Conscient des obliga-
tions essentielles et absolues de l'humanité. Il
se fait l'interprète des sentiments de tous les
hommes pour accomplir, en leur nom, leurs de-
voirs d'adoration, de reconnaissance et d'amour,
auxquels II donne surtout un cachet de profonde
humilité dans une immolation complète de l'être
humain à la gloire du Créateur. Jamais Victime
plus pure, plus sainte et plus aimante n'avait
fait d'elle-même une oblation plus agréable à la
Divinité. Jamais Dieu n'avait été plus honoré et
plus exalté par une créature. Jamais la terre
i04 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIiME
n'avait tant ressemblé au ciel et jamais le ciel
n'avait été plus près de la terre.
Cet état de louange parfaite, en Jésus, pour la
gloire de son divin Père, est un état de perfec-
tion tellement sublime, qu'à lui seul il suffit à
justifier le titre de Victime donné à notre ado-
rable Sauveur.
Il ne faut point perdre de vue que le premier
motif de Jésus dans son Incarnation, est de glo-
rifier Dieu sur la terre, comme II le glorifie de
toute éternité au ciel. Là-haut, Il lui donne cette
gloire essentiellement, parfaitement, au point
qu'à aucun moment elle n'est susceptible d'ac-
croissement ; ici -bas, elle est immédiatement
parfaite dans l'oblation que Jésus fait de tout
Lui-même, et dans l'amour et la sainteté avec
lesquels II s'offre, mais elle suppose des déve-
loppements quant aux actes précis et déterminés
qu'il pose successivement pendant sa vie. C'est
pourquoi cette première phase de glorification
que notre divine Victime de louange procure à
Dieu, dans l'acte de l'Incarnation, en appelle
d'autres qui toutes convergent vers la glorifica-
tion finale dans le Sacrifice suprême.
Dévoré du zèle de la gloire de son Père, et
sachant qu'il est destiné à le glorifier par ses
humiliations et ses souffrances, Jésus s'attache
MODE ET FIN DE L INCARNATION 103
avec amour à sa condition humiliante de créa-
ture ; Il trouve son bonheur dans cette dépen-
dance absolue dans laquelle II est vis-à-vis de
Dieu ; Il ne perd point de vue la mission qu'il
a reçue de son divin Père et II s'en fait joyeuse-
ment l'esclave ; Il vit comme une victime con-
damnée au sacrifice, et c'est dans la vision per-
pétuelle du Calvaire qu'il s'achemine vers le
terme de son existence terrestre.
La gloire parfaite de son Père L'attire vers l'im-
molation suprême. Il voudrait à chaque instant
devancer l'heure de son Sacrifice, pour glorifier
plus parfaitement Celui dont II s'est constitué la
Victime. Sa vie s'écoule dans un embrassement
constant et une offrande amoureuse de tout ce
qu'il rencontre d'humiliant et de crucifiant sur
sa route, et II se consume du désir de s'immoler
totalement par l'effusion de son sang. Aussi,
inaugure-t-Il l'aurore de sa Passion par ce cri de
joie et presque de triomphe sorti de son Cœur
embrasé d'amour : Mon Père, je vous ai glo-
rifié sur la terre '. Et c'est à ces accents qu'il se
charge de sa Croix, qu'il gravit le Calvaire, qu'il
livre sa vie et qu'il meurt en prononçant l'im-
mortelle parole de la glorification divine : Con-
summatum est ^.
1 Jean, xvii, 4.
- Jean, xix, 3o.
106 DE JÉSUS DA^S SON ÉTAT DE VICTIME
La Victime a été immolée, le ciel a été apaisé,
Dieu a été glorifié ! Le Verbe incarné a rempli sa
mission : Dieu le Père rouvre ses bras au Fils de
ses éternelles complaisances, qu'il semble trou-
ver plus beau maintenant qu'il est teint de son
sang, et désormais il regardera la terre avec
bonté et miséricorde, puisqu'il y a été glorifié
comme il l'est au ciel.
IIL — Jésus, Victime de rcparatioi>
pour les péchés de rhumanité
Jésus n'est pas seulement Victime de gloire
pour son divin Père, Il est encore Victime de
réparation pour nos péchés. Son Sacrifice en
lui-même, lors même qu'il n'aurait obtenu le
salut d'aucune âme, aurait parfaitement glorifié
Dieu, et ce motif eût été suffisant à son Incar-
nation. Mais telle n'était pas toutefois la fin com-
plète de la venue de Jésus sur cette terre. Il était
descendu du ciel pour glorifier son Père dans sa
propre humanité, ce que nous avons vu, mais
aussi dans l'humanité tout entière qui ne lui ren-
dait plus les hommages auxquels il a droit. Pour
cela, il fallait décharger l'humanité du fardeau
qui l'accablait, la dépouiller du vêtement sordide
qui la couvrait, la purifier de la lèpre qui la
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION lOJ
souillait, la régénérer par un sang nouveau qui
la rendît à la vie véritable.
Le péché pesait sur l'humanité d'un poids
qu'un Dieu seul pouvait soulever. Il avait attiré
sur elle des malédictions qui seraient restées
éternelles, si un Sauveur aux mérites infinis
n'était venu déchirer lui-même le décret de la
condamnation, en le clouant à la Croix, pour le
changer en celui de la miséricorde et du pardon '.
Il avait fermé pour toujours les portes du ciel,
et elles ne se seraient jamais rouvertes aux mor-
tels, si le Verbe incarné tout ruisselant du sang
de son suprême Sacrifice n'y fût passé le pre-
mier pour y introduire tous ses rachetés-.
Quelle mission que celle de se charger de tou^
les péchés des hommes ! Quel amour surhumain
' « Lorsque vous étiez morts par vos offenses, il vous a fait
revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés; il a effacé
l'acte qui s'élevait contre nous /^ar ses décrets, qui nous était
contraire, et il l'a mis de côté, en le clouant à la croix. » Col.,
Il, i3, 14.
2 « La nature humaine ne pouvait pas arriver à la béatitude
parfaite, sans que la corruption du péché eût disparu ; jiarce
que la béatitude étant le bien parfait, ne souffre aucun défaut,
et surtout la défectuosité du péché, lequel est en quelque sorte
opposé iî la vertu, qui est la voie qui y conduit. Ainsi, l'homme
étant fait pour le bonheur, qui est sa fin dernière, il s'ensuivrait
que l'œuvre de Dieu serait privée de résultat dans une si noble
créature : ce que le Psalmiste juge peu convenable, lorsqu'il dit
(Ps. Lx.vxvni, 48) : « Est-ce donc en vain que vous avez créé les
enfants des hommes ?» — La restauration de la nature humaine
était donc une nécessité. » S. Thom., Op. 2, c. 199.
108 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
que celui qui conduira aux sublimes immola-
tions capables de donner pleine satisfaction à la
Justice divine ! Quand on réfléchit à la malice
du péché, au mépris qu'il fait des droits de Dieu,
à l'ingratitude dont il l'abreuve, et h l'inconce-
vable outrage qu'il inflige à son amour, on com-
prend que le châtiment même éternel, n'atteint
pas à la gravité de l'off^ense '.
Jésus, Lui, connaissait toute l'horreur du pé-
ché et l'étendue de l'outrage qu'il fait à Dieu ; et,
en se chargeant de le réparer. Il en portait toute
la responsabilité, Il en acceptait l'expiation en-
tière et II se vouait avec amour aux excès d'hu-
miliation et de souffrance que nécessiterait une
semblable réparation. En face d'un tel mal à ré-
parer, à la vue d'une satisfaction aussi absolue à
donner à la Divinité, Jésus pouvait-Il être autre
chose qu'une Victime ? Et la gloire de Dieu, et
le salut du genre humain, et sa sainteté infinie,
et son amour incommensurable pour son divin
Père qui L'avait envoyé régénérer l'œuvre de
ses mains, et sa charité pour les âmes qu'un
1 « Dieu étant inJiiiiment grand, dit Saint Thomas, le péché
commis contre lui est en quelque sorte infini ; ce qui fait qu'il
mérite d'une manière quelconque une peine infinie. Or, la peine
ne peut pas être intensivement infinie, parce que rien de créé
ne peut être infini de cette sorte. Il ne reste donc plus qu'à dire
que le péché mortel doit être puni par une peine infinie en
durée. » S. Thom., Op. 2, c. i83.
MODE ET FIN DE L INCARNATION 1 09
mystère de miséricorde Lui faisait aimer plus
que Lui-même, tout poussait Jésvis aux plus su-
blimes sacrifices.
Voulant atteindre jusqu'aux dernières limites
de l'amour, Il embrassa l'extrême immolation qui
devait Le conduire par tous les crucifiements
à l'ofTrande de sa vie dans les angoisses indi-
cibles et l'infamie de la mort d'un condamné.
Tant qu'il aura un souftle de vie, II voudra souf-
frir; tant qu'il aura une goutte de sang dans les
veines, Il voudra la répandre ; tant qu'il sen-
tira son Cœur battre dans sa poitrine. Il voudra
alimenter son amour pour son Père et pour les
âmes par tous les genres de souffrance qui se-
ront de nature à L'immoler.
Jésus se fait Victime et rien autre. Il vit dans
le désir de souffrir, puisque la souffrance est son
essence. Il vit dans la pensée de mourir, puisque
la mort est la condition de son Sacrifice. Il vit
comme un condamné fait plutôt pour mourir que
pour vivre, et II aspire après l'immolation su-
prême qui en fera une Victime parfaite.
Plus II considère la mission qu'il a reçue du
ciel, et plus II s'éprend d'amour pour l'accomplir.
Plus II lève les yeux vers son Père et consulte
sa volonté adorable, et plus II veut hâter le mo-
ment où II lui donnera la preuve souveraine de
110 DE JKSL'S DANS SON ETAT DE VICTIME
sa soumission et de son amour. Plus II voit l'hu-
manité de près, et plus II brûle du désir de l'ar-
racher aux peines éternelles que lui ont méritées
ses péchés.
Jésus aime cet état de Victime qu'il a em-
brassé, à l'égal de son amour pour la gloire de
Dieu et pour le salut des âmes. Il l'aime d'autant
plus qu'il en comprend l'indispensable nécessité.
Sans Lui, son Père ne peut être glorifié par l'hu-
manité ; sans Lui, le monde ne peut être sauvé.
S'il ne s'était constitué Victime, éternellement la
Justice divine aurait maintenu les hommes dans
l'irrémédiable malédiction qui les condamnait au
châtiment perpétuel K
' Dans l'énuinération que fait Saint Thomas des effets causés
par le péché et des remèdes apportés par la passion et la mort
de Jésus, il en est deux qui se rapportent plus directement à ce
que nous disons plus haut. « Le second effet du péché, dit-il,
c'est de nous faire encourir l'offense de Dieu. Lorsque l'âme
est souillée par le péché, Dieu est offensé et il hait le pécheur,
« L'impie et son impiété sont odieux à Dieu » (Sac, xiv, 9). La
passion du Christ fait disparaître cette offense, lui qui a satis-
fait à Dieu le Père pour le péché, l'homme étant impuissant à
le faire par lui-même. « Lorsque nous étions les ennemis de
Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son
Fils » (Rom., v, 10).
« Le quatrième, c'est de nous faire encourir la peine du châ-
timent. La justice divine, en effet, exige que quiconque a péché
soit puni ; mais le châtiment se mesure sur la faute, ce qui fait
que comme la faute du péché mortel est infinie, étant contre un
bien infini, à savoir Dieu, dont le pécheur méprise les comman-
dements, la peine due au péché mortel est infinie. Mais le Christ,
MODE ET FIN DE L INCARNATION 1 1 1
Jésus ne s'étant fait Victime que par amour,
plus les motifs qui exigent son Immolation sont
nombreux et plus II aime cet état qui Le voue
au sacrifice et à la mort. Or, Jésus n'était pas
venu pour expier seulement le péché initial du
premier homme, mais bien tous les péchés qui
découlent de cette source viciée '. Il voyait de-
vant Lui l'accumulation inconcevable de tous les
péchés du monde ; Il comptait les uns après les
autres les hommes de tous les temps et de tous
les lieux, et II voyait les péchés de chacun ; Il
énumérait toi ^ les péchés individuels, tous les
péchés de famille, tous les péchés de société,
tous les péchés de nation ; Il considérait tous les
péchés de la jeunesse, tous les péchés de l'âge
mûr, tous les péchés de la vieillesse. Ces innom-
brables péchés formaient des montagnes s'éle-
par sa passion, nous a délivrés de cette peine qu'il a endurée
lui-même. « Il a porté dans son corps nos péchés » (1 Pierre,
M, 2-j), c'est-à-dire la peine due à nos péchés, m S. Thom.,
Op. 6, c. 6.
' « Il y a deux sortes de péché qui empêchent d'entrer dans
le royaume céleste. L'un est commun à toute la nature hu-
maine : c'est le péché du premier homme. L'autre est celui que
fait chaque individu et qui est commis par son acte /tropre.
Or, la passion du Christ nous a délivrés non seulement du pé-
ché qui est commun à toute la nature humaine quant à la faute
et quant à la peine, par le prix qu'il a payé pour nous ; mais il
a encore délivré de leurs propres péchés ceux qui participent à
sa passion par la foi, la charité et les sacrements. » S. Thom.,
III p., q. 49, a. 5,
112 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
vant jusqu'aux nues, et chacun appelait une
réparation et méritait un châtiment. Jésus les
connaissait tous en détail, et pour en obtenir le
pardon et en donner satisfaction à Dieu, Il com-
prenait que ce n'était pas trop d'être Victime et
de verser tout son sang.
Quand on pense aux calamités terribles qui
parfois s'abattent sur les nations, pour les punir
de leurs péchés ; aux châtiments non moins
cruels qui atteignent souvent des familles en-
tières ; et à tant de souffrances et d'épreuves
qui abreuvent les pécheurs de tout calibre pour
les ramener au devoir et leur faire expier leurs
fautes, on est stupéfait à la vue de l'immensité
de douleurs que nécessite l'expiation des péchés
de tous les hommes réunis '.
La seule acceptation de cette réparation uni-
verselle n'est-elle pas suffisante pour faire une
véritable Victime de Celui que son amour a porté
' « On peut considérer la grandeur de la douleur du Christ
souffrant, parce qu'il a pris cette passion et cette douleur volon-
tairement dans le but d'affranchir les hommes du péché. C'est
pourquoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été
proportionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter.
Cette douleur a surpassé celle de tous ceux qui sont contrits,
soit parce qu'elle a eu pour cause une sagesse et une charité
plus grande, ce qui augmente la douleur de la contrition ; soit
parce (\uelle a embrassé tout à la fois tous les péchés, d'après
ces paroles du prophète (Is., lui, 4) : « Il a véritablement porté
nos douleurs, » S, Thom., III p., q. 46, a. 6, ad 4.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 113
à se substituer à l'humanité coupable ? Que dire
alors de l'expiation elle-même, de l'étendue des
souffrances infligées par la Justice divine ; de
l'intensité de chaque douleur, pour les propor-
tionner toutes au nombre et à la gravité des
offenses ; de la destruction, pour ne pas dire
de l'anéantissement, qu'exige une semblable ex-
piation dans la Victime unique destinée à rem-
placer par son sacrifice tous les pécheurs de
l'univers !
Jésus, à qui rien n'est caché et qui apprécie
toute chose à sa juste valeur, pénètre profondé-
ment dans cet abîme quasi insondable des péchés
de l'humanité, et II mesure la peine infinie qu'ils
méritent. Tout terrifiant que soit ce spectacle,
Il se livre aux coups terribles de la Justice di-
vine ; Il veut chacune de ses douleurs et II leur
donne Lui-même une intensité et une acuité,
dont sa puissance a le secret et que son amour
active. Pour faire oublier à son divin Père tout
ce que le péché lui a infligé d'outrages et pour
rendre à l'humanité tout ce que ses offenses lui
ont fait perdre, notre adorable Victime voudrait
anéantir en elle tout ce qui a été la cause et l'ins-
trument du péché. Les souffrances et les tortures
physiques et morales ne Lui suffisent pas, elle
s'offre à Dieu pour qu'il opère en elle des des-
tructions intimes qui, par leur perfection divine.
114 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
puissent atteindre à la hauteur de sa Majesté
outragée. Mystère d'immolation qui échappe à
nos faibles conceptions, mais qui nous fait pres-
sentir en Jésus un océan inconnu de souffrances
infinies.
Oui donc, après cela, pourrait rester indifférent
devant une charité aussi inconcevable qu'elle est
infiniment miséricordieuse? Nous sommes tous
de la race des pécheurs, c'est donc pour chacun
de nous que Jésus s'est fait Victime ' ; ce sont nos
propres péchés qu'il a expiés-; il n'y a pas une
seule de nos infidélités qui ne L'ait fait souffrir
et pour l'expiation de laquelle II n'ait versé tout
son sang^. Ne convient- il pas que nous souf-
frions avec Lui, que nous L'accompagnions sur
la route du Calvaire, que nous mêlions notre
sang au sien, et que nous réparions à notre tour
tous les péchés de lîotre vie, par l'acceptation
de tous les sacrifices et l'offrande de tout nous-
mêmes à Jésus Victime, dans un abandon de
reconnaissance et d'amour!
^ « Le Christ est venu dans le monde pour sauver les pé-
cheurs, » I TiM., I, i5.
2 « Il s'est fait victime pour nos péchés ; non seulement pour
nos propres péchés, mais encore pour ceux du monde entier. »
I Jean, ii, 2.
3 « Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché, »
I Jean, i, 7.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 1i5
IV. — Jésus est Victime en tout soi? être
Jésus ne peut pas être Victime sans être une
Victime parfaite, et II ne serait pas une Victime
parfaite s'il ne l'était en tout son être. Nous ne
devons point perdre de vue que, tout en s'incar-
nant, le Verbe de Dieu n'a cessé de glorifier infi-
niment son Père. Or, dans l'éternité, cette gloire
était parfaite non seulement à cause de la per-
fection absolue de tout ce qui est en Dieu, mais
encore parce que la Personne du Verbe tout en-
tière coopérait à cet acte de glorification divine.
En se revêtant de l'humanité, le Verbe continue
à glorifier Dieu de la même manière, si ce n'est
qu'il le glorifie à la fois dans ses deux natures
divine et humaine ; mais il n'y a pas plus de ré-
serve et d'imperfection dans cette glorification
terrestre qu'il n'y en a dans la glorification cé-
leste. Nous avons vu, en outre, que c'est par son
état de Victime que Jésus glorifie parfaitement
son divin Père sur la terre; il est donc nécessaire
que rien en Lui n'échappe à cet état, sous peine
de rendre sa glorification imparfaite '.
' « Le Christ s'est offert parce qu'il l'a voulu d'une volonté
divine et d'une volonté humaine délibérée. » S. Thom., III p.,
q. 14, a. 2,
Il6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Comme Victime Jésus tient à ce que tout, dans
la constitution de son être, coopère à accomplir
dans le temps la mission qui Lui a été confiée.
Il veut pouvoir s'offrir à chaque instant et tout
entier à son divin Père et réclamer pour chaque
partie de son être humain, comme pour son être
divin, l'honneur de le louer et de le glorifier.
Il fait consister son amour pour son Père dans
cette immolation totale de Lui-mêine qu'il ne
cesse de renouveler et qu'il rend permanente ^
S'il y avait en Lui quelque chose qui ne fut su-
jet à cette immolation, il y aurait par là même
quelque chose que ne vivifierait pas aussi par-
faitement son amour. Nous sommes donc forcés
d'admettre, ou que Jésus est totalement Victime
en tout son être, ou qu'il ne l'est pas du tout.
En considérant la seconde fin de l'état de Vic-
time en Jésus, à savoir le salut du genre humain,
nous arrivons aux mêines conclusions. Jésus
vient pour réparer les péchés des hommes et
rétablir l'huinanité dans sa sainteté primitive.
Mais tout a péché dans l'homme et le péché a
' « Le Christ a souffert par amour pour son Père, d'après
ce passage de l'Evangile (Jean, xiv, 3i) : « Afin que le monde
connaisse que j'aime le Père, et que je fais ainsi que le Père
m'a ordonné, levez-vous, sortons d'ici » ; c'est-à-dire allons au
lieu de ma passion. » S. Thom., III p., q. 47, a. 2,
MODE ET FIN DE L INCARNATION 11/
vicié la nature iiumainc dans sa source; le corps
et l'âme ont coopéré h l'offense faite à Dieu, et
tous deux portent la peine due au péché. Jésus
ne peut les purifier qu'en expiant leur faute
commune ; et comme II se substitue à eux, il
est nécessaire qu'il le fasse tout entier, afin que
l'expiation atteigne en Lui tout ce qu'elle aurait
atteint dans l'homme, si celui-ci eût dû subir
lui-même le châtiment de ses péchés*.
En tant que Victime de réparation, Jésus l'est
absolument dans tout son être, aussi bien qu'il
l'est dans sa qualité de ^^ictime de louange à la
gloire de son Père. A cause de cette double fin
de son Incarnation, il ne peut en être autre-
ment-. Tout ce que le Verbe a pris de l'huma-
nité, Il ne l'a pris que dans cette vue. Il ne peut
' « Dieu seul a une dignité infinie et pouvait offrir pour
l'homme une satisfaction suffisante en se revêtant de sa chair.
Il a donc dû prendre la nature humaine dans des conditions
telles qu'/V pût souffrir jyour l'homme ce que l'homme avait
mérité par son péché, pour que ses souffrances pussent satis-
faire pour l'homme... Comme l'homme, par le péché, était tombé
dans la nécessité de mourir et de souffrir dans son corps et
dans son âme, le Christ a voulu prendre ces défauts, afin de
racheter le genre humain en souffrant la mort pour les hommes. »
S. Thom., Op. 2, c. 226.
- Saint Paul nous le dit clairement. C'est à Dieu son Père
que Jésus s'offre, et par là il le glorifie ; mais il s'offre pour ex-
pier les péchés du monde, et c'est ce qui le constitue Victime.
« Il s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu, comme
une oblation et une victime d'agréable odeur. » Eph., y, 2.
Il8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
y avoir aucun autre motif, puisqu'il vient expres-
sément et uniquement pour se sacrifier et s'im-
moler. Sa Sagesse exigeait qu'il ne prît rien
d'inutile, rien qui ne pût concourir à la fin pro-
posée ; ce qui serait arrivé, si tout en Lui n'avait
été destiné à l'immolation. Et dans ce dernier
cas, il faudrait admettre que, tout en Jésus
n'ayant pas coopéré à son Sacrifice, la Rédemp-
tion n'aurait pas été obtenue par la Personne
tout entière du Verbe incarné, mais que nous
ne la devrions qu'à une partie de Lui-même, ce
qui serait absurde.
Nous nous trouvons donc bien en face d'une
Victime totale et complète, à l'immolation de
laquelle rien ne peut échapper de ce qui la cons-
titue essentiellement. C'est d'ailleurs la notion
exacte que nous nous formons immédiatement
d'une victime parfaite, puisque de sa nature la
victime est intrinsèquement vouée à la destruc-
tion par la mort.
Lorsqu'il s'agit d'une victime raisonnable et
que cette victime s'offre librement en sacrifice,
elle se livre dans la perfection de son être ; elle
expose à la mort tout ce qui en elle est suscep-
tible de mourir, son corps ; puis elle fait sup-
porter à son âme immortelle tout ce qui dans la
MODE ET IIN DE L INCARNATION 119
mort peut l'atteindre et la faire souffrir '. C'est
sous l'influence de l'âme et par sa volonté que
le corps est immolé, et la séparation d'avec lui,
qu'elle s'impose, est son genre de mort, sans
parler des tristesses, des douleurs et des an-
goisses qui peuvent l'assaillir directement et qui
dépassent considérablement les souffrances de
la mort corporelle -.
' « Les douleurs que le Christ a souffertes ont dépassé tontes
les douleurs que les hommes peuvent endurer en cette vie,
non seulement à cause de la violence et de l'étendue de sa pas-
sion, mais encore à cause de la constitution du Christ qui a
souffert, et de l'acceptation volontaire de la souffrance qui a été
proportionnée, sous le rapport de l'étendue, à la fin qu'il se
proposait. Sous le rapport du corps, il avait une complexion
parfaite ; puisque son corps a été formé miraculeusement par
l'opération du Saint-Esprit. C'est pourquoi le sens du tact, dont
la perception produit la douleur, était parfaitement développé
en lui. — Pour Yàme, elle perçoit aussi d'autant plus vivement
toutes les causes de tristesse que ses puissances intérieures
sont plus parfaites. » S. Thcvî., III \)., q. 46, a. 6.
2 Le Docteur angélique s'exprime ainsi : « On dit que l'âme
entière souffre, quand elle souffre selon son essence ou selon
toutes ses puissances. Si nous comprenons l'âme entière en rai-
son de son essence, il est évident que toute l'âme du Christ a
souffert. Car toute l'essence de l'âme est unie au corps, de
manière qu'elle est tout entière dans tout le corps et tout en-
tière dans chacune de ses parties. C'est pourquoi quand le corps
souffrait et qu'il était prêt à se séparer de l'âme, l'âme entière
souffrait. — Si nous comprenons l'âme entière selon toutes ses
puissances, et que nous parlions des souffrances propres à cha-
cune d'elles, elle souffrait selon toutes ses puissances infé-
rieures... car toutes les puissances de l'âme ont leur fondement
dans son essence, à laquelle parvient la douleur, quand le
corps dont elle est l'acte souffre. » Ibid., a. 7.
120 DE JÉSL'S DANS SON lÎT A T DE VICTIME
C'est quand tout a été immolé, qu'il ne reste
plus aucune partie intacte de la victime et qu'elle
est réduite à l'état de mort, que le sacrifice est
complet. Soustraire la moindre partie dans la
victime ou diminuer tant soit peu la perfection
de son oblation, c'est l'amoindrir et la réduire à
une immolation subie plutôt qu'à une immola-
tion voulue.
Or, notre adorable Victime a choisi elle-même
cet état, elle l'a voulu librement, et dans son en-
semble et dans chacune de ses phases ; aucun
détail ne lui a échappé, aucune circonstance ne
lui a été ignorée ; c'est d'elle-même qu'elle en a
établi les conditions, qu'elle a fixé l'heure de son
sacrifice et les moyens de l'opérer.
Victime parfaite, elle a voulu, pour l'honneur
de son divin Père et à cause de l'amour qu'elle
lui portait ainsi qu'aux âmes, que rien en elle
ne fût épargné, mais que tout, dans son corps et
dans son àme, pût servir à son sacrifice.
Victime toute puissante, elle s'est donné elle-
même un corps et une âme faits pour la douleur
et le sacrifice. C'est à cette fin qu'elle les a unis
et qu'elle a établi entre eux cette harmonie par-
faite qui inspirait à l'âme de vouloir la souffrance
pour le corps et qui portait le corps à s'associer
aux souffrances de l'âme. Se sachant voués l'un et
l'autre au sacrifice, ils s'entr'aidaient dans la voie
MODE ET FIN DE L INCARNATION 121
douloureuse qui devait les conduire à l'inuTio-
lation suprême. Jamais la moindre divergence
entre eux ; le corps était totalement soumis à la
direction crucifiante que l'âme lui imprimait ;
l'âme, à son tour, ne restait indifférente à au-
cune douleur qu'éprouvait le corps, de même
qu'elle le faisait participer aux souffrances dont
elle se plaisait à se saturer.
Cette communication mutuelle de souffrance
n'étant en aucune manière l'effet d'un désordre
intérieur, comme chez les autres hommes qui
sont soumis à la guerre de la chair contre l'es-
prit, mais étant le résultat d'une double action
harmonieuse concourant simultanément à la
même fin, se faisait avec une intensité propor-
tionnée à la grandeur du motif qui l'avait ins-
pirée. L'âme et le corps devenaient pour ainsi
dire des instruments de souffrance l'un pour
l'autre : l'âme, trouvant dans le corps matière
au sacrifice, l'immolait ; et le corps entraînait
irrésistiblement l'âme à se sacrifier avec lui. Le
corps était matériellement victime, en ce qu'il
avait du sang à verser et une vie à donner; l'âme
l'était spirituellement, en ce qu'elle concourait
formellement à l'immolation matérielle par la vo-
lonté avec laquelle elle vouait le corps au sacri-
fice. De sorte que tous deux coopérèrent égale-
ment au sacrifice sanglant et qu'ils formèrent
122 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
les éléments indispensables et essentiels de l'im-
inolation de notre divine Victime.
Comme cette harmonie est admirable et comme
notre adoration est spontanée, lorsque nous con-
templons ce mystère ineffable de l'Union hypos-
tatique qui met à la disposition d'une Personne
divine une Victime qu'elle s'est miséricordieuse-
ment choisie et que sa toute-puissance a rendue
aussi parfaite !
V. — Jésus, Victime dans sop corps
Pour mieux comprendre encore jusqu'à quel
point Jésus est Victime dans tout son être, consi-
dérons séparément sa constitution physique et
sa constitution morale et spirituelle.
Jésus est d'abord Victime dans son corps, à
cause du caractère de visibilité de son Sacrifice.
Devant abolir tous les anciens sacrifices. Il de-
vait néanmoins en conserver le cachet extérieur
et sensible. Son Sacrifice allait clore la série des
sacrifices sanglants et rester le Sacrifice unique
destiné à se perpétuer ensuite d'une manière non
sanglante sur tous les autels catholiques.
Pour pouvoir s'immoler de la sorte, il faut à
Jésus un corps dont II puisse verser le sang, une
vie qui Lui permette de subir la mort. Le corps
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 123
qu'il reçoit est nécessairement approprié à la
fin pour laquelle il Lui est donné. C'est le corps
d'une Victime, par conséquent adapté à la souf-
france et fait directement pour souffrir. Il serait
outrageant pour la Sagesse divine de supposer
que Dieu n'ait pas tout harmonisé dans ce corps
adorable en vue de l'œuvre qu'il devait accoin-
plir. Il ne suffirait pas de prétendre que Jésus
pouvait souffrir dans son corps ; il faut recon-
naître d'une manière absolue, qu'étant né pour
être Victime, la souffrance faisait partie de sa
nature corporelle et que la perfection de son être
étant d'être immolé, Il ne pouvait pas ne point
souffrir '.
Il nous faut admettre cette première vérité,
si nous voulons comprendre toute l'étendue et
* « Il était nécessaire, dit Saint Thomas, que Dieu /;/-// une
chair, afin de satisfaire pour le genre humain. Or, la peine in-
fligée au genre humain par suite du péché, consiste dans la
mort et les autres souffrances de la vie /irésente ; ce qui fait
dire à l'Apôtre (Rom., v, 12) : « Le péché est entré dans ce monde
par un seul homme, et par le péché la mort. » Dieu devait donc
prendre une chair passible et mortelle, sans le péché, afin de
pouvoir, par ses souffrances et sa mort, satisfaire pour nous et
nous purifier du péché. Telle est la pensée de l'Apôtre quand il
dit (Rom., vmi, 3) que « Dieu envoya son Fils dans la ressem-
blance d'une chair de péché » ; ce qui signifie qu'il avait une
chair semblable à celle des pécheurs, c'est-à-dire passible et
mortelle. Et il ajoute : « Afin qu'à cause du péché, il condamnât
le péché dans la chair », c'est-à-dire afin qu'il détruisît en nous
le péché par la peine qu'il souffrit dans sa chair pour notre pé-
ché. » S. Thom., Contr, Gent,, L. 4, c. 55.
124 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIiME
l'acuité des souffrances de notre divin Sauveur.
Plus nous Le saurons Victime, et plus nous cons-
taterons son amour infini ; plus sa miséricorde à
notre égard sera apparente, et plus nous vou-
drons L'aimer d'un amour qui ressemble au sien,
d'un amour crucifié.
Remarquons encore que Jésus reçoit un corps
approprié à son âme. Non seulement son corps
vit dans une dépendance totale du principe vital
qui l'anime et le régit, ce qui l'établit déjà dans
un état réel de sujétion, comme il convient à une
victime; mais encore il est adapté aux qualités et
aux perfections de son âme. L'âme de Jésus étant
la perfection créée la plus grande qui puisse
sortir des mains de Dieu, réclamait un corps qui
lui convînt parfaitement et qui pût l'aider dans
l'œuvre rédemptrice, la seule qu'elle avait mis-
sion d'opérer. En informant le corps, l'âme hu-
maine de Jésus lui imprime le cachet qui la
distingue, à savoir d'être l'âme d'une Victime
divine ; pour lui être associé de la sorte, le corps
doit à son tour être victime, et la victime corpo-
relle la plus parfaite qui puisse jamais exister.
Considérons aussi que l'âme et le corps en
Jésus ne constituent pas une nature humaine
concrétée dans une personne humaine, mais
une nature humaine assumée par une Personne
divine. Ils ont été créés en vue de leur union
MODE ET FIN DE L INCARNATION 120
avec la Personne du Verbe, à laquelle ils appar-
tiennent, ce qui suppose en eux une perfection
en rapport avec la dignité divine et la fin de l'In-
carnation. Le Verbe incarné venant s'offrir en
Victime trouve dans son corps animé par son
âme la matière de son Sacrifice, ce qui rend
essentiel et rehausse presque à l'infini le carac-
tère d'immolation qui convient au corps sacré
du Sauveur '.
II ressort clairement de ce qui précède que
tout en Jésus est trop directement l'œuvre de
Dieu, pour que tout n'y soit pas coordonné à
son Sacrifice. Etant corporellement Victime, Il
possède donc un corps d'une complexion par-
faite, admirablement organisé, préparé expres-
sément en vue de la souffrance, dans lequel
aucune défectuosité ne peut venir contrecarrer
l'œuvre pour laquelle il existe.
Corps parfaitement pur, formé de la chair vir-
ginale d'une vierge par l'opération du Saint-
Esprit, sans avoir rien contracté de la concupis-
cence de la chair, il se prête admirablement à
l'action purificatrice qu'il doit exercer par son
1 « La passion du Christ appartient au suppôt de la nature
divine, en raison de la nature passible qu'il a prise, mais non
en raison de la nature divine qui est impassible. » S. Tkom.,
III p., q. 46, a. 12.
126 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
immolation. Sa pureté comme la perfection de
sa complexion vont servir à rendre son Sacrifice
plus agréable à Dieu ; ce sera la Victime sans
tache et sans défaut, choisie avec soin, consacrée
et offerte solennellement au Seigneur.
Toute parfaite que soit sa constitution, Jésus
Victime ne laissera pas néanmoins d'être sujet
à bien des misères corporelles, ce qui d'ailleurs
est en harmonie avec son état'. Il ne connaîtra
pas sans doute les maladies ni les infirmités qui
proviennent du défaut de constitution, de la fai-
blesse des organes, ou du désordre des humeurs
ou du sang-; mais II pourra néanmoins souffrir
^ « Afin que le Christ satisfît pour les péchés du genre hu-
main, qu'il fît croire à son Incarnation et qu'il fût pour tous
les hommes un exemple de patience, il a été convenable qu'il
prit un corps soumis aux faiblesses et aux défauts de l'hu-
manité. » S. Tho.m., III p., q. 14, a. 1.
« Dieu, dit Saint Paul, a envoyé son Fils revêtu d une chair
semblable à la chair du péché » (Rom., vni, 3). « Or, ajoute Saint
Thomas, la chair du péché est dans une condition telle qu'elle
supporte nécessairement la mort et les autres souffrances de
cette nature. » S. Tho.m., lem., a. 2.
2 « Le Christ, nous dit toujours l'Ange de l'Ecole, a pris les
misères humaines pour satisfaire pour les péchés de notre na-
ture. Il a donc dû prendre les défauts efui résultent du péché
gui est commun à toute la nature et qui ne répugnent point à
la perfection de la science et de la grâce. Par conséquent, il
n'eût pas été convenable qu'il prit tous les défauts ou toutes les
infirmités humaines. » S. Thom., III p., q. 14, a. 4.
Et ailleurs il ajoute : « Le Christ n'avait de lui-même aucune
cause de défaut, soit du côté de Vâme qui était pleine de grâce
et de sagesse et unie au Verbe de Dieu, soit du côté du corps
MODE ET FIN DE L IN'CARNATION I27
de la faim, de la soif, de la fatigue, de la chaleur
et du froid, et en général de toutes les causes
extérieures capables de déterminer une sensa-
tion douloureuse, de même que des causes inté-
rieures non incompatibles avec la dignité et la
sainteté de sa Personne '.
Le corps de notre adorable Victime étant cons-
titué pour le sacrifice, tout en lui devra souffrir
avec d'autant plus d'intensité que tout y est plus
parfait. Comme c'est par un libre choix et une
volonté formelle qu'il est voué à la souffrance, il
est doué d'une sensibilité extrême afin de pou-
voir souffrir davantage. Réunissant en lui, en
quelque sorte, la somme incalculable de souf-
frances que mérite l'expiation des péchés de
qui était très bien organisé et disposé par l'action de la vertu
toute-puissante du Saint-Esprit ; mais il assuma quelques dé-
fauts par un acte de sa volonté, dans le but de procurer notre
salut. » S. Thom., Op. 2, c. 226.
1 « Il y a une troisième espèce de défauts qui se trouvent
en général dans tous les hommes par suite du péché d'Adam,
comme la mort, la faim, la soif, et les autres souffrances sem-
blables. Le Christ a pris sur lui tous ces défauts. » S. Thom.,
III p., q. 14, a. 4.
En effet, nous lisons en Saint Matthieu (iv, 2 et xxi, 18) que
Jésus eut faim après avoir jeûné pendant quarante jours et,
le lendemain du dimanche des rameaux, lorsqu'il revenait de
Béthanie à Jérusalem ; en Saint Jean (iv, 7 et xix, 28) qu'il de-
manda à boire à la Samaritaine et qu'il eut soif sur la croix,
et (iv, 6) qu'étant fatigué il s'assit sur le puits de Jacob.
128 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tous les hommes, Jésus donne à son corps la
faculté d'atteindre à une intensité de souffrance
qu'il nous est impossible d'imaginer. Pour le
comprendre, il nous faudrait pouvoir mesurer
la grandeur de l'offense que la malice du péché
fait à Dieu, et l'étendue de l'amour qui porte
Jésus à souffrir pour nous afin, par là, d'honorer
et de glorifier son divin Père. La souffrance est
dans ses mains le moyen de tout réparer ; et de
même qu'il ne met pas de bornes à sa charité
pour Dieu et à sa miséricorde pour nous, Il
n'en veut point mettre à ses souffrances. N'ayant
qu'un corps, II cherche à le faire souffrir, comme
s'il avait à sa disposition les corps de tous les
hommes pour leur infliger l'expiation qui leur
convient. Il le plonge en quelque sorte dans un
bain de douleur, comme pour en saturer tous
ses sens et les rendre aptes mystérieusement,
par la sensibilité exceptionnelle dont II les dote,
à souffrir intensivement les moindres douleurs,
en même temps qu'il leur octroie une capacité
presque illimitée de souffrir toujours davantage K
Quand on réfléchit aux motifs de la souffrance
corporelle en Jésus, et aux soins apportés par
' « Le Christ a souffert dans son corps une douleur incom-
parable, selon l'expression des Lamentations (Jer., i, 12) :
<( O vous tous qui passez, voyez s'il est une douleur compa-
rable à la mienne. » S. Thom., Op. 62, c. 2,
MODE ET FIN DE L INCARNATION 129
Dieu pour former un corps approprié aux immo-
lations auxquelles était vouée l'auguste Victime,
on pressent quelles devaient être la perfection,
la sensibilité et la délicatesse de ce corps ado-
rable. Et l'on peut bien dire que s'il n'a pas en-
duré toutes les sortes de souffrances, il a du
moins souft'ert dans chacune des parties de son
corps tout ce qu'elle est susceptible de supporter
de douleur '. Dans ce sens, on peut affirmer que
Jésus a payé toutes nos dettes et expié tous nos
péchés, en endurant à notre place les douleurs
dues pour chacune de nos fautes -.
Comme il nous siérait mal, après cela, de nous
plaindre dans nos souffrances physiques et de
fuir la douleur qui est pourtant la monnaie avec
laquelle nous pouvons nous acquitter de nos
* Le Docteur angélique, dans sa Somme, explique clairement
que si Jésus n'a pas enduré toutes les espèces de souffrances —
ce qui n'eût été ni convenable ni possible — il a au moins souf-
fert toutes les souffrances humaines quant au genre de souf-
frances. « On peut considérer les souffrances humaines de deux
manières : i" Quant à Yespèce, il n'a pas fallu que le Christ
souffrît de la sorte toutes les souffrances ; parce qu'il y a beau-
coup d'espèces de souffrances qui sont contraires l'une à l'autre,
comme quand on est brûlé par le feu ou noyé dans l'eau.
2" Quant au genre, il a souffert toutes les souffrances hu-
maines, pour qu'il pût dire qu'il avait délivré par là tout le
genre humain. » S. Thom., III p., q. 46, a. 5.
- « Il a véritablement porté nos douleurs. C'est pour nos ini-
quités qu'il a été couvert de plaies ; c'est pour nos crimes qu'il
a été brisé. » Is., lui, 4, 5,
l30 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
dettes * ! Comment ne ferions-nous pas pour nous-
mêmes, qui y sommes si intéressés, ce que Jésus
a fait si miséricordieusement à notre place et
pour l'humanité tout entière-? Comment la vue
de tant de souffrances accumulées sur notre
divine Victiine, ne nous toucherait-elle pas le
cœur, lorsque nous considérons qu'il a fallu un
amour infini, ayant à son service une puissance
souveraine, pour pousser jusque-là la miséri-
corde et le pardon ? Habituons-nous à ne plus
regarder notre crucifix, sans penser aux dou-
leurs extrêmes que Jésus a endurées dans tout
son corps, pour expier toutes et chacune de nos
infidélités.
VI. — Jésus, Victime dans soi> âme
Si Jésus est si intimement Victime dans son
corps, que dire de son âine ! Le corps est sans
1 « Dieu vous a réconciliés par la mort de son Fils en son corps
de chair, pour vous faire paraître devant lui saints, sans tache
et sans reproche. » Col., i, 22.
« Pensez donc en vous-mêmes à Celui qui a souffert de si
grandes contradictions de la part des pécheurs, afin que vous
ne vous lassiez point et que vous ne laissiez point vos âmes
succomber à l'abattement, car vous n'avez pas encore résisté
jusqu'au sang, en combattant contre le péché. » Hébr., xri, 3, 4.
2 « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi ar-
mez-vous des mêmes sentiments. » I Pierre, iv, 1.
« Je me réjouis dans mes souffrances et je complète dans
ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ. » Col., i, 24.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 13i
doute la partie qui est oflferte plus directement
en sacrifice, puisque c'est la partie visible de la
victime et qu'elle contient le sang qui doit être
répandu. Mais, parce qu'il est étroitement lié à
l'âme et que la perfection de son immolation
consiste à en être séparé, la violence faite au
corps par cette séparation est partagée par l'âme,
qui prend ainsi, quoique invisiblement, une part
directe et active dans le sacrifice. L'âme trouve
alors dans le corps qu'elle anime la matière de
son propre sacrifice, et c'est elle qui volontai-
rement opère l'immolation, plutôt qu'elle ne la
subit. Dans ce sens, l'âme étant le principe qui
informe le corps, est victime à un degré supé-
rieur ; et c'est en elle surtout qu'il nous faut re-
chercher et admirer les sublimités des suprêmes
immolations de Jésus '.
Le corps est victime, parce que la souffrance lui
a été imposée et que, inconsciemment de sa part,
il a été constitué intrinsèquement pour le sacri-
fice. L'âme est victime par un libre choix, parce
qu'elle a voulu la souffrance, mesuré le sacrifice,
compris la nécessité de l'immolation. Connais-
' « Comme l'âme est la forme du corps, par une suite néces-
saire, quand le corps souffre, l'àme doit aussi souffrir d'une
certaine façon. C'est pourquoi dans l'état où le Christ eut un
corps passible, son âme dût également être passible. » S. Thom.,
Op. 2, c. 232,
l32 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sant tout de Dieu et de l'homme, ayant cons-
cience de la gloire à procurer à Dieu et de la ré-
paration à offrir pour l'humanité, elle embrasse
avec joie son état de victime, elle va au devant
du sacrifice et elle est heureuse d'être vouée,
comme le corps, à l'immolation.
Si les soufîfrances corporelles sont nombreuses
et crucifiantes, les souffrances spirituelles le sont
bien davantage. Outre qu'elles sont d'un ordre
plus élevé et qu'elles pénètrent dans les profon-
deurs de l'être humain, elles n'ont pas besoin de
causes matérielles et extérieures pour se faire
sentir '. La brise la plus légère les détermine, et
leur acuité souvent n'a d'égale que leur soudai-
neté. Douée d'une sensibilité toute spirituelle,
l'âme ne remarque souvent la souffrance que
quand elle en est déjà envahie. Il lui arrive
^ « Non seulement la douleur intérieure, dit encore Saint
Thomas, est plus grande que la douleur extérieure, mais elle
est aussi plus universelle ; puisque tout ce qui répugne au
corps peut répugner à l'appétit intérieur, et tout ce que les sens
perçoivent peut être perçu par l'imagination et la raison, mais
non réciproquement. » S. Thom., 1 II, q. 35, a. 7.
Et plus loin : « Comme on perçoit d'autant mieux une chose
par son image, que cette image est plus immatérielle et plus
abstraite, il s'ensuit que la douleur intérieure, absolument par-
lant, est plus grande et qu'elle a pour objet un mal plus pro-
fond, parce que le mal se connaît mieux par la perception
intérieure. » lem., ad 2,
MODE ET FIN DE L INCARNATION IJJ
même parfois de souffrir, sans savoir pourquoi
elle souffre et qui la fait souffrir. A certaines
heures, tout semble s'y donner rendez-vous : la
tristesse et la crainte, les ténèbres et le doute, le
dégoût et l'amertume, l'anxiété et l'angoisse, l'ac-
cablement et l'abandon. Il s'y opère alors comme
des destructions intimes qui ont le caractère de
la mort. Sa capacité de souffrance est presque il-
limitée, tant il est vrai qu'elle semble faite pour
les ascensions de la douleur, comme pour celles
de la vertu.
Personne ne peut échapper totalement à la
douleur dans cette vallée de larmes, c'est un fait
d'expérience, parce que l'homme ayant péché
dans son âme et dans son corps, l'expiation
s'impose à l'une comme à l'autre '.
Jésus, plus que tous, devait connaître les souf-
frances de l'âme et les ressentir à proportion de
son infinie perfection et des motifs pour lesquels
Il les endurait. Les péchés du monde ayant
mérité un supplice éternel à tous les enfants
* « Une conséquence du péché du premier homme c'est que la
corruption se fit sentir dans le corps et que, pour cette raison,
l'homme se vit réduit à la nécessité de mourir, comme si l'âme
n'avait plus eu le pouvoir de maintenir le corps dans la perma-
nence de l'existence, en lui infusant la vie. D'où il advint que
l'homme se trouva passible et mortel, parce qu'il était tombé
dans la nécessité de souffrir et de mourir. » S. Thom., Op. 2,
c. 193.
K->4 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
d'Adam, il fallait une compensation en rapport
avec un aussi terrible châtiment. Que l'on cal-
cule, dès lors, quelle a dû être la mesure des
souffrances morales et spirituelles éprouvées par
Jésus-Victime.
De plus, son âme était autrement sensible que
les nôtres ; elle était sensible, pour ainsi dire,
d'une sensibilité divine. Elle vibrait au moindre
souffle de la grâce, elle était baignée dans des
flots de lumière, elle n'était animée que d'une
charité infinie, elle était dévorée du zèle de la
gloire de Dieu, elle goûtait ineffablement tout ce
qui pouvait le glorifier, comme elle ressentait
douloureusement tout ce qui pouvait l'off^enser.
C'est pourquoi, voulant tout réparer par la souf-
france, elle possédait des trésors de délicatesse
et de sensibilité qui grandissaient presque à l'in-
fini sa puissance de souff^rir.
Il eût suffi de la moindre souffrance de Jésus
dans son âme, pour racheter le genre humain ;
mais s'étant constitué Victime, Il résolut d'al-
ler jusqu'aux dernières limites de la souff^rance
comme de l'amour '. Il abreuva Lui-même son
' « La moindre des souffrances du Christ aurait suffi pour
racheter le genre humain de tous les péchés, mais il a été ce-
pendant convenable qu'il souffrît tous les genres de peines. »
S. Thom., III p., q. .^6, a. 5, ad 3.
Et ailleurs : « Chacune des passions du Christ, toute petite
MODE ET FIN DE L INCARNATION OO
âme de toutes les douleurs, car II la tint cons-
tamment fixée sur le spectacle terrifiant des pé-
chés de l'humanité et de la Justice divine ré-
clamant une réparation. Il voulut qu'elle fût
submergée dans des flots de tristesse et de souf-
france, et son amour ne lui permit pas un seul
instant de répit.
Comprenons bien que rien ne pouvait distraire
Jésus de ce qu'il était venu faire sur la terre.
Son zèle de la gloire de son Père, comme son
amour miséricordieux pour les hommes, ne su-
bissaient jamais aucun affaiblissement. Ce qu'il
avait voulu éternellement. Il le voulait encore
et avec la même intensité ; Il était Mctime et
Il se complaisait dans cet état ; Il tenait son
âme plongée dans la souffrance et II alimentait
sans cesse son sacrifice par de nouvelles im-
molations.
Quel abîme insondable de douleurs que celui
de notre adorable Victime ! La souffrance y afflue
de tous les côtés, en même temps qu'elle surgit
de son sein. C'est vraiment la Victime univer-
selle du ciel et de la terre.
qu'elle ait été, était suffisante pour racheter le genre humain,
si l'on considère la dignité du patient. Le Christ étant d'une
dignité infinie, chacune de ses souffrances a une valeur in-
finie, de sorte qu'elle serait suffisante pour effacer des péchés
infinis. » S. Tho.m., Op. 2, c. 23i.
l36 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Toutes les puissances de son âme devaient être
immolées, coinme tous les sens de son corps'. Il
entrait dans les desseins éternels qu'il n'y eût
rien en l'âme de notre douce Victime qui ne
fût exempt de souffrance-. Son esprit, son cœur,
1 « Puisque toute l'essence de l'âme est unie au corps et qu'elle
existe tout entière dans tout le corps et dans toutes ses parties,
pendant que son corps souffrait le Christ a souffert selon toute
son àtne et selon toutes ses puissances, en tant qu'elles ont
pour principe l'essence même de l'âme. » S. Tiiom., III p.,
q. 46, a. 7.
2 La force et l'évidence des arguments que nous avons allé-
gués jusqu'ici pour démontrer que Jésus, étant essentiellement
Victime, a dû souffrir dans tout son être, ne peuvent laisser au-
cun doute sur l'universalité et Vintensité de la douleur dans
Xâme de Jésus comme dans son corps. Comment cependant
accorder cette vérité avec le fait de la vision béatifique en notre
adorable Sauveur pendant sa vie et la félicité qui en était la
conséquence ? Peut-on dire, dès lors, que Jésus a réellement
souffert en toute son âme, comme il a souffert en tout son corps?
Selon ce que nous avons dit précédemment, d'après Saint Tho-
mas, les puissances de l'âme ayant leur fondement dans son
essence et l'essence de l'âme étant unie au corps, de manière
qu'elle est tout entière dans le corps et dans chacune de ses
parties, toute l'âme de Jésus a souffert. C'est ce qu'exprime
encore clairement le même Docteur, dans ses Opuscules : « Si
l'on considère la passion de l'âme du Christ du côté du corps,
Xâme entière partageait toutes les souffrances du corps. L'âme,
en effet, est la forme du corps, selon toute son essence ; mais
toutes les puissances ont leurs racines dans l'essence de l'âme ;
d'où il résulte que, le corps souffrant, toutes les puissances de
l'âme souffraient d'une certaine façon. » (Op. 2, c. 232).
Néanmoins, Saint Thomas ne parle ici que des puissances
inférieures de l'âme, mais non de la partie supérieure de
la raison, laquelle jouissait de la vision béatifique. « Dans le
Christ, dit-il, la raison supérieure ne souffrait pas du côté de son
MODE ET FIN DE L INCARNATION 1^7
toutes ses facultés furent donc vouées à la dou-
leur. Non pas qu'il dût subir certaines épreuves
spirituelles par lesquelles nous passons et qui
étaient incompatibles avec sa Divinité : par
exemple, celle du doute dans la foi, puisque
Jésus, jouissant de la vision béatifique, n'avait
pas à pratiquer la foi, quoiqu'il possédât la per-
fection contenue dans la vertu de foi ; mais II
endura dans les puissances de son âme tout ce
objet, qui est Dieu ; car Dieu n'était pas cause de la douleur de
l'âme du Christ, mais de sa délectation et de sa joie. » (III p.,
q. 46, a. 7). Il n'y a en cela rien de contradictoire, car, ajoute-t-ii
dans l'article suivant : « La joie de la béatitude n'est pas direc-
tement contraire à la douleur de la passion, parce qu'elle ne
se rapporte pas à la même chose, et il n'y a pas de répugnance
que les contraires existent dans le même sujet, pourvu que
ce ne soit pas sous le même rapport. Ainsi la joie de la béati-
tude peut appartenir à la partie supérieure de la raison par son
acte propre, tandis que la douleur de la passion ne lui appar-
tenait que relativement à son sujet. D'un autre côté la douleur
de la souftVance appartient à l'essence de l'âme de la part du
corps dont elle est la forme ; au lieu que la joie de la béati-
tude lui appartient relativement à une puissance dont elle est
le sujet. » (Ibid., a. 8, ad 1).
Jésus s'étant volontairement condamné à la souffrance et ne
pouvant, par ailleurs, refuser les joies de la vision béatifique à
son âme qu'il s'était unie directement dans sa Personne divine,
retenait la béatitude dans la partie supérieure de son âme et
l'empêchait de rejaillir sur son corps, afin de lui laisser la pos-
sibilité de souffrir. C'est encore la pensée qu'exprime le Docteur
angélique : « Par la vertu de la divinité du Christ la béatitude
était contenue dans l'âme, de manière qu'elle ne rejaillissait
pas sur le corps et qu'elle ne détruisait ni sa passibilité ni sa
mortalité. Pour la même raison, la délectation de la contem-
l38 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
que ces mêmes puissances sont susceptibles de
souffrir dans toutes les créatures humaines ré-
unies, et plus encore, à cause de sa perfection
infinie qui nous est inconnue.
Il y avait dans l'âme de Jésus des contrastes
crucifiants qui tenaient à sa double nature divine
et humaine et qui en faisaient vraiment une vic-
time jusque dans l'intime de son être.
Considérons que Jésus descendait du sein de
plation était retenue dans l'àtne, de telle sorte qu'elle ne s'éten-
dait pas aux facultés sensitives et qu'elle n'excluait pas la
douleur sensible. » (III p., q. l5, a. 5, ad 3).
On ne pourrait objecter, pour contredire cette doctrine, que
le propre de la béatitude est de remplir l'âme tout entière, et
que, dès lors, Jésus n'a pu jouir et souffrir à la fois dans son
âme. Il ne faut pas oublier que Jésus n'était pas encore arrivé
au terme de sa gloire, mais qu'il était /;/ via, c'est-à-dire voya-
geur. Et c'est pourquoi son âme a joui de Dieu par son essence,
mais non selon toutes ses puissances. « h'âme entière, dit Saint
Thomas, est une expression qui peut s'entendre de Xessence de
l'âme et de toutes ses puissances. Si on l'entend de Vessence,
dans ce sens Xànie entière jouissait, en tant qu'elle est le sujet
de la partie supérieure de l'âme, à laquelle il appartient de jouir
de la divinité. Mais si par l'âme entière nous entendons toutes
ses puissances, alors Xàme entière ne jouissait pas ainsi di-
rectement, parce que la jouissance ne peut être l'acte de toutes
les parties de l'âme ; et que d'ailleurs la jouissance de la partie
supérieure ne rejaillissait pas sur les autres, parce que, lorsque
le Christ était voyageur, il n'y avait pas en lui cette action de
la partie supérieure sur la partie inférieure, de l'âme sur le corps.
Mais comme réciproquement la partie supérieure de l'âme n'était
pas gênée, à l'égard de ce qui lui est propre, par la partie infé-
rieure, il s'ensuit qu'elle jouissait parfaitement pendant sa pas-
sion. » (III p., q. 46, a. 8).
MODE ET FIN DE L INCARNATION 1;>9
l'Eternel et que, comme Verbe de Dieu, son in-
telligence divine était plongée dans les splen-
deurs de l'Infini, pendant que son intelligence
humaine était resserrée dans les liens du corps
et les limites du créé.
Comme Fils du Très-Haut, Il contemplait les
beautés ineffables et les perfections infinies de
la Divinité ; comme Homme-Dieu, Il avait sans
cesse devant les yeux les misères et les péchés
de l'humanité.
En tant que Verbe incréé, Il était illuminé des
clartés éblouissantes de la béatitude ; en tant que
Verbe incarné. Il était captivé par la vision loin-
taine du Calvaire et les horreurs,de son suprême
Sacrifice.
Sans créer en l'esprit de Jésus une lutte pro-
prement dite, ces oppositions n'y déterminaient
pas moins une souffrance, et une souffrance d'au-
tant plus grande que les extrêmes qui attiraient
ainsi sa pensée portaient également le sceau
sacro-saint de la volonté divine.
Il n'était pas plus dans la puissance de notre
adorable Victime de détourner ses regards du
sombre tableau de ses humiliations et de ses
souffrances, que de voiler à ses yeux les splen-
deurs fascinatrices de la vision béatifique.
A ce premier contraste s'en ajoutait un autre
140 DE JESUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
provenant à la fois de la perfection de l'intelli-
gence en Jésus et de la nature de sa condi-
tion humaine. Jésus ne pouvait vivre parmi les
hommes, sans souffrir de leur contact. Ce qu'il
voyait autour de Lui, ce qu'il observait dans les
créatures était une contradiction constante de
ce qu'il était en Lui-même ; et cela Lui devenait
naturellement un tourment.
Esprit immuable qui vit dans une éternelle
fixité, et qui pourtant se meut au milieu des fluc-
tuations incessantes des vicissitudes humaines.
Intelligence divine qui est en elle-même le
principe de l'éternelle vérité, et qui néanmoins
demeure en contact permanent avec les men-
songes et les erreurs d'un monde qui se repaît
d'illusions et de vanités.
Pensée éternelle qui contemple dans une ad-
miration déifique la sainteté du Dieu trois fois
saint, et qui, en même temps, conserve le spec-
tacle hideux de toutes les turpitudes humaines.
Et comme rien n'est caché à Celui qui sonde
les reins et les coeurs ', Jésus voit d'un seul coup
d'œil les péchés de tous les hommes, et c'est
ce qui devient pour son esprit le tourment su-
prême'-. Loin d'en détourner ses regards. Il con-
• Ps. VII, 10.
2 « La douleur intérieure du Christ a d'abord eu pour cause
tous les péchés du genre humain pour lesquels il satisfaisait
MODE ET FIN DE L INCARNATION I4I
sidère tous ces péchés comme s'il les eût commis
Lui-même, Lui qui était venu pour les expier
tous à la place des coupables.
Il laissa la souffrance envahir son esprit, pour
expier toutes les erreurs et les aberrations de
l'intelligence humaine. Il constata la légèreté in-
concevable des hommes qui négligent les choses
éternelles, pour ne s'occuper que des choses du
temps ; Il porta le poids des négations insensées
de la créature méconnaissant son Créateur; Il
pénétra dans l'abîme de l'orgueil humain, pour
subir les malédictions que Dieu lui inflige ; Il
rassembla devant Lui les innombrables mau-
vaises pensées qui ont souillé et souilleront l'es-
prit des hommes de tous les temps jusqu'à la fin
du monde, et à chacune II opposa une souffrance
spéciale. En un mot. Il se couvrit de toutes les
iniquités de l'esprit humain comme d'un man-
teau qui L'enveloppa de douleur et d'amertume.
Lui, la Lumière, Il connut les ténèbres ; Lui, la
Vérité, Il chemina avec le mensonge et l'erreur ;
Lui, la Sagesse, Il ne rencontra qu'égarement et
fausseté ; Lui, la Sainteté, Il descendit jusque
par ses souffrances. Ainsi il se les attribue en quelque sorte
quand il dit (Ps. xxi, 2) : « Les cris de mes péchés ». C'est pour-
quoi il a pris une douleur tellement grande qu'elle a été propor-
tionnée à la grandeur de l'effet qui devait en résulter. » S. Thom.,
III p., q. 46, a. 6,
142 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
dans les abîmes les plus profonds de l'iniquité.
Son intelligence devint ainsi comme le théâtre
purificateur des péchés de l'humanité, mais au
prix de quelles souffrances ! Jésus voua en
quelque sorte son esprit à la merci des pé-
cheurs. Chaque péché y trouva asile et y péné-
tra avec le poids de la malédiction divine qui
pesait sur lui et la dure nécessité du châtiment
qui en était la conséquence. Vision intime qu'il
n'est pas en la puissance de Jésus d'éloigner.
Vision constante qui s'impose avec toutes les
horreurs de l'expiation. Vision crucifiante qui
cloue déjà la divine Victime au gibet de son
Sacrifice.
Et c'est ainsi que nous avons vécu à l'avance
dans la pensée de notre adorable Sauveur, qu'il
nous y a baignés de ses larmes avant de nous
laver de son sang, et que nos péchés ont trouvé
une victime pour les expier. Comment après
cela pécher encore, maintenant que nous com-
prenons inieux ce qu'il en a coûté à Jésus pour
descendre du ciel et se substituer à nous vis-à-
vis de la Justice divine ' ?
* « Puisque le Christ a souffert dans la chair, vous aussi ar-
mez-vous de la même pensée ; car celui qui a souffert dans la
chair a cessé de pécher, afin de vivre, non plus selon les con-
voitises des hommes, mais selon la volonté de Dieu, pendant
le temps qui lui reste à passer dans la chair. » I Pierre, iv, 1, 2,
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 143
Les souflFrances du cœur ne furent pas moins
grandes en Jésus que celles de l'esprit. Outre
que le cœur prenait sa grande part de tout ce
qui faisait souffrir l'esprit, il portait en lui-même
un principe essentiel et une source particulière
de souffrance.
Le cœur est fait pour aimer; lorsque ses forces
vives peuvent s'exercer librement et dans toute
leur intensité, l'amour se change en passion, et
la passion qui rencontre des obstacles devient
une souffrance.
Or, Jésus avait au cœur une double passion,
celle de la gloire de son divin Père et celle du
salut des âmes. Il aurait voulu donnera son Père
des témoignages tels d'amour qu'ils lui eussent
procuré immédiatement toute la gloire qu'il était
susceptible de recevoir de sa mission sur la terre,
mais II devait attendre l'heure marquée par la
Sagesse divine, et ces attentes imposées à son
amour Lui étaient une souffrance proportionnée
au degré de charité divine qui brûlait son cœur.
Par ailleurs, Il voyait l'humanité ployant sous
le poids de ses infidélités et II soupirait avec des
ardeurs infinies après le jour où II pourrait la
relever et la délivrer. Pour cela il fallait qu'il
meure ; mais l'heure de verser tout son sang
n'ayant pas encore sonné. Il s'épuisait en désirs
inefficaces, et le besoin de s'immoler pour ceux
144 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
qu'il était venu sauver Lui était un tourment
qu'alimentait son amour.
Jésus sans doute s'était façonné un cœur aux
capacités quasi infinies, Lui qui se présentait
au monde comme la manifestation vivante de la
charité divine et qui voulait donner asile dans
son sein à toutes les misères humaines et à tous
les besoins de l'humanité. Et malgré cela, ha-
bitué qu'il était de toute éternité à se délecter
dans l'immensité d'un amour infini, son amour
humain est comprimé dans son cœur de chair
et la véhémence de ses aspirations lui est une
cause perpétuelle de souffrance.
Il souffre en aimant et II aime pour pouvoir
souffrir. Il trouve dans son amour le meilleur
moyen de s'abreuver de souffrance, et II aime à
outrance. Aimer Lui devient une passion divine,
car II se sait Victime, et l'amour Le crucifie et
L'immole.
Tout Lui est souffrance, car tout Lui est
amour ; amour véhément qui n'est jamais satis-
fait, amour incompris qui échappe à la légèreté
et à l'indifférence des hommes, amour méconnu
que rejettent et méprisent les coupables, amour
infructueux qui ne parvient pas à gagner le cœur
des mortels.
Victime de son propre cœur, Jésus souffre de
vivre d'amour ; Il souflre d'aimer et de n'être pas
MODE ET FIN DE L IN'CARNATION 140
aimé ; II souffre des efforts qu'il fait pour être
aimé et des manifestations qu'il donne de son
amour. La souffrance d'amour remplit son cœur.
Tout y a rendez-vous, depuis son Père qu'il as-
pire à glorifier sur la terre comme au ciel, jus-
qu'aux innombrables péchés de l'humanité qui,
comme un océan en furie, déferlent sur Lui pour
Le submerger et L'engloutir.
Véritable agonie du cœur, où l'amour cepen-
dant enfonce le glaive qui le transperce et y re-
tient, pour les expier, les péchés qui lui causent
son martyre.
Ah ! qui donc n'oserait prendre place dans ce
cœur de feu où sont consumés les péchés de tous
les hommes et où l'amour de l'auguste Victime
leur apprend si éloquemment que pour aimer il
ne faut plus pécher ' ?
Pour que l'immolation de Jésus fût complète
dans son âme, il fallut qu'elle atteignît la volonté
comme le cœur et l'esprit. Pas plus que ces deux
facultés, la volonté, en Jésus, ne se détache un
instant du centre vital et divin auquel elle était
irrémédiablement fixée. Mais Jésus possédait
* « Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-
aîmés, et marchez dans l'amour, comme le Christ qui nous a
fiimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu. » Eph., v, i, 2,
146 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
deux volontés, la volonté divine et la volonté
humaine. La première ne faisait qu'une avec la
volonté éternelle de son divin Père ; vouloir
était leur essence commune, comme connaître
et aimer.
Jésus, le Verbe divin, ne connut point sur
cette terre d'autre volonté divine que l'unique
et substantielle volonté dont II vit de toute éter-
nité. Sa nature était de vouloir, de vouloir néces-
sairement, de vouloir parfaitement, de vouloir
éternellement. En descendant dans l'humanité,
le Verbe incarné ne changea rien à ce qui ne
pouvait subir de changement, n'enleva rien à ce
qui n'était intrinsèquement susceptible d'aucun
amoindrissement. Il resta, par sa volonté divine,
en contact permanent et en harmonie absolue
avec la volonté de son divin Père. Il le proclame
d'ailleurs Lui-même fréquemment pendant sa
vie ', et II s'en fait encore comme un chant de
1 « Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais
la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38.
« Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui
m'a envoyé. » Jean, v, 3o.
« Celui qui m'a envoyé est avec moi ; je fais toujours ce qui
lui filait. » Jean, viii, 29.
« Ma nouiTÎture est de faire la volonté de celui qui m'a en-
voyé, d'accomplir son œuvre. » Jean, iv, 34.
« J'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure
dans son amour. » Jean, xv, 10.
MODE ET FIN DE L INCARNATION 147
louange à la gloire de Dieu, au moment de sa
mort, lorsqu'il s'écrie : « Père, je vous ai glo-
rifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous
m'avez donnée à faire '. »
La volonté humaine en notre adorable Victime
adhérait également parfaitement à sa volonté
divine. Aucun désaccord proprement dit n'était
possible entre ces deux volontés unies étroi-
tement, mais non confondues, dans une seule
et même Personne divine, pour accomplir une
même œuvre d'amour et de miséricorde. La mis-
sion, le but final, les moyens employés pour
l'atteindre, les grandes phases de la vie comme
les moindres détails, tout était harmonieusement
concerté et voulu.
En Jésus, la volonté humaine obéissait fidè-
lement à la volonté divine, et sa volonté divine
était amoureusement soumise à la volonté éter-
nelle de son Père. Il le fallait ainsi, puisque
Jésus ne pouvait sauver le monde que par le
concours simultané de sa Divinité et de son Hu-
manité. Néanmoins, sa volonté créée conservait
les caractères de toute volonté humaine. Depuis
le péché, l'homme, qui en subit les conséquences,
a une horreur instinctive de tout ce qui le fait
souffrir et plus encore de la mort, laquelle vient
1 Jean, xvii, 4.
148 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
lui enlever la vie qu'à l'origine il était destiné à
conserver toujours '.
Il ne faut pas oublier que la inort est le châti-
ment terrible du péché et que toute souflirance
est un acheminement vers la mort. En soi, il
répugne à un être fait pour le bonheur et la
vie de souffrir et de inourir. Que dire alors de
Jésus, le principe de la vie et de l'éternelle féli-
cité, qui s'était associé, dans une union substan-
tielle, une volonté humaine dont II devait subir
' « Il y a dans la volonté humaine du Christ deux sortes de
volonté : la volonté sensitive qu'on appelle volonté par par-
ticipation ; et la volonté raisonnable, soit qu'on désigne la
volonté comme nature, soit qu'on entende la volonté comme
raison. Or, il est évident que la volonté sensitive fuit naturel-
lement les douleurs sensibles ; de même la volonté comme na-
ture rejette ce qui est contraire à la nature et ce qui est mauvais
en soi, comme la mort et les autres peines semblables. Mais
cependant la volonté comme raison peut quelquefois choisir ces
maux par rapport à une fin. Ainsi la volonté de Dieu était que
le Christ endurât de cruelles souffrances, la passion et la mort ;
non que Dieu ait voulu ces choses pour elles-mêmes, mais par
rapport au salut du genre humain qu'il avait pour fin.
« D'où il est évident que le Christ selon sa volonté sensitive
et selon la volonté de raison que l'on appelle la volonté comme
nature, pouvait vouloir autre chose que Dieu ; mais selon la
volonté qu'on appelle la volonté comme raison, il voulait tou-
jours la même chose que lui : ce qui est manifeste d'après ces
paroles de l'Evangile (Marc, xiv, 36) : « Que ce ne soit pas
comme je veux, mais comme vous voulez ». Car il voulait selon
la raison que la volonté divine s'accomplît, quoiqu'il dise qu'il
veuille autre chose selon son autre volonté. » S. Thom., III p.,
q. 18, a. 5.
MODE ET FIN DE L INCARNATION 149
les appréhensions et les répugnances à l'égard
de la souffrance !
La divine Victime n'avait de volonté supé-
rieure que pour souffrir et s'immoler, sans ce-
pendant vouloir dépouiller sa volonté sensitive,
c'est-à-dire ses sens, ni même sa volonté rai-
sonnable mais naturelle, de la crainte et de la
répulsion qu'elles éprouvent naturellement en
face de la douleur '. Jésus imposait silence à ces
i De ce que, comme nous l'avons dit dans la note précé-
dente, il y eut en Jésus deux mouvements divers, l'un prove-
nant de sa volonté sensitive et naturelle, l'autre de sa volonté
de raison, il ne faut pas en conclure qu'il y eut contradiction ou
contrariété entre ces deux volontés ; car en notre adorable Vic-
time « la volonté humaine suit sans résistance et sans combat,
ou plutôt avec soumission la volonté divine et toute-puissante ».
C'est ainsi que s'exprime le Docteur angélique, et il en donne
une claire explication.
« La contrariété, dit-il d'abord, ne peut exister qu'autant que
l'opposition se considère dans le même sujet et sous le même
rapport ; mais si on considère une chose sous divers rapports et
qu'il y ait ainsi diversité, cela ne suffit pas pour qu'il y ait con-
trariété, ni pour qu'il y ait contradiction. Par conséquent, pour
qu'il y ait contrariété de volontés dans quelqu'un il faut que
la diversité des volontés se considère sous le même aspect et
se rapporte à la même volonté. » Puis il ajoute : « On doit donc
dire que quoique la volonté naturelle et la volonté sensitive
dans le Christ aient voulu autre chose que la volonté divine et
que la volonté de raison, cependant // n'y a pas eu de contra-
riété de volontés. 1» Parce que ni la volonté naturelle, ni la
volonté sensitive ne repoussaient le motif pour lequel la volonté
divine et la volonté de la raison humaine voulaient la passion
dans le Christ. 2» Parce que ni la volonté divine, ni la volonté
de raison n'étaient entravées dans le Christ ou ralenties par la
100 DE JESUS DA^•S SON ETAT DE VICTIME
sentiments instinctifs de la nature, mais II n'en
subissait pas moins dans l'intime de son être
comme une lutte douloureuse qui infligeait à
son âme une immolation de plus.
Ce tendre et divin Sauveur a voulu nous ré-
véler Lui-même, dans la scène terrible de son
agonie, cette souffrance mystérieuse dont sa vo-
lonté fut le principal théâtre, lorsque, tout ruisse-
lant de sang sous la poussée des angoisses qui
étreignent son âme à la vue de sa passion et de
sa mort. Il acquiesce pleinement à la volonté de
son divin Père après l'avoir supplié de L'épar-
gner : « Père, non ma volonté, mais la vôtre '. »
Nous ne lèverions pas complètement le voile
sur les souffrances de l'âme en Jésus, si nous
omettions d'en indiquer une dernière, non moins
intime et douloureuse que les autres.
Jésus est amour, et tout en Lui parle d'amour.
Gomme Verbe divin, Il puise l'amour au sein
volonté naturelle ou par l'appétit sensitif. De même ni la volonté
divine, ni la volonté de raison n'entravaient ou ne retardaient
dans le Christ le mouvement de la volonté humaine et natu-
relle, ni celui de la volonté sensitive. Car il plaisait au Christ,
selon la volonté divine et aussi selon la volonté de raison, que
la volonté naturelle et la volonté sensitive fussent mues en lui
conformément à l'ordre de sa nature. D'où il est évident qu'il
n'y a eu dans le Christ ni répugnance, ni contrariété de vo-
lontés. » S. Thom., m p., q. 18, a. 6.
t Li'c, XXII, 42.
MODE ET riN DE L INCARNATION lOl
même de la Divinité. Comme Verbe incarné, II
brûle des mêmes feux de l'infinie charité '. Mais
sur la terre II se sent loin de la patrie où II aime
de toute éternité et II réclame pour son Humanité
comme pour sa Divinité la complète et éternelle
possession de l'objet de son amour incréé.
L'amour Le porte en haut, le ciel Le ravit, les
beautés et les suavités du paradis Le séduisent,
son Père L'attire ! Son âme tend avec véhémence
vers l'union éternelle et voudrait s'envoler dans
les cieux ^ ; mais son corps la retient, la terre la
' « Dieu est charité. » (I Jean, iv, i6). — Le Fils, comme le
Père, est un Dieu d'amour. « Mes frères, écrit Saint Paul aux
Corinthiens, soyez parfaits, et le Dieu de paix et d'amour sera
avec vous. » (II Cor., xiii, i i ). Et dans son Epître à Timothée, il
observe que Jésus est /a source surabondante de la foi et de
l'amour : « La grâce de notre Seigneur a été surabondante, en
me remplissant de la foi et de la charité qui est eu Jésus-
Christ ». (I TiM., I, 14).
2 Jésus nous dit lui-même, en maints endroits de l'Evangile,
qu'il ne perd point son Père de vue, qu'il est attentif à ne pen-
ser, à ne parler et à n'agir que par lui, qu'en toutes choses il ne
cherche que son bon plaisir, etc. ; et il complète tous ces ensei-
gnements par une dernière parole qui les éclaire divinement et
nous révèle le fond de son âme : « Je demeure dans son amour ».
Jean, xv, 10. — Mais pour comprendre jusqu'à quel point Jésus
est attiré par l'amour qu'il porte à son Père et combien il est
haletant de s'élancer dans son sein, écoutons-le, au soir de la
Cène, exprimer en ternies quasi entrecoupés son bonheur de
retourner vers lui : « Père, l'heure est venue... J'ai achevé l'œu-
vre que vous m'avez donnée à faire... Déjà je ne suis plus dans
le monde... Je vais à vous... Je vais à vous ! » Jean, xvii.
1D2 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
réclame, sa condition humaine l'enchaîne et la
fixe parmi les hommes.
SouftVance ineffable que les années ne font
qu'accroître et que l'amour ravive sans cesse.
Partagé entre son Père dans le sein duquel II
aspire à s'élancer et l'humanité qu'il ne voudrait
pas quitter avant de l'avoir sauvée, Jésus est
attiré violemment en deux sens contraires :
double séduction d'amour qui divise son âme
et l'immole.
Pendant trente-trois ans Jésus subira ce mar-
tyre d'amour ; et chaque fois que l'intensité de
ses divines ardeurs voudra Le transporter au
ciel, Il sentira le poids de sa nature humaine Le
ramener et Le retenir sur la terre.
Bien plus. Il trouvera en son divin Père une
opposition à ses élans d'amour. En même temps
qu'il s'en sentira attiré, Il s'en verra rejeté, jus-
qu'à ce que soit accomplie ici-bas la mission
qu'il en a reçue •. Mystérieuse et adorable charité
1 « Dieu, nous dit l'Apôtre, n'a pas épargné son propre Fils,
mais /'/ l'a livré pour nous tous. » Rom., viii, 32.
« Dieu le Père, dit Saint Thomas, a livré le Ckrist à la pas-
sion, en ordonnant à l'avance qu'il souflrît pour la délivrance
du genre humain, et en ne le protégeant pas contre les souf-
frances, mais en l'exposant à ses persécuteurs. » (S. Thom.,
III p., q. 47, a. 3.) — « La volonté de Dieu était que le Christ
endurât de cruelles souffrances, la passion et la mort, non que
Dieu ait voulu ces choses pour elles-mêmes, mais par rapport
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION i53
divine qui embrasse d'un même éternel amour
le Père et le Fils, le Père qui nous donne son
Fils et le Fils qui ne peut retourner à son Père,
le Père qui se fait le bourreau de l'amour de son
Fils et le Fils que l'amour fait l'esclave de son
Père, le Père tout de charité qui fait de son Fils
une Victime et le Fils qui s'immole dans des
transports d'amour pour offrir à son Père les
âmes qu'il aura rachetées !
Qui donc pénétrera jamais dans ce sanctuaire
sacro-saint de l'âme de Jésus, où l'amour dresse
à la divine \'ictime un perpétuel calvaire qui la
crucifie et sur lequel elle s'immole ? Ah ! tenons-
nous avec respect, reconnaissance et amour aux
pieds de Jésus et comprenons que, si notre divin
Sauveur a voulu être si parfaitement Victime en
tout son être par amour pour nous, à notre tour,
nous ne devons point hésiter, pour Lui prouver
notre amour, à nous sacrifier et à nous immoler
pour Lui.
au salut du genre humain qu'il avait pour fin. » (III p., q. 18,
a. 5.) — Le saint Docteur a soin toutefois de nous faire re-
marquer que Dieu a communiqué en même temps à Jésus
une si grande charité qu'il voulut souffrir. « Le Père a livré
le Christ et le Christ s'est livré lui-même par charité. »
(III p., q. 47, ad 3.) — Et ailleurs : « Dieu n'a pas contraint
Jésus-Christ malgré lui, mais il agréa la volonté par laquelle
Jésus-Christ accepta la mort par charité. » ( Contr. Gent.,
L. 4, c. 55.)
l54 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
VII. — La perfection de riniiiiclatioti
en Jésus
par l'effusion de son san^
Si l'immolation de Jésus, pour être parfaite,
ne pouvait être partielle, mais devait s'étendre à
son être tout entier, elle ne pouvait davantage
être incomplète et ne pas contenir tout ce que
comporte, absolument parlant, la notion de vic-
time. Etre victime, c'est s'immoler ; mais s'im-
moler, c'est s'oftrir, se livrer, se sacrifier, se
détruire. Pour tout être animé, ce qu'il y a de
plus précieux, c'est la vie ; le sacrifice de sa vie
comprend tous les autres. Tant qu'il reste dans
la victime un souffle de vie, l'immolation n'est
pas complète. Donc, pour offrir un sacrifice par-
fait, il faut mourir.
C'est pourquoi Jésus devait passer par la mort,
Lui qui était la divine Victime envoyée au monde
pour être offerte à la Divinité au nom de l'huma-
nité coupable '. Néanmoins, il n'était point in-
' « Non seulement il a fallu que le Christ souffrît, mais en-
core qu'il mourût, pour satisfaire pour les péchés de tous les
hommes, d'après ces paroles de Saint Pierre (I Pierre, m, l8) :
« Le Christ est mort une fois pour nos péchés. » S. Thom., III p.,
q. 5o, a. 1.
MODE ET FIN DE LiNCARNATION l55
dispensable, pour cela, que Jésus versât son
sang. Et quoiqu'il n'eût pas pu mourir de mala-
die, à cause de la perfection de sa complexion
physique ', son âme aurait pu se séparer de son
corps sans effort et sans violence, mais dou-
cement, insensiblement, comme en un paisible
sommeil.
Dans ce cas, il y aurait eu évidemment l'es-
sentiel du sacrifice, puisque l'offrande aurait été
couronnée par la suprême immolation, la mort.
Mais ce genre de mort n'aurait pas convenu à
notre divine Victime que des décrets éternels
avaient vouée à toutes les douleurs et à tout ce
qu'il y a de plus aigu dans la souffrance. Jésus
Victime ne se comprend que quand on Le consi-
dère vivant de souffrance et mourant pour ainsi
dire tous les jours dans son âme jusqu'à ce que,
parvenu au paroxysme de la souffrance. Il meure
dans un dernier soupir arraché à la fois par
l'amour et la douleur.
Jusqu'à la fin, l'humiliation et la souffrance
devront L'escorter ; et, pour couronner sa vie de
Victime, on conçoit qu'il Lui faille mourir dans
un abîme insondable d'angoisses, de tortures et
d'ignominies. C'est d'ailleurs dans cette vue qu'il
• « Le Christ n'a pas supporté la mort qui provient de la ma-
ladie, de peur qu'il ne parût mourir nécessairement par suite de
l'infirmité de sa nature. » S. Thom., III p., q. 5o, a. i, ad 2.
l56 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
a voulu mourir de la main des hommes. Quoi-
qu'il ait offert Lui-même sa vie et qu'il ait choisi
l'heure de sa mort, Il a cependant permis à ses
créatures de Le torturer, Il a laissé ses bourreaux
Le crucifier et II a enduré tous les genres d'op-
probres et de souffrances que leur rage infernale
a osé Lui infliger '.
Toutefois cette mort cruelle de notre adorable
Victime n'exigeait pas nécessairement l'effusion
de son sang. Il aurait pu mourir d'une mort
même violente, tout en conservant dans ses
veines et dans son cœur le sang qui y avait
jusque-là maintenu la vie. Mais Jésus voulait
que son Sacrifice fût l'expression la plus sen-
sible et la plus frappante de l'acte de suprême
amour qu'il posait en faveur de l'humanité en
même temps que de l'immolation qu'il faisait de
tout Lui-même. Et rien ne donne plus l'idée de
la vie qui s'en va que de voir le sang couler et
se répandre. S'ouvrir les veines, c'est se con-
damner infailliblement à la mort. Une victime
qui s'immole elle-même, n'a qu'à laisser couler
1 « Le Christ a souffert violence pour mourir, et néanmoins
il est mort tout à la fois volontairement ; parce que la vio-
lence a été infligée à son corps, et que cependant elle n'a pré-
valu sur lui qu'autant qu'il l'a voulu. » S. Thom., III p., q. 47,
a. 1, ad 3.
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION iS"]
son sang pour introduire sûrement en soi la
mort prenant la place de la vie.
Les victimes baignées dans le sang paraissent
davantage victimes. Les yeux et l'imagination
en sont plus frappés, et les cœurs plus touchés.
Jésus donne ainsi à son immolation comme un
cachet de plus grande authenticité et d'indiscu-
table sacrifice.
Longtemps à l'avance Jésus nous avait fait
connaître que son Sacrifice suprême s'opérerait
par l'efîtusion de son sang. Le Seigneur avait
institué dans l'Ancienne Loi des sacrifices qui
n'étaient que la figure du Sacrifice futur du Sau-
veur du monde, et qui consistaient dans l'im-
molation sanglante des animaux. Jésus voulut
signifier par l'effusion de son sang qu'il abolis-
sait tous les sacrifices antiques et les remplaçait
par son propre Sacrifice '.
Cette allusion au sacrifice légal d'autrefois
nous rappelle que la purification qu'il signifiait
parfois était purement matérielle, tandis que le
sang qui coule des plaies du Sauveur sur le Cal-
vaire est comme un bain dans lequel l'humanité
^ « Le Christ étant venu comme pontife des biens futurs, est
entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, non avec le sang
des boucs ou des veaux, mais avec son propre sang. » Hébr.,
jx, 11, 12,
l58 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tout entière est plongée et lavée de ses souil-
lures'. Le sang répandu de notre divine Victime
devient ainsi pour nous un véhicule de purifica-
tion et de salut. Oh ! comme nous devons remer-
cier Jésus de n'en avoir pas laissé une goutte
dans ses veines, puisque, par là, Il nous prêche
si éloquemment son amour et nous incite à Le
payer de retour.
J'adore à genoux ce Jésus d'incompréhensible
amour suspendu sans vie au gibet de son sup-
plice, après avoir aspergé le monde de son sang.
Je bénis mon Sauveur d'avoir choisi ce genre de
mort qui, malgré les blessures dont la cruauté
des bourreaux L'a meurtri, laisse tout entier
son Corps adorable, aux pieds duquel viendront
s'agenouiller toutes les générations d'âmes chré-
tiennes, et qu'elles baiseront avec amour sur leur
crucifix devenu leur talisman divin, l'objet sa-
cré de leur espérance et de leurs plus chères
consolations.
* « Si le sang des boucs et des taureaux sanctifie ceux qui
sont souillés, de manière à procurer la pureté de la chair, com-
bien plus le sang du Christ, qui par l'Esprit-Saint s'est offert
lui-même à Dieu, purifiera-t-il notre conscience des œuvres
mortes. » Hébr., ix, i3, 14.
« Jésus-Christ nous a lavés de nos péchés dans son sang. »
Apoc, I, 5,
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION iSg
VIII. — L'état permanent de victime
en Jésus
Nous ne considérerons jamais trop en Jésus
ce caractère essentiel qui Le fait notre Sauveur
et nous Le montre tel que la miséricorde divine
a daigné Le livrer à la terre.
Tout insondable que soit ce mystère, qu'il
n'est donné qu'à la Sagesse divine de pénétrer
dans son essence, nous devons chercher néan-
moins à en saisir ce qui est accessible à notre
pauvre intelligence. Jusqu'ici nous avons vu que
Jésus est Victime par un décret éternel qui ne
pouvait être révoqué, que tout en Lui était voué
à l'immolation, et que son Sacrifice suprême ne
pouvait s'opérer que dans la mort et le sang. Il
nous reste à voir comment son offrande et son
immolation sont permanentes, de même qu'elles
sont essentielles et totales.
Jésus ne quitte le sein de son Père et ne vient
dans le monde que pour accomplir une mis-
sion déterminée qui Le constitue essentiellement
Victime. Il vient pour être Victime et rien que
Victime. Son Père L'a éternellement marqué de
ce sceau ; il ne voit en Lui qu'une Victime et il
Le traite comme tel. A aucun moment de son
l60 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
existence terrestre, Dieu le Père ne verra en son
Fils autre chose que la Victime divine que son
amour pour les hommes l'a porté à livrer aux
exigences de sa Justice. Les complaisances qu'il
prendra en Lui, comme Verbe incarné, repose-
ront sur sa condition même de Victime qui ne
parle que de miséricorde et d'amour '.
Pas plus que le Père, qui ne peut cesser de
maintenir son Fils dans l'état de Victime, le Fils
ne peut cesser de se vouloir et de demeurer Vic-
time. Pendant tout son séjour dans l'humanité.
Il en conservera le caractère ; et II ne remontera
vers son Père que quand II aura accompli l'acte
suprême de sa condition de Victime, à savoir son
immolation totale dans la mort *.
Cet état ne souffre aucune intermittence ; il
atteint la constitution même de la Victime qui,
dans l'attente du sacrifice, demeure dans une
offrande perpétuelle. De sorte que, du commen-
cement de son existence humaine à la fin de sa
vie ^, Jésus est et demeure la Victime divine, la
i« Le Père m'aime parce que je donne ma vie. » Jean, x, 17.
- « Le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais
pour servir et donner sa vie pour la rédemption d'un grand
nombre. » Matth., xx, 28.
3 « Le Christ entrant dans le monde, dit : Vous n'avez pas
voulu de sacrifice, ni d'offrande, mais vous m'avez approprié
un corps ; les holocaustes et les sacrifices pour le péché ne vous
ont pas plu, alors j'ai dit : Voici, je viens pour faire, ô Dieu,
MODE ET FIN DE l'iNCARNATION 16i
Victime adorable, la Victime don du Père, la
Victime d'amour réparateur, la Victime toujours
immolée pour les péchés du monde.
Si Jésus, par impossible, avait pu un seul
instant n'être pas Victime, les actes posés par
Lui n'ayant point été les actes d'une Victime,
n'auraient pas été en harmonie avec sa mission
divine et n'auraient pas concouru à la fin ré-
demptrice de sa venue sur la terre. C'eût été
un hors-d'œuvre dans l'économie du plan divin
de la rédemption du genre humain.
Il eût fallu pour cela, non seulement déchirer
une partie des décrets éternels de l'adorable
Trinité, mais encore soustraire Jésus à l'action
divine qui s'exerçait sur Lui en tant que Sauveur
du monde. N'étant point alors chargé des péchés
de l'humanité, la malédiction divine qui pesait
sur le coupable jusqu'à son entière expiation,
eût été suspendue, et l'inexorable Justice prête
à frapper la Victime, qui s'était offerte à lui don-
ner pleine satisfaction, n'aurait pu réclamer ses
droits.
Autant de suppositions inadmissibles, non seu-
lement à la raison, mais surtout pour la dignité
votre volonté... C'est en vertu de cette volonté que nous avons
été sanctifiés f)ar l'oblation du corps de Jésus-Christ. » Hébr.,
X, 5, 6, 7, 10.
l62 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
et les sentiments de notre divine Victime. Tout
au contraire, Jésus réclame pour son Père, pour
Lui et pour nous cet état permanent de sacrifice
et d'immolation. Il l'a choisi Lui-même, Il le
veut. Il l'aime. Il ne le perd pas de vue. Il s'y
complaît. Il y voit l'unique moyen de glorifier
son Père et d'aimer les hommes ; Il en est jaloux
et II y est attaché par toutes les fibres de son être.
Tout ce que cet état comporte de Sagesse di-
vine et de Miséricorde infinie, Il l'adore, Il s'en
pénètre, Il s'en nourrit, Il en vit. Etre Victime,
c'est sa passion et sa gloire. Il ne serait plus
Jésus, s'il cessait d'être Victime.
Quel abîme d'abaissement, de souffrance, de
miséricorde et d'amour dans cet état permanent
de Victime en notre adorable et tendre Jésus !
Et pour nous quel autre abîme d'adoration, de
louange, de reconnaissance et d'amour, à la vue
de cette éternelle charité qui ne connaît d'autres
limites que celles de l'infini !
Posséder un Dieu que l'on ne peut contempler
que dans l'abaissement et la douleur ! Etre les
rachetés d'un Dieu Sauveur qui n'a su nous ai-
mer qu'en souffrant et nous sauver qu'en mou-
rant ! Quelle révélation et quel mystère !
O Jésus Victime, soyez béni dans les siècles
des siècles !
A Jésus, Viclime incarnée
O Jésus, mon amour,
Vous descendez des hauteurs de l'Eternel
et Vous Vous couvrez des livrées
de l'humanité coupable.
Vous vous substituez aux pécheurs
et c'est sur Vous que pèsera désormais
la malédiction divine.
C'est à Vous que la Justice
demandera satisfaction,
dussiez- Vous verser tout votre sang
et mourir dans l'abandon universel
sur un gibet d'ignominie.
Ah ! que Vous êtes grand dans vos abaissements !
Que Vous êtes beau dans vos soufrances !
Que Vous êtes sublime
dans votre état de Victime !
Que Vous êtes tendre et miséricordieux
dans vos incessantes immolations !
Que Vous êtes souverainement adorable
et infiniment aimable,
ô Jésus, mon Sauveur !
CHAPITRE TROISIÈME
De Tctat de Victime ep Jésus
dès sa Concepticp
CHAPITRE TROISIEME
De l'état de Victime en Jésus
dès sa Conceptioi?
« Dieu, en envoyant son propre
Fils dans une chair semblable a
celle du péché, a condamné à
cause du péché le péché dans
la chair, o
Rom.. III, 3.
Jésus n'est venu sur cette terre que pour une
fin unique et n'a reçu qu'une mission afin de
l'accomplir. Tout dans l'Incarnation a convergé
vers ce but. Il n'y a pas eu une seule parcelle de
l'existence humaine de Jésus qui ait été sous-
traite à ce plan divin.
Dieu oflfensé réclamait une réparation de la
part du pécheur. Le Verbe divin s'élance alors
dans l'humanité et prend sa place pour payer ses
dettes à la Justice divine. Au moment précis où
s'opère en Lui l'union de l'âme et du corps,
Jésus, par l'assomption de sa nature humaine en
sa Personne divine, est constitué homme parfait,
donc Victime.
t68 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Cet état n'est pas survenu en Lui graduelle-
ment, mais subitement, comme la vie que Lui a
communiquée la puissance divine. Jésus n'était
en aucune manière susceptible de perfectionne-
ment ; ce qu'il était aux yeux du Père, en tant
que Verbe incarné. Il devait l'être immédiate-
ment et dans toute sa perfection, dès son appa-
rition dans l'humanité, sans passer par aucune
phase intermédiaire. Son caractère de Victime,
essentiel et absolu, ne pouvait Lui être sura-
jouté. Mais, en Jésus, vivre et être Victime,
c'est une seule et même chose : Il est Victime,
et c'est pourquoi II vit ; Il vit, et c'est parce qu'il
est Victime. Il n'existera que tout le temps qu'il
sera Victime, et lorsqu'il ne sera plus Victime
Il cessera de vivre.
S'il doit y avoir plus tard en Jésus, pendant sa
vie, des manifestations et des développements
extérieurs de sa mission de Victime, il ne peut
y en avoir dans l'essence et l'intime de son état
de Victime. Jésus ne sera pas plus Victime in-
trinsèquement sur le Calvaire, qu'il ne l'est dans
le sein de sa Mère et dès sa conception. En aspi-
rant la vie, Il a été marqué dans son corps et
dans son âme du sceau divin de la Victime im-
molée pour les péchés du monde.
Dès ce moment tout a été sacrifié et immolé en
Lui à la gloire de son Père, et II a rempli à la
JÉSUS VICTIME DÈS SA CONCEPTION 169
perfection son rôle de Victime. En possession
d'un corps qu'il pouvait déjà offrir en holo-
causte et d'une âme jouissant du plein exercice
de toutes ses facultés, rien ne manquait à la ma-
tière essentielle de son Sacrifice '.
Jésus s'incarnant, c'est bien la Divinité se ré-
vélant au monde sous les dehors de l'humanité
pécheresse ! Ce n'est plus seulement un Dieu,
c'est un Dieu-Homme; fait unique dans l'histoire
du temps et de l'éternité ! C'est un HoiTime-Dieu
Victime, destiné à la souffrance avant de par-
venir à la gloire, condamné à la mort avant
d'arriver à la vie !
Adorons, remercions et aimons! Puis, contem-
plons avec respect l'immolation initiale de Jésus,
au moment solennel, pour le ciel et la terre, où
le Fils éternel de Dieu entre dans le monde et
devient la Victime de l'humanité.
' Saint Paul met sur les lèvres du Verbe incarné, dès son
entrée dans le monde, les paroles éloquentes par lesquelles il
s'offre à son Père comme Victime pour le rachat de l'humanité.
« C'est pourquoi le Christ entrant dans le monde, dit : Vous
n'avez pas voulu de sacrifice ni d'offrande, mais vous m'avez
approprié un corps ; me voici, je viens. » Hébr., x, 3, 7.
Le Docteur angélique, de son côté, dit expressément que « le
Christ dès le commencement de sa conception a mérité pour
nous le salut éternel » (III p., q. 48, a. 1, ad 2) ; ce qu'il n'aurait
pu faire s'il n'eût été Victime, puisque ce n'est qu'à ce titre qu'il
pouvait sauver le monde.
170 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
I. — Jésus Victime ininiole sa Divinité
En s'incarnant, le premier acte essentiel que
pose le Verbe de Dieu est un acte d'immolation :
Il immole sa Divinité. C'est-à-dire, Il lui enlève
son éclat, Il la voile. Il la restreint, Il la paralyse
presque et II la réduit aux dimensions d'une
créature humaine. Extérieurement elle est sa-
crifiée à l'humanité ; c'est la nature humaine
qui se manifeste en Lui, la nature divine reste
tellement dans l'ombre qu'elle est complètement
ignorée. La foi seule nous révèle la présence du
mystère, mais nos sens n'en peuvent percevoir
le moindre indice.
L'Union hypostatique a annihilé apparemment
la Divinité, autant qu'il est possible de le faire '.
La Majesté a emprunté des dehors vils et pé-
rissables, l'Immensité s'est rapetissée, la Toute-
Puissance a été enchaînée, la Sainteté s'est cou-
verte de misères et de péchés, l'Eternité a connu
la durée et l'Impassibilité est devenue souffrance
et mortalité 2.
' Saint Paul se sert d'une expression équivalente : « Il s'est
anéanti lui-même, en se rendant semblable aux hommes. »
Phil., n, 7.
5 Toutes expressions qui naturellement n'atteignent en rien
l'essence divine et n'amoindrissent point sa dignité infinie. « En
prenant un corps véritable, le Fils de Dieu n'a amoindri en
JESUS VICTIME DES SA CONCEPTION I7I
Jésus se sert de son Humanité pour tracer en
quelque sorte des lois à sa Divinité et pour la
tenir captive tout le temps que devra durer son
Sacrifice. Mystérieuse Victime qui, par le fait
de son état d immolation, puise dans sa propre
constitution une puissance surhumaine qui s'im-
pose même à Dieu.
Dans cette lutte toute divine, la faiblesse l'em-
porte sur la toute-puissance et le Dieu qui vient
mourir se montre plus fort que le Dieu qui donne
la vie.
Qu'il est mille fois adorable ce premier anéan-
tissement du Verbe, qui s'attaque à sa Divinité
même pour la faire servir d'Hostie dans le Sacri-
fice suprême qu'il vient accomplir et qui com-
mence pour Lui à l'aurore de son Incarnation !
Une existence humaine qu'inaugure une aussi
divine immolation, ne peut être que celle d'une
Victime dont le Sacrifice commencé avec la vie
ne se terminera qu'à la mort.
II. — Jésus Victime immole son Humanité
Tout en Jésus doit servir à son Sacrifice, dès
le premier instant de son existence terrestre.
rien sa dignité. D'où Saint Augustin dit : Il s'est anéanti en
prenant la forme d'un serviteur pour devenir serviteur, mais
il n'a pas perdu la plénitude de la forme de Dieu, » S. Thom.,
III p., q. 5, a. 1, ad 2.
172 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
Mais ce qu'il immole avant tout et directement,
c'est ce qu'il a pris ici-bas, son Humanité. S'il
sacrifie sa nature divine, plutôt en apparence
qu'en réalité, il n'en est pas de même de sa
nature humaine. Il pénètre en elle jusque dans
ses profondeurs et s'en fait une hostie qu'il offre
et immole à sa Divinité.
Réunissant par sa toute-puissance les deux élé-
ments, corporel et spirituel, constitutifs de sa
nature humaine. Il n'en fait point un suppôt
humain qui Lui soit propre, mais II les livre à
sa Personne divine qui se les approprie et dont
ils seront éternellement la propriété. De sorte
que, en toute vérité, l'humanité en Jésus ne s'ap-
partient pas, puisqu'il manque à sa nature hu-
maine une personne humaine qui la soutienne et
l'individualise; mais elle est comme absorbée par
la Divinité qui la possède tout entière, la sup-
porte, la compénètre, l'actualise et la vivifie'.
Véritable holocauste offert à la Personne du
Verbe qui s'en empare pour l'immoler en sacri-
fice et pour devenir à jamais l'unique principe
de vie qui lui communiquera ses perfections et
ses mérites infinis.
' « Le Fils de Dieu a pris la nature humaine dans l'individu,
mais cet individu dans lequel elle a été prise n'est pas autre
chose que le suppôt incréé qui est la Personne du Fils de
Dieu. » S. Thom., III p„ q. 4, a. 2, ad 1.
JÉSUS VICTIME DÈS SA CONCEPTION 173
Pour bien comprendre rexcellence de cette
première immolation et la gloire qu'elle procure
à Dieu, il faut considérer la perfection surémi-
nente de la nature humaine en Jésus.
Le Verbe de Dieu ne prit pas seulement dans
la création terrestre, pour se l'associer, ce qu'elle
a de plus élevé et de plus noble ; mais II fit de
son corps et de son âme le chef-d'œuvre de toutes
les œuvres divines, comme jamais il n'en sortira
des mains de Dieu.
Tout ce que la Divinité peut tirer de gloire de
l'intelligence et de la volonté humaines lui fut
alors offert et sacrifié. Et le Verbe divin n'éleva
si haut sa nature humaine, par l'union essen-
tielle qu'il contracta avec elle, que pour s'en
faire une victime plus digne et plus parfaite. En
même temps qu'il se l'immolait. Il lui conférait
une gloire spéciale qu'elle tirait de l'immolation
même que lui imposait son assomption.
Il fallait être Dieu pour opérer une semblable
transformation. Il fallait être un Dieu Victime
pour trouver le secret d'une si adorable immo-
lation.
Quel sujet profond de méditation nous fournit
cet admirable mystère où la Puissance divine
sait harmoniser dans une telle sublimité une
oblation et une assomption qui se confondent
dans le Sacrifice de notre adorable Victime !
174 ^^ JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
III. — Jésus Victime dans soi? appartenance
totale à SOI? divin Père
Le mystère ineflFable de l'Incarnation du Verbe
s'est opéré. La Divinité et l'Humanité en Jésus
se sont fait de mutuelles concessions. Elles se
sont livrées l'une à l'autre en vue de la mission
divine à accomplir, et toutes deux portent le ca-
chet de l'immolation, l'Humanité qui perd sa
personnalité humaine, la Divinité qui s'astreint
à ne jamais se séparer de la nature humaine.
Ainsi constitué, le Verbe incarné devient aussi-
tôt la propriété de Dieu le Père qui en prend
possession. C'est lui qui L'a envoyé ^ qui L'a
marqué du sceau des pécheurs, qui L'a fait la
Victime de sa Justice et l'instrument de sa mi-
séricorde -. Toute l'histoire de la chute, du châ-
timent, de l'expiation et de la rédemption est
désormais concentrée en Jésus. Aux yeux de
Dieu, Jésus personnifie l'humanité et c'est sur
Lui que s'exercera l'empire de sa Justice et de
sa Sainteté. Il Le traitera comme l'unique cou-
* « Lorsque fut venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé
son Fils. » Gal., iv, 4.
2 « C'est lui que Dieu avait destiné à être une victime de pro-
pitiation. » Rom., m, 25,
JÉSUS VICTIME DÈS SA CONCEPTION lyS
pable', Il exigera de Lui la plus rigoureuse et la
plus terrible des réparations. Maintenant qu'il a
dans les mains une Victime qui lui agrée et qui
peut satisfaire pleinement à sa Divinité outra-
gée "2, il la tient dans la dépendance de sa toute-
puissance, en attendant de déverser sur elle les
rigueurs de son impitoyable Justice.
Jésus, de son côté, se prête à cette action do-
minatrice de son divin Père. Il ne s'est incarné
que pour lui être inférieur et lui servir de Vic-
time. Il évite de se considérer comme ayant des
droits sur Lui-même, et II ne voit en Lui qu'un
être appartenant tout entier et uniquement à son
Père, lequel peut disposer de Lui à sa guise.
Il abdique jusqu'à sa volonté propre pour ne
faire que celle de son Père. Et comme II sait que
son Père ne L'a envoyé que pour en faire une
Victime, Il se complaît dans cet état d'apparte-
nance absolue et d'immolation totale ^.
Coinine II est beau et grand notre divin Sau-
^ « Dieu a mis Xiniquité de tous en lui. » Is., lui, 6 ; c'est-à-
dire, ajoute Saint Thomas, « qu'il l'a livré pour être victime
pour les péchés de tous les hommes. » S. Thom., III p., q. i5,
a. 1, ad 4.
2 « Le Christ, en tant qu'homme, a été un sacrifice et une
hostie parfaite. » S. Thom., III p., q. 22, a. 2.
3 « // s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant à Dieu
comme une oblation et une victime d'agréable odeur.» Eph., v, 2,
176 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
veur dans cette première offrande qu'il fait de
Lui-même à son divin Père, à son entrée dans
l'humanité ! Lui, le Verbe incréé. Il a embrassé
l'humiliation suprême et II ne veut plus être que
la Victime de la Volonté de son Père ! Soyons à
jamais les victimes de la sienne !
IV. — Jésus Victime
par Toffrande qu'il fait de tout Lui-même
Jésus ne se contente pas de reconnaître que
son Père a tous les droits sur Lui et qu'il est
devenu sa propriété par le fait qu'il s'est cons-
titué sa Victime ; mais II va au-devant de ses
désirs. Il anticipe sur l'avenir. Il devance l'heure
du Sacrifice et, ne pouvant encore s'immoler, II
s'oflFre en holocauste.
Dévoré du zèle de la gloire de son Père, Il se
livre à lui dans des ardeurs indicibles. Il sait
que ses abaissements 1 honorent et que ses souf-
frances lui sont agréables ; et alors II s'abîme
devant lui, Il s'abreuve de toutes les humilia-
tions et de toutes les douleurs que Lui réserve
son état de Victime.
Sans cesser d'être le Fils de ses éternelles com-
plaisances. Il ne devra plus se présenter à lui
que couvert des misères et des maux de Ihuma-
JESUS VICTIME DES SA CONCEPTION 1 "7
nité, et de Lui-même II descend dans l'abîme du
péché pour y porter le poids effrayant de la ma-
lédiction divine ^
Il se tient en sa présence dans l'attitude du
coupable qui confesse sa faute, du pécheur qui
se soumet à l'expiation, de la Victime qui ac-
cepte, dans leur plénitude, le châtiment et l'im-
molation.
Tout en Lui s'oflFre en sacrifice, rien n'échappe
à cette première offrande qu'il fait de son être
tout entier. Chaque partie de son corps, chaque
faculté de son âme devient un autel où II s'im-
mole à la gloire de son Père pour le salut du
genre humain "-.
Intérieurement, par désir et par volonté, Jésus
accomplit, dès ce preinier instant, tout ce qui
constitue essentiellement l'œuvre de la Rédemp-
tion. Il subit nécessairement les exigences et les
lois du temps, mais dans son âme de Victime
l'immolation est complète.
A aucun moinent qui suivra sa naissance, pas
plus qu'à sa mort, Jésus ne sera davantage Vic-
1 « Celui qui ne connaissait point le péché, /'/ l'a fait péché
pour nous. » II Cor., v, 21.
- « Dans le sacrifice de paix par lequel notre médiateur véri-
table nous a réconciliés avec Dieu, il est resté tout à la fois
le sacrificateur qui offrait et la victime offerte. » S. Tko.m.,
III p., q. 48, a. 3,
178 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tinie ; c'est-à-dire plus donné, plus offert, plus
sacrifié. Il a vécu alors toute sa vie mortelle,
toutes les phases douloureuses de sa Passion et
l'heure angoissante de sa mort.
Victime consommée dans 1 amour, 11 a acquis,
à cet instant, le mérite essentiel de son Sacrifice
suprême, les deux extrémités de son existence
terrestre, sa Conception et sa Mort, formant un
même tout dans un unique et divin Sacrifice.
S'il n'avait été décrété dans les desseins éternels
que la Rédemption finale ne dût s'opérer que
sur le Calvaire par la mort et l'effusion du sang
de la divine Victime, Jésus aurait alors sauvé le
monde, une seule des opérations de son âme
étant d un mérite infini '.
Unissons notre offrande à celle de Jésus, notre
douce et divine Victime, et comme Lui demeu-
rons fidèles à cette donation totale de tout nous-
^ « Le Christ étant d'une dignité infinie, chacune de ses souf-
frances a une valeur infinie, de sorte qu'elle serait suffisante
pour effacer des péchés infinis. » S. Thom., Op. 2, c. 23i,
Et ailleurs, le même saint Docteur dit encore : « Si nous par-
lons de la rédemption du genre humain quant à la valeur du
prix de rachat, une souffrance quelconque du Christ, même
sans la mort, eût été suffisante pour sauver le genre humain,
à cause de la dignité infinie de la personne. Mais si nous par-
lons du choix du prix de rachat, on doit dire que toutes les
souffrances du Christ n'ont pas été ordonnées au salut du genre
humain par Dieu le Père et le Christ sans la mort. » S. ïhom.,
Ouodlibet II, q. i, a. 2.
JESUS VICTIME DES SA CONCEPTION I79
mêmes, en en faisant la règle invariable de
notre vie.
V. — La perfection de riminolation
en Jésus,
au premier instant de Tlncarnation
Après le Mystère de la Très Sainte Trinité, il
n'y en a pas de plus grand que celui de 1 Incarna-
tion. C'est un Dieu qui descend dans l'humanité
pour se l'unir indissolublement ; il vient pour
exercer sa miséricorde et donner des preuves
irrécusables de son amour; il se fait péché pour
sauver les pécheurs ; et il met au service de son
adorable charité une puissance infinie qui sa-
tisfait à la Justice divine pour les crimes de
l'humanité.
Comme on le voit, le sacrifice et l'immolation
sont les centres de ce Mystère, où convergent la
sainteté de Dieu et la misère de l'homme. C'est
pour en faire une Victime que Dieu le Père
donne et envoie son Fils ; c'est pour accomplir
les actes d'une Victime que le Verbe se revêt de
la nature humaine, au moyen de laquelle II rem-
plira sa mission terrestre et obtiendra la ré-
demption universelle.
Si tout est grand et divin dans l'Incarnation
iSO DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
et la Rédemption, et si en fait tout repose sur
l'immolation de la Victime, la perfection de cette
immolation est divine comme la Victime elle-
même.
Cette perfection se tire d'abord de l'Union
hyposlatique. Celui qui s'offre et s'immole n'est
pas seulement une créature humaine, mais une
créature humaine unie substantiellement à une
Personne divine.
Ce n'est pas davantage une créature humaine
à laquelle la Divinité a prodigué la grâce et à la
sainteté de qui elle a attaché la valeur d'une sa-
tisfaction rédemptrice ; mais c'est une Personne
divine, possédant essentiellement les perfections
infinies qui sont en Dieu et qui opère directe-
ment par elle-même.
Et comme les actes humains sont attribués à
juste titre à la personne, tous ceux que pose
Jésus sont nécessairement divins et ont une va-
leur infinie '. De sorte que la première offrande
1 « Le Christ a pris la nature humaine pour qu'elle réalise, en
qualité d'instrument, les opérations propres à Dieu seul, comme
d'effacer les péchés, d'éclairer les âmes par la grâce et de les
conduire à la perfection de la vie éternelle. » S. Thom., Contr.
Geiit., L. 4, c. 41.
« La nature divine se sert de l'opération de la nature hu-
maine, comme d'une opération instrumentale, et de même la
nature humaine participe à l'opération de la nature divine,
JESUS VICTIME DES SA CONCEPTION lot
que fait le Verbe incarné dans le sein de sa Mère,
au moment de sa Conception, est une offrande
divine; car la Victime qui s'offre est une Vic-
time divine posant un premier acte d'immola-
tion divine.
En toute vérité, c'est un Dieu qui s'humilie,
c'est un Dieu qui prend la place des pécheurs,
c'est un Dieu qui expie le péché, c'est un Dieu
qui souffre, c'est un Dieu qui s'immole, c'est un
Dieu qui se voue au sacrifice et à la mort.
Il est impossible d'imaginer une immolation
plus parfaite dans une Victime plus digne et
plus sainte.
Indépendamment de cette perfection qui res-
sort en Jésus de l'Union hypostatique, il en
est une autre qui provient de la plénitude de la
grâce qui remplit son âme. Sans être unique et
incommunicable comme la grâce d'union et sans
atteindre au même degré de perfection, la grâce
sanctifiante dans le Verbe fait chair est incom-
parable. Jamais âme plus parfaite n'a été créée
et n'a été capable de posséder la grâce à un si
haut degré. Jamais communication de la sainteté
divine n'a été faite aussi abondante à une âme
humaine. Grâce créée, mais tellement grande
comme l'instrument participe à l'opération de l'agent prin-
cipal. » S. Thom., III p., q. 19, a. 1.
l82 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
qu'elle échappe à toute conception de l'esprit
humain '.
La Trinité tout entière a coopéré à ce chef-
d'œuvre divin. Le Père veut voir dans le Fils de
ses éternelles complaisances l'image la plus par-
faite des perfections divines, autant qu'il est
donné à une âme humaine de les posséder-. Le
Fils a à cœur d orner son âme des plus sublimes 1
vertus, afin d'être pour son Père une Victime de
plus agréable odeur'. Le Saint Esprit, par qui
* Voici comment s'exprime l'Ange de l'Ecole : « 11 est d'usage
d'assigner au Christ une triple grâce. D'abord, une grâce d'u-
nion, en vertu de laquelle la nature humaine, sans aucun mé- i
rite précédent, a reçu le don d'être unie au Fils de Dieu dans
la personne. — Secondement, une grâce singulière, par laquelle
l'âme du Christ a été, beaucoup plus que les autres, remplie
de grâce et de vérité. — En troisième lieu, mwç. grâce de chef,
en vertu de laquelle la grâce découle de lui dans les autres. —
Triple grâce que l'Evangéliste proclame dans l'ordre convenable;
car il dit relativement à la grâce d'union : « Le Verbe s'est fait
chair » ; par rapport à la grâce singulière : « Nous l'avons vu
comme le Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité » ; et
pour la grâce de chef, il ajoute : « Et nous avons tous reçu de
sa plénitude. » S. Thom., Op. 2, c. 214.
' « C'est une grâce particulière du Christ fait homme d'être
uni à Dieu dans l'unité de personne. C'est en conséquence un
don gratuit, mais il rend infiniment agréable à Dieu, puisqu'il
est dit de lui d'une manière toute spéciale, dans deux chapitres
de Saint Matthieu (m, xvu) : « C'est là mon Fils bien-aimé, en
qui j'ai mis mes complaisances. » Ibid.
3 « // s'est fait tout à la fois homme et saint. C'est ce qui
fait dire à l'ange (Luc, i, 35) : « Le saint qui naîtra de vous. »
S. Thom., III p., q. 84, a. 1, ad 2.
L'Apôtre est plus explicite encore : « Il convenait, dit-il, que
1
JÉSUS VICTIME DÈS SA CON'CEPTION l83
s'opère le mystère adorable de l'Incarnation du
Verbe, emploie à cette œuvre divine les trésors
de la Toute-Puissance et de la Sainteté de Dieu,
et il inonde l'âme de la divine Victime de l'éter-
nelle charité dont il est la source ',
Jamais la grâce ne pourra atteindre dans une
âme à une telle sublimité, parce que jamais il ne
se rencontrera un amour plus pur, plus parfait,
plus ardent, plus resplendissant des perfections
de 1 amour incréé.
L'âme sainte de Jésus n'est pas seulement en
contact avec sa Personne divine, mais elle lui
est unie substantiellement -. Elle est possédée par
celui pour lequel et par lequel sont toutes choses, qui voulait
conduire à la gloire un grand nombre de fils, élevât à la perfec-
tion par les souffrances l'auteur de leur salut. » Hébr., u, lo.
i « 11 a reçu sans mesure les dons du Saint-Esprit. » S. Thom.,
Op. 2, c. 21 5. — « Il est évident que l'âme du Christ était mue
de la manière la plus parfaite par l'Esprit-Saint, et que les
dons de cet Esprit ont été en lui de la manière la plus excel-
lente. » S. Thom., III p., q. 7, a. 5.
« Il est dit plein de grâce, parce que Dieu l'a oint par l' Esprit-
Saint, non point d'huile visible, mais du don de la grâce. »
S. AuG., De Trinitate, L. i5, c. 26, n. 4.
2 L'union des deux natures dans la Personne du >'erbe n'est
aucunement accidentelle, mais substantielle, comme nous l'a-
vons prouvé dans le deuxième volume de cet ouvrage, en trai-
tant de l'Union hypostatique. Ne citons ici que trois passages
de Saint Thomas pour éclairer ce que nous disons plus haut.
D'abord, l'âme est unie plus directement à la Personne du
Verbe que le corps : « Comme l'hypostase du Verbe est anté-
rieure à la nature humaine et qu'elle est plus noble qu'elle, ce
184 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
elie, elle ne vit que par elle ; de sorte que toute
la sainteté, qui dans le Verbe est infinie et éter-
nelle, se transforme dans son âme en grâce
limitée sans doute, parce que finie, mais tou-
chant aux confins de l'infini '.
qu'il y a de plus parfait dans la nature humaine est ce qu'il y
a de plus proche de l'h^postase. C'est pourquoi Xâme est plus
près du Verbe de Dieu que le corps. » III p., q. 6, a. i, ad 2.
Le corps ne lui est uni que par l'âme : « L'âme a été unie
au Verbe de Dieu plus immédiatement que le corps et avant
lui (priorité de nature et non de temps), puisque le corps a été
uni au Verbe de Dieu par l'intermédiaire de l'âme. » III p.,
q. 5o, a. 3.
Pourquoi cette union ne peut être que substantielle. « De ce
que le Verbe a préexisté éternellement, il ne s'ensuit nulle-
ment que la nature humaine lui a été ajoutée par accident. Le
Verbe a pris la nature humaine pour être vrai homme ; or,
être homme, c'est être dans le genre de la substance. Si donc
l'hypostase du Verbe doit être homme à son union avec la na-
ture humaine, cela ne lui est pas arrivé accidentellement, car
les accidents ne sont pas Vétre substantiel. » S. Thom., Contr.
Gent., L. 4, c. 49.
1 « La grâce habituelle étant un don créé, il faut nécessaire-
ment convenir qu'elle a une essence finie. Elle peut néanmoins
être appelée infinie de trois manières. D'abord, du côté de celui
qui la reçoit : on dit qu'elle est donnée d'une manière infinie et
sans mesure, parce qu'elle est donnée selon toute la capacité
que comporte une nature créée. En second lieu, du côté du
don reçu ; on dit qu'elle est sans limites et sans mesure, car le
Christ a reçu tout ce qui pouvait appartenir à la grâce. Troi-
sièmement, du côté de la cause. En eftet la cause contient l'effet
d'une certaine manière ; en conséquence, quiconque a une cause
d'une puissance infinie d'influence, possède cette influence sans
mesure et, en quelque sorte, d'une manière infinie ; ainsi, celui
qui posséderait une source dont l'eau pourrait couler à l'infini,
serait regardé comme ajant de l'eau sans mesure, et d'une ma-
JESUS VICTIME DES SA CONCEPTION lôO
Cette plénitude de grâce en l'âme humaine de
Jésus, associée aussi intimement à la sainteté
infinie de sa Personne divine, donne à son im-
molation initiale un caractère de suprême et
unique perfection.
Une dernière considération nous donnera une
intelligence plus complète de Jésus Victime à
l'aurore de son divin Sacrifice.
La perfection d un acte ne se tire pas seule-
ment de la qualité du sujet qui le pose et des
motifs pour lesquels il est posé, mais encore de
ses effets et de son efïîcacité. Or, dans le Sacri-
fice de Jésus Victime, tout emprunte un carac-
tère divin par le fait de l'Union hypostatique, et,
dès lors, les effets de ce sacrifice sont nécessai-
rement divins et ses mérites infinis.
Si aucune victime ne peut être plus agréable
à Dieu, aucun acte créé ne peut avoir plus de
valeur à ses yeux. L'ofTrande que le Verbe in-
carné fait de Lui-même à son divin Père, en en-
trant dans le monde, dépasse en sainteté, en
mérites et en efïîcacité tout ce que les créatures
célestes et terrestres réunies, dans la création
nière en quelque sorte infinie. Ainsi donc, l'àjtie du Christ pos-
sède une grâce infinie et sans mesure, par cela même qu'elle
est unie au Verbe, qui est le principe intarissable et infini de
l'émanation de toutes les créatures. » S. Thom., Op. 2, c. 2i5.
l86 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
actuelle et dans toutes les créations possibles,
sont susceptibles d oflFrir à la Divinité.
Oflfrande d'une valeur infinie, à conséquences
éternelles. C'est dans les siècles des siècles que
se répercutera l'effet divin de cette sublime et
ineffable offrande d un Dieu-Homme venant ici-
bas souffrir et mourir.
Personne divine, âme divinement sanctifiée
par son union avec le Verbe, valeur infiniment
efficace des opérations humano-divines émanant
du Dieu fait Homme : tels sont les éléments ado-
rables qui concourent à cette première offrande
que fait d'Elle-même notre divine Victime, à
l'heure de son apparition dans l'humanité.
L'éternité ne sera pas de trop pour honorer
un tel Mystère et pour rendre à l'Agneau divin
immolé pour les péchés du monde les adorations
et l'amour auxquels II a droit.
TV Jésus, Viclimc de Dieu le Pcrc
O Jésus, Victime adorable
qu'envoie le Père
pour l'immoler à sa gloire,
je Vous contemple et Vous adore !
O Jésus, Victime d'obéissance
qui faites de la volonté de votre Père
le motif de vos sou^rances
et la fîn de vos sublimes immolations,
je Vous loue et Vous honore !
O Jésus, Victime d'amour
qui, en quittant le sein de votre divin Père
Vous of^rez déjà en holocauste,
je Vous aime et je Vous bénis !
O Jésus, Victime sainte
qui puisez en Vous-même la gloire
que votre première oblation
procure à Dieu votre Père,
je m'ofre et me donne avec Vous !
O Jésus, Victime irradiée des splendeurs
des perfections divines
et empourprée déjà du sang de votre Sacrifîce,
je veux vivre et m'immoler pour Vous !
CH5\PITRE QU5\TRIÈME
Des sentiments de Victime
cp Jésus
pendant sa vie
CHAPITRE QUATRIEME
Des sentiments de Victime ei> Jésus
pendant sa vie
« Vous savez que Jésus a paru
pour enlever nos péchés, cl qu'il
n'y a point de péché en lui. »
/ Jean. III, 5.
Nous entrons ici dans la grande phase prépa-
ratoire au Sacrifice suprême de notre adorable
Victime. Phase pleine des manifestations di-
verses de cet état d'immolation qui est le par-
tage du Sauveur des hoinmes.
Pendant trente-trois ans nous allons pouvoir
étudier à loisir l'Envoyé du Père, que nous
avons déjà contemplé s'élançant du sein de Dieu
au secours de l'humanité coupable. Il nous sera
donné de Le voir, de L'entendre, de considérer
ses actes et de Le suivre pas à pas dans la voie
qui Le mène au supplice.
A Le voir agir et à L'entendre parler, nous
comprendrons sa pensée, nous connaîtrons ses
192 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sentiments, nous saisirons ses intentions, nous
constaterons l'harmonie parfaite qui existe entre
tous les actes de sa vie, et nous verrons avec
évidence qu'il est une lumière qui éclaire par-
tout sa voie, celle de sa mission rédemptrice ;
une vérité qui domine toutes les autres, celle de
la volonté de son Père ; un sentiment qui Le
passionne, celui de souffrir et de réparer pour
l'humanité ; un terme final vers lequel Jésus
tend de toutes les forces vives de son être, celui
où II pourra s'immoler et crier son amour pour
son Père et pour les hommes par l'effusion de
son Sang.
I
Bien des choses de cette vie adorable nous se-
ront évidemment cachées. Il ne peut être donné
à l'œil humain de contempler des splendeurs
divines ; il y a des sphères tellement élevées,
qu'elles sont inaccessibles aux simples mortels.
Comment, en effet, pénétrer dans un tel abîme
de toute une vie d'amour et de souffrance ; à
moins d'avoir une intelligence capable de recu-
ler sans fin l'horizon d'une vie qui touche à l'in-
fini, à moins de posséder un cœur aux dimen-
sions illimitées, à moins de connaître dans une
claire et parfaite vision tout ce que comporte
une expiation universelle dans une immolation
divine ?
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE igS
Contemplons néanmoins notre adorable Vic-
time dans la voie qu'elle va suivre pour souffrir
et mourir. Recevons-la à sa naissance et accom-
pagnons-la avec amour jusqu'au Calvaire, où
l'attend son divin Père pour purifier dans son
Sang rédempteur tous les pécheurs du monde.
Chemin faisant, rapprochons-nous souvent de
Jésus s'acheminant vers son suprême Sacrifice,
appuyons notre cœur sur le sien pour les faire
battre tous deux à 1 unisson, et pénétrons-nous
nous-mêmes de ses sentiments d'amour crucifié
qui en font un Crucifié d'amour.
I. — Jésus naît Victime
Le corps que Jésus avait pris dans le sein de
Marie était destiné à grandir et à naître. L'âme
qui l'avait animé dès le premier instant ne devait
plus s'en séparer, afin d'accomplir leur commune
mission sanctificatrice sous l'action toute-puis-
sante de la Personne divine.
La conception est ordonnée à la naissance,
comme la naissance l'est à la vie. La naissance
n'est qu'une seconde phase de l'existence d'un
être ; elle ne change rien à la nature de son
essence. Jésus ayant été constitué Victime dès
sa conception, demeure nécessairement Victime
194 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
tout le temps de son existence mortelle. De sorte
que, quand II naît, c'est une Victime qui appa-
raît dans le monde. Peu importe les dehors sous
lesquels II se manifeste et les apparences dont II
se couvre ; Il n'en est pas moins une Victime
réelle, une Victime consciente, une Victime ré-
solue qui se voue à la souffrance et qui accomplit
déjà dans son âme le Sacrifice auquel elle s'est
librement condamnée.
Sa naissance avance de quelques mois son im-
molation suprême. Jésus appelait ce moinent de
tous ses vœux ; et, de nouveau, mais cette fois
en face du monde. Il se présente à son Père,
comme à l'heure de llncarnation, et lui adresse
ces paroles d'une Victime qui se livre pour être
immolée : « Vous n'avez plus voulu des sacrifices
anciens ; mais vous m'avez approprié un corps,
me voici ^ »
En naissant, Jésus commence à célébrer vi-
siblement le Sacrifice qu'il vient offrir dans
l'humanité. Les mois qui l'ont précédé ont été
comme une préparation invisible et silencieuse.
Maintenant II entre dans l'arène où vont se dé-
battre les destinées du monde ; Il s'avance sur
le théâtre où va se dérouler l'histoire divine de
1 Hébr., X, 5, 7. >a
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE igS
sa vie terrestre toute imprégnée d'humiliation et
de souffrance. Il prend en quelque sorte pos-
session de la douleur sous toutes ses formes,
et II s'en fait une compagne inséparable.
Uniquement préoccupé de la mission qu'il a
reçue de son Père, Il concentre tout son être sur
le Sacrifice qui doit L'immoler. Rien ne peut Le
détourner de la vision crucifiante du Calvaire
qu'en naissant II commence à gravir. Ses yeux,
en s'ouvrant, mesurent toute l'étendue de la voie
douloureuse qu'il Lui faudra parcourir et que
domine, dans le lointain, la Croix sur laquelle II
devra mourir. Ses oreilles entendent la clameur
immense des iniquités humaines demandant mi-
séricorde, et dont son âme est déchirée. Tout un
monde de misères, de péchés et d'ingratitudes
s'agite devant Lui et appelle une rigoureuse ré-
paration que seul II est en mesure d'offrir à la
Justice divine.
Et alors sa pensée se fixe et s'immobilise dans
la souffrance qui Le reçoit dans la vie pour Le
conduire à la mort. Il la saisit, Il l'embrasse, Il
l'étreint, Il s'en fait un vêtement S II la grave
1 Souffrance et malédiction sont ici inséparables. La première
dépend de la deuxième. C'est parce que Jésus porte en lui la
malédiction qui pèse sur le genre humain qu'il est voué à la
souffrance ; la souffrance atteint alors dans notre divine Victime
les proportions effrayantes de la malédiction divine. Aussi, ces
196 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
dans son cœur, Il la mêle au sang qui coule dans
ses veines. Il en baigne sa volonté humaine. Il
en nourrit et en sature son Ame.
Désormais II ne respirera plus que pour souf-
frir ce grand Dieu devenu si petit, cet infini-
ment heureux qui ne connaîtra que la douleur,
ce divin passionné des âmes qui ne saura tirer
de son Cœur qu'un amour qui Lui coûtera tout
son sang.
Ah ! quelle naissance que celle d'un Dieu-
Homme, d'un Sauveur du monde, d'une Victime
divine pour les péchés des hommes ! *
Faisons nôtres les premiers sentiments du
Verbe incarné naissant à la vie du temps, et, à
sa suite, entrons dans la voie de l'amour et du
sacrifice qui nous conduira à l'accomplissement
parfait de tous ses desseins sur nous"-.
paroles terrifiantes du Psalmiste trouvent-elles ici leur naturelle
application : « // s'est revêtu de la malédiction comme d'un
vêtement ; elle a pénétré comme l'eau au dedans de lui, et
comme l'huile dans ses os. » (Ps. cviii, 18).
* L'ange dit à Joseph : « Elle enfantera un fils et tu l'appelle-
ras du nom de Jésus, car ;'/ sauvera son peuple de ses péchés. »
Matth., I, 21.
« Il vous est né aujourd'hui un Sauveur, qui est le Christ, le
Seigneur. » Luc, n, 11.
2 « Courons avec persévérance dans la carrière qui nous est
ouverte, les yeux fixés sur l'auteur et le consommateur de la
foi, Jésus, qui, au lieu de la joie qu'il avait devant lui, a souffert
la croix, méprisant l'ignominie. » Hébr., xii, 1, 2.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 197
II. — Jésus Victime dans son enfance
Jésus n'endurera pas tout à la fois les souf-
frances auxquelles II se condamne, mais ces
souffrances seront échelonnées dans les phases
diverses de sa vie et en rapport avec les événe-
ments extérieurs.
Intérieurement, dans son âme, les motifs de
son immolation ne changeront pas : Il restera
toujours le grand Sacrifié de son Père et la Vic-
time réparatrice des péchés du monde ; mais ex-
térieurement Il rencontrera des sujets particu-
liers de souffrance suivant les circonstances de
lieu, de temps, de personnes, d'âge, de travaux,
de situation. C'est ainsi que dans son enfance
Il aura à souffrir des choses dont II ne souffrira
pas plus tard et qui dépendront de sa condition
d'enfant.
Ces souffrances paraîtront au dehors légères et
parfois enfantines. Il semblera souffrir simple-
ment comme souffrent tous les enfants, qui n'ont
point encore conscience de leurs maux ou qui
n'en peuvent apprécier qu'imparfaitement la na-
ture et le degré. Mais ne perdons point de vue
que Jésus enfant a pleinement conscience de
Lui-même, qu'il vit dans l'exercice parfait de
igS DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
toutes ses facultés, que rien ne Lui est caché,
qu'il donne à chaque chose sa valeur, qu'il me-
sure toute l'étendue de chaque souffrance qu'il
rencontre sur ses pas et qu'aucune ne L'atteint
qu'il ne l'ait prévue, acceptée, voulue, et qu'il ne
lui ait permis de s'approcher de Lui '.
Jésus, que semblent ballotter les événements
humains, est le même Dieu qui régit et gouverne
les mondes -. Jésus-Enfant, que son âge et son
impuissance nous paraissent avoir livré à la
* L'âge ne changeant rien à la science de Jésus pas plus qu'à
sa sainteté, la connaissance humaine qu'il a de toute chose est
également parfaite à toutes les époques de sa vie, parce qu'il
la puise dans sa personne divine, à qui rien n'est caché au ciel
et sur la terre. C'est ce qu'exprime Saint Thomas, quand il dit
que « l'âme du Christ a connu dans le Verbe tout ce qui existe,
tout ce qui a existé ou tout ce qui existera d'une manière quel-
conque, et tout ce qui est dans la puissance de la créature. »
S. Thom., III p., q. 10, a. 2.
Quelques hérétiques, tel que Celse, (cité par Origène, L. 2,
contr. Cels.), ont prétendu que le Christ n'avait pas su à l'avance
qu'il devait souffrir ; mais une semblable supposition, si elle
était exacte, aurait détruit du coup la mission du Verbe incarné
sur cette terre, puisqu'elle lui en aurait enlevé l'intelligence et
qu'il aurait été conduit à la mort comme une victime incons-
ciente de la nécessité et de la valeur de son sacrifice.
L'apôtre Saint Jean nous dit (u, 25) que Jésus « connaissait
par lui-même ce qu'il y avait dans le cœur de l'homme » ; com-
ment dès lors aurait-il pu ignorer des choses moins cachées,
comme sont les événements et les circonstances extérieures qui
devaient être pour lui une cause ou une occasion de souffrance?
- « Il paraîtra le rejeton de Jessé, il se lèvera pour gouver-
ner les nations ; les nations espéreront en lui. » Is., xi, 10, cité
par Saint Paul, Rom., xv, 12.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE i99
merci des personnes et des choses, est le même
Dieu qui tout-à-l'heure commandera en maître
aux éléments, d'un regard guérira les malades et
d'une parole ressuscitera les morts.
Un enfant qui dans l'impuissance apparente de
son âge possède cependant une vertu capable
d'opérer de telles merveilles, n'est pas un enfant
purement humain, mais un enfant-Dieu. Un petit
être réduit à subir dans son corps les impres-
sions douloureuses qui sont le partage de tous
les hommes, mais qui les contrôle et les domine
par sa volonté, n'est pas un faible enfant qui su-
bit inconsciemment la douleur : c'est un Dieu
Sauveur qui souffre parce qu'il veut souffrir, et
qui s'octroie Lui-même les souffrances de son
choix. S'il endure des souffrances qui sont iné-
vitables, parce qu'elles sont l'apanage naturel
des faiblesses de l'enfance. Il leur donne néan-
moins un caractère de vertu divine par l'accep-
tation antérieure qu'il a faite d'un état où tout
doit converger vers l'accomplissement parfait de
son immolation totale.
C'est donc notre adorable Victime elle-même
qui coordonne et harmonise tout dans sa vie. Il
entre dans ses desseins d'amour et de miséri-
corde que tout la fasse souftVir, du commence-
ment de son Sacrifice à la fin. Et puisque rien
en elle ne peut échapper à l'immolation, non
200 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
seulement les choses les plus minimes la feront
souffrir, mais encore chaque souffrance pren-
dra, pour elle, les proportions excessives de son
immense amour.
Il est dans la vie d'enfance de Jésus des souf-
frances qui tiennent à sa double nature divine et
humaine, et d'autres qui ne sont que l'effet na-
turel des événements humains.
En tant que Dieu, Jésus ne connaît point de li-
mites. Il habite l'immensité et se meut dans les
espaces infinis. Tout enfant. Il est comprimé dans
un espace fort restreint, Il est soumis à des lois
physiques, Il n'est pas libre de tous ses mouve-
ments, et ainsi II enchaîne son activité éternelle
dans une immobilité presque complète. En gran-
dissant, Il acquerra plus de souplesse et de force,
mais II continuera quand même à porter le poids
de son corps qui emprisonnera son ame et l'em-
pêchera de s'envoler.
Le Verbe est la parole vivante et éternelle; son
nom est l'expression de la perfection essentielle
qui est en Dieu. Il est la vie ! D'un mot II a créé
les mondes, d'un mot II jugera les vivants et les
morts. Et pourtant. Le voilà sans voix, renfermé
dans les liens de la chair. Il se tait. Lui, la parole
incréée ! Il fait silence, Lui, la louange infinie du
Père ! Voulant ressembler à tous les autres en-
JÉSUS VICTIME PENDAiNT SA VIE 201
fants, Il attendra que sa langue soit déliée pour
proférer des paroles intelligibles ; jusque-là, Il
s'imposera un mutisme qui ajoutera à tout ce
qu'il a déjà sacrifié en s'incarnant.
Comme pour soufTrir davantage, Jésus veut
naître dans la saison la plus rigoureuse', sans
autre gîte qu'une étable -, réduit à l'extrême pau-
vreté, condamné aux incertitudes du lendemain ;
devenant bientôt l'objet de la haine de son pre-
mier et cruel persécuteur ; occasionnant ainsi
le massacre d'une multitude d'innocentes vic-
times ^ ; obligé Lui-même de s'enfuir de son
pays et, après un long et pénible voyage à tra-
vers un désert aride, de se faire exilé sur une
terre étrangère^,
' « Le Christ, dit Saint Thomas, a choisi X aspérité de l' hiver
pour sa naissance, afin de souffrir jjour nous dès ce moment
Yaffliction de la chair. » S. Thom., III p., q. 35, a. 8, ad 3.
2 « Marie enfanta son fils premier-né, et l'enveloppa de langes,
et le déposa dans une crèche, car il n'y avait pas eu de place
pour eux dans l'hôtellerie. » Luc, ii, 7.
' « Alors Hérode, voyant qu'il avait été trompé par les mages,
s'irrita violemment et envoya tuer tous les enfants qui étaient
à Bethléem et dans les environs, depuis l'âge de deux ans et
au-dessous. » Matth., ir, 16.
. '' « Un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph disant :
Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et fuis en Egypte et de-
meure là jusqu'à ce que je te reparle ; car il arrivera qu'Hérode
cherchera l'enfant pour le faire mourir. » Matth., ii, i3.
2Ô2 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
Et tout cela en compagnie de sa Mère et de
saint Joseph, dont II partage les angoisses et
qu'il ne peut soustraire aux conséquences dou-
loureuses des volontés divines '.
Ce n'est pas assez pour satisfaire son désir de
souffrance ; Jésus entrevoit au terme de sa course
l'immolation sanglante qui couronnera sa vie de
Victime, et II aspire déjà à verser son sang. S'il
ne le soutire pas totalement de ses veines, parce
que l'heure de son Sacrifice, marquée dans les
décrets éternels, n'a pas encore sonné, Il se pré-
sente néanmoins avec empressement au couteau
de la circoncision, pour faire plus expressément
acte de Victime par cette première effusion de
son sang. Il fait de cette cérémonie légale comme
une consécration officielle de son caractère de
Victime, en s'offrant à son divin Père qui L'im-
mole et en répandant déjà son sang pour purifier
l'humanité de ses iniquités ^.
1 « Joseph se levant prit Xenfant et sa mère pendant la nuit
et se retira en Egypte. » Matth., h, 14.
2 Le Docteur angéiique exprime les mêmes pensées, quand il
dit que « la circoncision signifiait l'affranchissement de la géné-
ration ancienne dont nous sommes délivrés par la passion du
Christ ; c'est pourquoi la vérité de cette figure n'a pas été plei-
nement accomplie dans la naissance du Christ, mais dans sa
passion. » Et plus loin : « Comme le Christ s'est soumis par sa
volonté propre à la mort qui est Yeffet du péché, quoiqu'il ne
fût coupable d'aucune faute ; de même il s'est soumis à la cir-
concision, qui est le remède du péché originel, bien qu'il n'eût
pas contracté cette tache. » S. Thom., III p., q. 37, a. 1, ad 1 et 3.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 20O
Enfant divin, liant sa toute-puissance et souf-
frant de son impuissance. Enfant d'intelligence
infinie, s'abandonnant en aveugle à des lois ter-
restres qui Le régissent. Enfant d'éternelle sain-
teté, qui subit les châtiments réservés aux pé-
cheurs. Enfant d'ineffable charité, que son amour
pousse prématurément aux excès sublimes du
sacrifice. Enfant-Dieu Victime, que je vois naître
et grandir dans la souffrance jusqu'à l'immola-
tion suprême du Calvaire. Soyez loué, béni,
adoré, remercié et aimé à jamais !
m. — Jésus Victime à Nazareth
On pourrait être parfois tenté de croire que
Jésus a peu souffert à Nazareth, dans ce séjour
paisible, silencieux et recueilli où II a passé la
plus grande partie de sa vie. Aucun événement
important n'est venu troubler cette céleste soli-
tude. Tout y a été ordonné, uniforme, sanctifié
par la prière et le travail, au milieu des joies
pures et calmes d'une vie de famille où les sua-
vités divines se mêlaient aux douceurs les plus
saintes de la terre. Comment la douleur pouvait-
elle trouver place dans ce foyer incomparable de
bonheur et de paix ?
Ne nous semble-t-il pas, au contraire, qu'après
204 I>E JÉSUS DANS SON tTAT DE VICTIME
les premières souffrances de l'enfance et avant
d'entrer directement dans la dernière phase de
sa vie, qui sera sa préparation prochaine au Sa-
crifice, Jésus dût jouir paisiblement des charmes
de sa vie cachée, en compagnie des deux créa-
tures privilégiées qui formaient sa famille de la
terre ? Maintenant qu'extérieurement îl a pris
possession de Lui-même, qu'il grandit, que ses
années s'épanouissent dans les joies et les clartés
de la jeunesse, qu'il s'occupe à un travail favo-
rable au développement de ses forces physiques
et que son âme peut librement se livrer à des
colloques intimes et prolongés avec Dieu, ne
doit-Il pas être profondément heureux d'un bon-
heur qui atténue considérablement en Lui la
peine et la souffrance ?
Penser ainsi serait méconnaître le caractère
suréminent et essentiel de Victime en Jésus ; ce
serait perdre de vue ce pour quoi II est venu ; ce
serait ou'blier la Justice de Dieu qui ne désarme
pas et les misères profondes de l'humanité qui
réclame un Sauveur ; ce serait ne plus rien com-
prendre à ce Mystère de l'Incarnation du Verbe
qui, dans sa double nature divine et humaine,
réunit les oppositions les plus extrêmes qui puis-
sent exister dans un Dieu fait créature.
N'oublions pas qu'en soi il n'y a pas compati-
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 203
bilité entre ce qui est et ce qui n'est pas, entre
le principe unique de toutes choses et le néant,
entre l'immensité et le fini, entre la toute-puis-
sance et la dépendance, entre le bonheur parfait
et la souffrance, entre l'éternité et le temps. Or,
Jésus porte en Lui-même ces prodigieux con-
trastes, et, tout ineffable qu'est l'Union hyposta-
tique qui Lui permet d'accomplir les décrets ado-
rables de la Très Sainte Trinité, Il trouve dans
ce Mystère même, par une volonté non moins
formelle, l'occasion et le inotif d'humiliations et
de souff'rances qui Le maintiennent constam-
ment dans un état de Victime.
Dans le silence de la solitude comme dans la
vie extérieure, dans le secret comme en public,
dans la prière comme dans l'action, Jésus est
Victime et II n'est que Victime. De même qu'il
était Victime sous les charmes de l'enfance. Il
reste Victime sous les traits agréables du jeune
homme qui grandit et de l'homme fait qui se
fortifie.
Dès lors, Jésus doit trouver partout des sujets
de souff"rance. Il en rencontre dans la vie même
qu'il mène sur la terre. Lui, le grand Dieu de
l'univers ; Il en éprouve dans sa sujétion cons-
tante aux nécessités de la vie, dans le besoin
qu'il a de s'alimenter et de se reposer, dans les
sensations pénibles de la température, dans les
206 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
labeurs assidus auxquels II se condamne, dans
les fatigues qu'il supporte, et dans les nombreux
ennuis qui sont le partage de toute existence
humaine.
S'il souffre. Il sait que la souffrance est le châ-
timent du péché ' ; s'il peine, Il se rappelle que le
travail est une conséquence expiatrice de la dé-
sobéissance - ; s'il se soumet aux malaises quoti-
diens et à l'intempérie des saisons, c'est pour ex-
pier les innombrables sensualités des hommes^;
s'il prie, c'est pour intercéder en faveur des
pécheurs et leur épargner les souffrances éter-
nelles^.
' « La peine infligée au genre humain par suite du péché,
consiste dans la mort et les autres souffrances de la vie pré-
sente. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 55.
-' « Dieu dit à Adam : Parce que vous avez mangé du fruit
de l'arbre que je vous avais défendu de manger, la terre sera
maudite à cause de ce que vous avez fait, et c'est à force de
travail que vous en tirerez de quoi vous nourrir ; vous man-
gerez votre pain à la sueur de votre front. » Gen., m, 17, 19.
3 « Ainsi donc, puisque le Christ a souffert dans la chair,
vous aussi armez-vous de la même pensée ; car celui qui a souf-
fert dans la chair en a fini avec le péché, afin de vivre, non
plus selon les convoitises des hommes, mais selon la volonté
de Dieu. » I Pierre, iv, 1, 2.
« Quoi de plus pur, s'écrie Saint Augustin (De Trin., L. 4,
c. 1 4), pour purifier les vices de tous les mortels, que cette
chair née dans le sein d'une Vierge sans la contagion de la
concupiscence charnelle ! »
^ « Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le
Juste. C'est lui qui est une propitiation pour nos péchés. »
I Jean, ii, 1, 2,
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 207
Il n'y a pas que les événements et les condi-
tions naturelles de sa vie mortelle qui soient pour
Jésus une occasion de souffrance, il y a aussi
son contact habituel avec les hommes.
Il constate à tout instant combien la nature
humaine a été viciée par le péché ; Il voit l'abîme
de misères dans lequel l'humanité est tombée ;
Il considère, dans les hommes, la malice des uns
et la faiblesse des autres ; Il est témoin de l'aveu-
glement qui obscurcit les intelligences et de la
corruption qui empoisonne les cœurs ; Il re-
marque chez le grand nombre la résistance à la
grâce et chez tous l'irrésistible tendance au mal.
Il comprend que ce fond universel de misères
et de péchés est non seulement la cause de la
perte des âmes, mais encore la source de tous
les malheurs des hommes entre eux, de leurs
mauvais procédés et de leurs jalousies, de leurs
inimitiés et de leurs haines, de leurs luttes et de
leurs crimes.
Lui-même a plus d'une fois expérimenté ces
tristes effets du péché dans ses rapports avec
ceux qui L'entourent, dans les procédés malveil-
lants des hommes à son égard, dans l'humilia-
tion dont sa pauvreté est la cause, dans l'indiffé-
rence et le mépris que Lui attire son humble
condition, dans l'inconvenance de paroles et de
traitements de la part des gens grossiers avec
208 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
lesquels II traite, dans les exigences capricieuses
et parfois la dureté insolente des maîtres pour
lesquels II travaille.
Autant d'occasions pour Jésus Victime de s'of-
frir chaque fois à son Père, pour réparer ces
fautes et expier les péchés de tous les hommes.
C'est ainsi que son contact avec l'humanité, qu'il
aimait pourtant jusqu'à s'être incarné pour elle,
Lui devenait une perpétuelle souflrance que, loin
de vouloir atténuer, Il faisait plus intense afin de
la rendre plus méritoire.
Ce sujet de souffrance et d'immolation pendant
le séjour à Nazareth n'a pas été toutefois le plus
douloureux. Il existait, pour Jésus, un calvaire
intérieur dont la croix était plantée dans son
âme et sur laquelle II se tenait sans cesse atta-
ché : c'était le calvaire de ses relations avec son
divin Père.
Depuis qu'il s'était uni à l'humanité, le Verbe
divin était partout accompagné de sa nature hu-
maine, lorsqu'il traitait avec son Père. Il se pré-
sentait à lui comme le Rédempteur choisi de
toute éternité pour satisfaire à la Justice divine
et relever l'homme de sa chute. Il lui parlait, non
plus comme Verbe incréé, mais comme Homme-
Dieu chargé des péchés du monde, comme Vic-
time offerte pour les expier tous,
I
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 209
Sa vie mortelle Lui avait été donnée pour
accomplir cette œuvre de miséricorde infinie ;
Jésus le rappelle sans cesse à son Père, et le
Père ne voit en son Fils que la Victime destinée
à être immolée. Leurs rapports mutuels reposent
nécessairement sur ce fait. Jésus ne peut traiter
avec Dieu son Père que comme un coupable qui
a assuiné volontairement mais effectivement la
responsabilité de subir le châtiment de la préva-
rication de l'humanité.
Pendant ces longues années II accumulera
ainsi les supplications en faveur des pécheurs,
Il s'offrira à payer leurs dettes, Il s'appliquera à
fléchir la Justice inexorable de Dieu, Il repré-
sentera à son Père tout ce qu'il apporte d'amour
pour le glorifier et toutes les souffrances qu'il
met à sa disposition pour pardonner aux hommes
qu'il veut à tout prix sauver.
Qui dira les ardeurs divines du Cœur de Jésus
intercédant auprès de son Père pour le salut du
monde ! Qui mesurera l'intensité de la douleur
dans l'âme de la divine Victime qui se savait
d'autant plus digne d'être exaucée qu'elle se pré-
sentait dans un état de plus parfaite iminolation !
De sorte que l'on peut dire en vérité, que toute
la vie de Jésus à Nazareth a été une vie de souf-
france et de sacrifice ; souffrance et sacrifice ca-
chés aux yeux des hommes, mais parfaitement
210 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
en harmonie avec l'humiliation suprême de l'In-
carnation et l'extrême immolation du Calvaire.
Jésus Victime trouvait, en outre, une non
moins continuelle occasion de souffrance dans
ses entretiens avec Marie et Joseph. Pendant
ces années de solitude, que d'intimes cœur-à-
cœur entre ce Fils unique et sa Mère, entre cet
Homme-Dieu et son père putatif! Que de choses
du ciel Jésus avait à leur révéler! Et parmi tout
ce dont 11 avait à cœur de les entretenir, aucun
sujet ne L'attirait autant que les motifs de sa
venue en ce monde, le choix qu'il avait fait de
la souffrance pour expier le péché, et l'excès
d'amour pour son Père et pour les hommes qui
allait Le porter à donner sa vie et à mourir dans
l'ignominie.
Marie s'habitua ainsi à voir dans son Fils bien-
aimé un doux Agneau voué au plus horrible des
supplices, pendant que saint Joseph s'associait
à l'excessive douleur qui remplissait le cœur de
la Mère et celui du Fils. Admirable trinité dont
l'amour était scellé dans la souflFrance et le sang !
Nazareth est vraiment un Calvaire où la Vic-
time divine s'entretient avec le ciel et la terre de
l'objet de ses plus ardentes inspirations : son
immolation dans la mort.
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE
IV. — Jésus Victime dans sa Vie publique
Il y a trente ans que Jésus est apparu dans le
monde, trente ans qu'il vit dans le secret, trente
ans qu'il savoure les humiliations de sa condi-
tion de créature, trente ans qu'il se tient devant
son Père comme une Victime pour arrêter le
bras de sa Justice et implorer sa Miséricorde.
Dans le cours de ces trente années, que de re-
gards vers le ciel, que de soupirs enflammés à la
pensée de Dieu son Père, que d'élans de charité
divine, que d'incessantes aspirations vers l'éter-
nelle Patrie dont son amour pour les hommes
L'avait exilé * ! Egalement, que de larmes ver-
sées sur l'ingratitude humaine, que de visions
crucifiantes à l'approche des grands jours de
douleur, que de désirs sans cesse renaissants de
payer de son sang le salut de l'humanité !
Aussi, avec quel empressement Jésus sort de
^ Si, comme Dieu, Jésus n'a pas quitté le sein de son Père,
où il demeure de toute éternité, selon ce qu'il dit, en Saint Jean
(m, i3) : M Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est
descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel » ; ce-
pendant, en tant qu'Homme-Dieu, il ne séjourne encore que
sur la terre et il attend l'heure de son Sacrifice sanglant pour
ensuite faire participer son Humanité à sa gloire divine, ce
qu'il exprimera plus tard par ces paroles (Jean, xvn, 5) : « Main-
tenant, Père, glorifiez-moi en vous-même, de la gloire que j'ai
eue en vous avant que le monde fût. »
212 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
sa solitude pour se mêler davantage aux pé-
cheurs ! Avec quelles ardeurs II s'élance au-de-
vant de la souffrance qui Lui tend les bras ! Avec
quelle joie divine II entre sur ce nouveau théâtre
hérissé de douleurs, où la malice des hommes
finira par s'en emparer pour Le conduire au sup-
plice ! C'est une Victime qui fait son apparition,
une Victime assoiffée d'opprobres et de souf-
frances, une Victime qui accourt vers ses enne-
mis pour en être méprisée, vers ses bourreaux
pour en être crucifiée.
Trois années vont s'écouler pour Jésus dans
un labeur incessant, au milieu de contradictions
sans nombre, en compagnie de gens incultes
et grossiers, en contact immédiat avec le péché
sous toutes ses formes ; Il sera témoin de l'igno-
rance profonde des masses, en butte aux ma-
nœuvres déloyales de ses adversaires, exposé à
la malice et à la haine des pharisiens, sujet aux
persécutions et aux outrages, contraint de com-
battre les préjugés les plus faux sur sa Personne,
sa mission et sa doctrine.
Il parlera un langage que les hommes, trop
terrestres et trop sensuels, ne comprendront
pas*. Il cherchera à détacher de la terre les âmes
1 « Si je vous dis des choses terrestres et vous ne me croyez
pas, comment croirez-vous si je vous dis des choses célestes ? »
Jean, m, 12,
JESUS VICTIME FENDAM- SA VIE 210
créées pour les biens éternels, et II ne réussira
que dans une faible mesure à les arracher à la
matière et aux biens périssables de ce monde '.
Il montrera le ciel, où la possession de Dieu est
complète et le bonheur sans fin, et peu voudront
sacrifier leurs plaisirs éphémères pour des jouis-
sances éternelles '^.
Il annoncera une doctrine toute divine, qui pa-
raîtra trop sévère et trop difficile ^. Il invitera les
pécheurs au repentir, et un trop grand nombre
hélas ! refuseront de faire les sacrifices qu'im-
pose la conversion '*. Il tracera aux justes la voie
' « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas
comprise. » Jean, i, 4, 5.
'^ « La lumière étant venue dans le monde, /es hommes ont
mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres
étaient mauvaises. » Jean, m, 19.
3 L'Evangile est plein de ces attitudes hostiles à la doctrine
de Jésus, de la part des ennemis du Sauveur. Les hommes
étaient trop sensuels, trop attachés aux biens de la terre et trop
ambitieux des honneurs de ce monde, pour goûter une doctrine
qui ne leur parlait que de renoncement, de pénitence, de sa-
crifice, d'amour de Dieu et de surnaturel. Aussi, comme pour
justifier leur lâcheté et leur opposition, mettaient-ils en avant le
prétexte de l'ignorance de celui qui les enseignait : « Comment
connaît-il les lettres, lui qui n'a pas étudié?» (Jean, vu, i5) ;
quand ils n'allaient pas jusqu'à l'accuser d'erreur et de men-
songe : « Il égare la multitude » (Ibid., 12).
"* « Faites pénitence » (Matth., m, 2). — « Si vous ne faites
I pénitence, vous périrez tous » (Luc, xiii, 3). « Vous mourrez
dans votre péché » (Jean, viii, 21).
214 1»E JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
de la vertu et de la perfection, et II sera forcé de
déclarer que peu entrent par la porte étroite qui
introduit au ciel '.
Il attirera à Lui les foules subjuguées par sa
parole '^ et II deviendra, en revanche, l'objet de
l'astuce haineuse de ses contradicteurs-'. Il s'en-
tourera de toutes les misères accourues pour
être soulagées \ et ses bienfaits souvent ne fe-
* « Entrez par la porte étroite, parce que la porte large et la
voie spacieuse est celle qui conduit à la perdition, et ils sont
nombreux ceux qui entrent par elle. Qu'elle est étroite la porte
et resserrée la voie qui conduit à la vie, et il y en a peu qui
la trouvent. » Matth., vu, i3, 14.
- « Il commença de nouveau à enseigner auprès de la mer, et
une grande foule se rassembla autour de lui. » Marc, iv, 1 .
« La foule admirait sa doctrine. » JMatth., vu, 28.
« Tous dans la sj-nagogue avaient les yeux fixés sur lui. Et
ils admiraient les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. »
Luc, IV, 20, 22.
« Ils étaient ravis de sa doctrine, parce qu'il parlait avec
autorité. » Ibid., 32.
« Tous lui donnaient de grandes louanges. » Ibu)., i5.
'' « Les pharisiens et les docteurs de la loi commencèrent à le
presser fortement pour lui fermer la bouche sur une foule de
questions, lui tendant des pièges et cherchant à tirer de sa
bouche de quoi l'accuser. » Luc, xi, 53, 54.
« Les princes des prêtres et les scribes l'observant, envoyèrent
des gens qui feignaient d'être justes pour lui tendre des em-
bûches et le surprendre dans ses paroles. » Luc, xx, 19, 20.
* « Une grande multitude de peuple de toute la Judée et de
Jérusalem et des bords de la mer et de Tyr et de Sidon, étaient
venus pour l'entendre et pour être guéris de leurs langueurs.
Et ceux qui étaient tourmentés par des esprits immondes étaient
aussi guéris. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce
qu'une vertu sortait de lui et les guérissait tous. » Luc, vi, 17-19'
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 2tD
ront que multiplier les ingrats'. Il entendra les
propos de la foule voulant Le faire roi -, aux-
quels feront écho plus tard les outrages de ceux
qui se moqueront de Lui comme d'un roi de
théâtre '■'.
Il se laissera acclamer un moment par la multi-
tude enthousiaste S pour en être peu après insulté
' « Dix lépreux vinrent au-devant de lui, qui se tinrent éloi-
gnés et qui élevèrent la voix, disant : Jésus, Maître, aie pitié de
nous. Dès qu'il les vit, il dit : Allez, montrez-vous aux prêtres ;
et il arriva que pendant qu'ils allaient ils furent purifiés. Or,
un d'entre eux, dès qu'il vit qu'il était purifié, retourna glori-
fiant Dieu à haute voix. Et il tomba la face contre terre à ses
pieds en rendant grâces ; et il était Samaritain. Et Jésus pre-
nant la parole dit : Est-ce que dix n'ont pas été purifiés ?
Et les neuf oit sont-ils ? Il ne s'en est point trouvé qui soit
revenu et qui ait rendu gloire à Dieu, sinon cet étranger. »
Luc, XVII, 12-18.
- « Lorsqu'ils eurent vu le miracle qu'avait fait Jésus ils di-
rent : Il est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde.
Jésus donc ayant connu qu'ils devaient venir pour l'enlever et
le faire roi, s'enfuit de nouveau sur la montagne, tout seul. »
Jean, vi, 14, i3.
3 « Alors les soldats du gouverneur, menant Jésus dans le
prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte. Et, l'ayant
dépouillé, ils l'enveloppèrent d'un manteau rouge. Et ils tres-
sèrent une couronne d'épines et la mirent sur sa tête, ainsi
qu'un roseau dans sa main droite ; et, fléchissant le genou de-
vant lui, ils se moquaient de lui, disant : Salut, roi des Juifs.
Et ils crachèrent sur lui et prirent le roseau et en frappèrent sa
tête. » Matth., .\xvii, 27-30.
* « Une foule nombreuse étendit ses vêtements sur le chemin,
d'autres coupaient des branches d'arbres et en jonchaient le
chemin. Et la foule qui précédait et celle qui suivait criait,
disant : Hosanna au Fils de David, béni soit celui qui vient
2l6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
et traité comme un malfaiteur et un criminel '.
Et lorsque cet infatigable apôtre des foules,
après avoir semé à pleines mains ses bienfaits,
éclairé les intelligences, réchauffé les cœurs, rec-
tifié et affermi les volontés, soulèvera un autre
coin du voile qui cache l'horizon immense de son
infinie charité, et qu'il montrera au grand jour,
dans l'annonce du Sacrement de la vie éternelle,
la condescendance divine qui porte l'Homme-
Dieu à se faire la nourriture des âmes, presque
tous ceux que la puissance d'un récent miracle
figuratif avait éblouis^ s'éloigneront incrédules
en face d'une aussi grande merveille ' ; et Jésus se
au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des deux ! Et
lorsqu'il entra dans Jérusalem, toute la ville fut émue, disant :
Oui est celui-ci ? Mais le peuple disait : C'est Jésus, le prophète
de Nazareth en Galilée. » Matth., xxi, S-u.
1 « Ils amenèrent Jésus de chez Caïphe dans le prétoire. Pilate
donc vint à eux et dit : Quelle accusation portez-vous contre cet
homme? Ils lui répondirent : S'il n'était pas un malfaiteur,
nous ne vous l'aurions pas livré... Enlevez-le, enlevez-le, cruci-
fiez-le. » Jean, xvni, 28-3o ; xix, i5.
2 La première multiplication des pains, où Jésus avait nourri
cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec
cinq pains et deux poissons. Voir Mattii., xiv, i3-21 ; Marc, vi,
3o-44; Luc, ix, 10-17 ! Jean, vi, t-i3.
3 « Les Juifs murmuraient contre lui parce qu'il avait dit :
Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. » Jean, vi, 41.
« Beaucoup de ses disciples, en l'entendant, dirent : Cette pa-
role est dure, et qui peut l'écouter ?... Dès lors, beaucoup de
ses disciples se retirèrent et ils n'étaient plus avec lui. » Jean,
VI, 61, 67.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 2I7
trouvera isolé, entouré seulement de quelques
disciples '. En réponse à la générosité divine qui
Le pousse à donner sa chair à manger et son sang
à boire-, Il entendra un jour les clameurs déi-
cides de tout un peuple en délire réclamant son
sang pour en inonder eux et leurs descendants^.
Quel ensemble de souffrances, quels sujets
d'humiliations, quel océan d'amertumes dans
cette vie d'apostolat traversée par tant d'obs-
tacles, contrecarrée par tant d'oppositions sys-
tématiques, aux prises avec tant d'éléments di-
vers d'ignorance, de faiblesse, de contradiction,
de résistance et de malice !
Il semble qu'il eût été naturel que Jésus ren-
contrât une tout autre attitude de la part des
1 « Jésus donc dit aux Douze : Est-ce que vous voulez, vous
aussi, vous en aller ? » Jean, vi, 68.
- « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez la
chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous
n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit
mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier
jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang
est vraiment un breuvage. » Jean, vi, 54-56.
3 « Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus qui est appelé
Christ ? Tous dirent : Qu'il soit crucifié ! Le gouverneur leur
dit : Mais quel mal a-t-il fait ? Mais ils crièrent encore plus :
Qu'il soit crucifié ! Or, Pilate voyant qu'il ne gagnait rien et
que le tumulte allait croissant, prit de l'eau et se lava les
mains devant le peuple, disant : Je suis innocent du sang de ce
Juste, c'est à vous de voir. Et tout le peuple répondit : Que son
sang soit sur nous et sur nos enfants I » Matth., xxvii, 22-25.
21 8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
hommes et qu'à ses multiples bienfaits répon-
dissent des procédés pleins d'égard et de gra-
titude. Comment, en effet, un semblable thau-
maturge, distribuant à profusion les miracles
comme en étant le souverain détenteur, n'a-t-Il
pas groupé autour de Lui autant d'admirateurs
qu'il avait de témoins? Comment un Dieu, des-
cendu dans l'humanité et enseignant une doc-
trine aussi céleste, n'a-t-Il pas rencontré partout
la soumission et l'adhésion des intelligences et
n'a-t-Il pas fait de tous ses auditeurs autant de
disciples? Comment un Dieu Sauveur, si plein
de bonté et de charité, n'a-t-Il pas gagné le cœur
de tous les hommes ?
Il ne pouvait en être ainsi. Car Jésus n'était
pas venu pour jouir, Lui qui possède essentielle-
ment la félicité parfaite ; Il n'aspirait pas à être
acclamé, Lui qui est l'objet des louanges éter-
nelles ; Il ne cherchait pas la gloire de ce monde,
Lui qui est la gloire unique du Père. Sans doute,
Il voulait éclairer, convertir et sauver tous les
hommes, mais sans violenter leur liberté. Sans
doute, sa mission était de prêcher, d'enseigner,
d'agir divinement sur les esprits et les cœurs ;
néanmoins II devait l'accomplir non dans le
triomphe extérieur mais dans l'humiliation S
* « Le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais
pour servir. » Matth., xx, 28. — « Il s'est anéanti lui-même, en
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 219
non par le succès incontesté mais par la con-
tradiction ', non par la paix mais par le glaive-,
non par l'admiration mais par la souffrance '.
Jésus, Victime dans sa conception, dans sa
naissance, dans son enfance et sa vie cachée,
demeure Victime dans sa vie publique ; et, dès
lors, ses démarches, ses paroles, ses actes doi-
vent en porter le cachet.
Il souffre dans l'exercice même de sa mission,
parce que c'est la mission d'une Victime. Il
souff^re en distribuant ses bienfaits et en multi-
pliant ses miracles, parce qu'il sait qu'il fait des
ingrats ^ Il souff're en prêchant les vérités éter-
nelles, parce qu'il voit le nombre considérable de
prenant la forme d'un esclave. Il s'est humilié lui-même, se
faisant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix.» Phil.,
II, 7, 8.
^ Le prophète Isaïe avait annoncé que « le Christ serait pour
les deux maisons d'Israël une pierre d'achoppement et de scan-
dale » (Is., VIII, 14). Et le saint vieillard Siméon, tenant l'Enfant
Sauveur dans ses bras, n'avait pas craint de dire à sa Mère :
« Cet enfant-là a été établi pour la ruine et la résurrection d'un
grand nombre en Israël et pour être un signe de contradiction »
(Luc, II, 34). Ce que proclament, à leur tour. Saint Pierre
(I Pierre, ii, 8) et Saint Paul (Rom., ix, 33).
' « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »
Matth., X, 34.
^ « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup et qu'il
soit mis à mort. » Luc, ix, 22.
* « Quoiqu'il eût fait de si grands miracles devant eux, ils
ne croyaient pas en lui, » Jean, xii, 37.
220 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
ceux qui les rejettent '. Il souffre en se révélant
Lui-même ainsi que son Père qui est dans les
cieux, parce que tous deux demeurent quand
même inconnus et méprisés de beaucoup '-. Il
souftre en prodiguant son amour, parce que trop
de cœurs glacés restent inaccessibles à son im-
mense charité ^.
Que Jésus parle aux foules ou se retire à
l'écart pour prier, qu'il parcoure les villes et les
bourgades ou qu'il s'entretienne dans le secret
avec ses disciples, qu'il montre sa toute-puis-
sance universelle ou qu'il semble à certaines
heures devenir la proie de ses ennemis, qu'il
parle en maître ou qu'il subisse l'outrage, qu'il
soit respecté ou qu'il soit injurié, qu'il accepte
les honneurs ou qu'il affronte les humiliations,
qu'il paraisse destiné à la gloire ou qu'il soit
* « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous
pas ? » Jean, viii, 46.
« Si je ne fusse pas venu et ne leur eusse point parlé, ils
n'auraient pas de péché; mais maintenant, ils n'ont point d'ex-
cuse de leur péché. » Jean, xv, 22.
2 « Vous ne savez ni d'ow je viens ni oii je vais ; vous jugez
selon la chair. » Jean, viii, 14, i5.
« Celui qui m'a envoyé est vrai, et vous ne le connaissez
pas. » Jean, vu, 28.
« Ils ne connaissent pas celui qui m'a envoyé. » Jean, xv, 21.
« Père juste, le inonde ne vous a pas connu. » Jean, xvii, 25.
« Ils ont haï et moi et mon Père. » Jean, xv, 24.
3 « Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. »
Jean, v, 40.
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 221
voué au mépris : partout et toujours il y a pour
Lui un sujet de souffrance et II se trouve dans
son rôle de Sauveur et de Victime.
Il est d'autres souffrances inhérentes à sa mis-
sion et dont Jésus s'est abondamment abreuvé
pendant cette période de sa vie de Victime.
La première est celle qui Lui est venue de la
séparation de sa Mère. Trente ans d'intimité et
d'amour mutuel, comme il n'en existera jamais
sur la terre, avaient cimenté divinement ces
deux cœurs faits l'un pour l'autre et créé entre
eux une harmonie de pensées, de sentiments
et de volontés que la séparation, sans doute,
ne pouvait briser, mais que l'éloignement allait
rendre douloureuse. Les tête-à-tête seront inter-
rompus, les épanchements intimes du cœur se-
ront espacés. La souffrance restera le partage
de cette tendre Mère et de ce Fils incomparable,
mais ils souffriront à distance. L'un et l'autre
porteront dans leur âme le calvaire de douleur
devenu leur commune destinée et sur la croix
duquel ils doivent ensemble être crucifiés.
Jésus ne verra plus sa Mère que par inter-
valles, mais II sentira au loin les battements de
son cœur ; Marie n'entendra plus son Fils, mais
elle lira à distance dans son âme. Mère de dou-
leur, elle conservera dans son cœur les révéla-
222 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
tions crucifiantes de son Fils Victime ; et Jésus
emportera dans le sien les sentiments de com-
passion et les ardents désirs d'immolation qui
préparaient sa Mère à devenir la Reine des mar-
tyrs et la co-rédemptrice du genre humain. La
souflfrance d'amour qui les unit les fera vivre
encore l'un pour l'autre, jusqu'à l'heure où, s'of-
frant comme une seule Victime, ils s'immoleront
dans un même et suprême Sacrifice.
Jésus a fait ses adieux à sa Mère et s'est retiré
dans une solitude profonde pour se préparer plus
directement à la vie d'apostolat qui Lui réserve
tant de déboires, de peines et de sacrifices.
Il commence par infliger à son corps la rude
pénitence d'un long jeûne de quarante jours.
Sans encore se livrer à la mort, Il se réduit à
une faiblesse extrême et se refuse le plus léger
soulagement, afin d'expier tous les péchés de
sensualité que les hommes commettent si faci-
lement '. Et, humiliation suprême, dans cet état
déjà si mortifiant, Jésus permet au tentateur de
s'approcher de Lui, Il laisse Satan Lui adresser
' « Lorsqu'il eût jeûné quarante jours et quarante nuits, il
eut faim. » ÎMattii., iv, 2.
« // ne mangea rien pendant ces jours, et après qu'ils furent
passés il eut faim. » Llc, iv, 2,
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VJE 223
la parole ', Il souffre que celui-ci Le transporte
' «Jésus fut conduit dans le désert par l'Esprit, afin d'être
tenté par le diable... Et le tentateur s'approchant de lui, lui
dit : Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des
pains. » Matth., iv, i, 3.
Remarquons tout d'abord, avec Saint Thomas, que Jésus n'a
pas subi la tentation du démon, ni qu'il l'a simplement prévue,
mais qu'il l'a voulue comme entrant dans le plan général de
ses suprêmes humiliations. « Le Christ, dit-il, s'est soumis au
démon par sa volonté propre pour être tenté, comme aussi il
s'est volontairement soumis à ses suppôts pour être mis à mort. »
(S. Thom., III p., q. 41, a. 2). — C'est ce qu'exprime d'ailleurs
clairement le texte ci-dessus de Saint Matthieu. Jésus s'est donc
livré au tentateur ; comme dit Saint Grégoire, dans son Hom.
XVI in Evang. : « Son Esprit l'a conduit là où l'esprit malin l'a
trouvé pour le tenter ». Et, continue Saint Thomas, « le démon
tente plus fortement celui qui est solitaire ; d'où il suit que le
Christ est allé dans le désert comme dans un champ de ba-
taille, pour y être tenté par le diable. C'est ce qui fait dire à
Saint Ambroise (Sup. Luc, c. 4) que le Christ se retirait à
dessein dans le désert pour y provoquer le démon ».
Le Docteur angélique ajoute : « Autrement le diable n'aurait
pas osé venir à lui » ; et il en donne la raison, dans l'article pré-
cédent. « Comme le dit Saint Augustin (De civ. Dei, L. 9, c. 21),
le Christ s'est fait connaître aux démons autant qu'il l'a vou-
lu, non par ce qui est la vie éternelle, mais par des effets tem-
porels de sa vertu, d'après lesquels ils conjecturaient qu'il était
le Fils de Dieu. Mais comme d'ailleurs ils voyaient en lui des
signes de faiblesse humaine, ils ne savaient pas avec certitude
qu'il était le Fils de Dieu, et c'est pour cela qu'ils voulurent
le tenter. C'est ce qu'exprime l'Evangile (Matth., iv, 2, 3) quand
il dit (\n'après que le Seigneur eût faim, le tentateur s'approcha
de lui ; parce que, selon la remarque de Saint Hilaire, le démon
n'aurait pas osé tenter le Christ, s'il n'eût reconnu en lui, d'après
l'infirmité de la faim, ce qui appartient à l'homme. Ce qui est
évident d'après la manière dont il l'a tenté, puisqu'il dit : Si tu
es le Fils de Dieu ; ce que Saint Ambroise explique, en disant :
Pourquoi emploie-t-il cette manière de s'exprimer, sinon parce
224 DE JESUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
dans les airs ' et II se rabaisse au point de l'auto-
riser à L'inciter au péché ^.
qu'il savait que le Fils de Dieu viendrait, mais, à cause de cette
infirmité corporelle, il ne pensait pas qu'il était venu. » S. Thom.,
m p., q. 41, a. 1, ad 1.
* « Alors le diable le transporta dans la cité sainte et le plaça
sur le pinacle du temple... Le diable de nouveau le transporta
sur une montagne très élevée. » JSIatth., iv, 5, 8.
« Il a souffert que le démon l'enlevât sur le faîte du temple,
ou sur une montagne très élevée. Il n'est pas étonnant, ajoute
Saint Grégoire, qu'/7 lui ait permis de le conduire sur une mon-
tagne, puisqu'il a permis à ses membres de le crucifier. On en-
tend qu'il s'est laissé transporter par le démon, non par néces-
sité, mais, selon l'expression d'Origène (Sup. Luc, hom. 3i), il
le suivait pour être tenté, comme un athlète qui s'offre de lui-
même au combat. » S. Thom., III p., q. 41, a. 1, ad 2,
2 Ce qui fait dire à l'Apôtre : « Nous n'avons pas un pontife
qui ne puisse compatir à nos faiblesses ; au contraire, /'/ a été
tenté comme nous en toutes choses, sans commettre le péché. »
Hébr., IV, i5.
Citons encore Saint Thomas. « Le Christ pouvait satisfaire sa
faim autrement que par un miracle ; c'est pourquoi le diable
pensait que le Christ pécherait si, étant homme comme les au-
tres, il cherchait à faire des miracles pour apaiser sa faim. —
On cherche souvent dans Xhumiliation extérieure la gloire dont
on s'enorgueillit au sujet des biens spirituels. C'est pour cela
que le démon a conseillé au C^hrist de se jeter corporellement
en bas pour rechercher la gloire spirituelle. — Le démon s'est
efforcé d'amener le Christ du désir d'un péché dans un autre.
C'est ainsi que du désir de la nourriture il s'est efforcé de le
faire tomber dans la vaine gloire en l'engageant à faire des
miracles sans motif, et du désir de la vaine gloire il s'est efforcé
de l'amener à tenter Dieu en se précipitant du haut du temple. »
Relativement à la troisième tentation, il dit : « C'est un péché
de rechercher les richesses et les honneurs, quand on le fait
dérèglement ; ce qui se manifeste principalement, quand pour
acquérir ces biens, on fait quelque chose qui n'est pas honnête.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 225
Quelle scène que celle-là ! Quelle humiliation
sans nom pour Jésus ! Quelle honte pour le Fils
de Dieu de se trouver un instant entre les mains
de son mortel ennemi et d'être souillé de son
souffle ! Quelle effroyable puissance d'abaisse-
ment dans le Verbe incarné qui se livre ainsi à
celui qui est la négation totale de toutes ses
perfections !
On conçoit que Jésus ait cherché la solitude
C'est pourquoi le diable ne s'est pas contenté de conseiller le
désir des richesses et des honneurs, mais il a porté le Christ
à l'adorer pour les obtenir, ce qui est le plus grand criine et
ce qui est contre Dieu. » S. Tho.m., Ibid.
Saint Paul, dans le passage cité plus haut, dit que Jésus
« a été tenté comme nous eu toutes choses » ; ce qui à première
vue ne paraît pas exact, puisqu'il y a sept vices capitaux et
qu'ici la tentation ne s'est rapportée qu'à la gourmandise, la
vaine gloire et la cupidité. Saint Thomas répond ainsi à cette
objection : « Selon la remarque de Saint Ambroise, l'Ecriture
n'aurait pas dit qu'après avoir achevé toutes ses tentations, le
diable s'était éloigné de lui, si les trois tentations précédentes
n'embrassaient la matière de tous les péchés ; parce que les
causes de ces tentations sont les causes de toutes les convoi-
tises ; c'est-à-dire les jouissances de la chair, Xespérance de la
gloire et Xavidité de la puissance. » S. Thom., Ibid., ad 4.
Une dernière remarque, pour la consolation des âmes tentées,
c'est que la tentation non seulement ne fait pas le péché, puisque
Jésus, le Saint des saints, a été tenté ; mais encore elle peut être
sujet à mérite, et c'est pourquoi « le Christ a voulu être tenté,
pour nous servir d'exemple et d'aide contre les tentations et
nous apprendre de quelle manière nous pourrions les vaincre. »
(S. Thom., Ibid., a. 1). « C'est, nous dit Saint Paul, par les
souffrances et les tentations qu'il a lui-même subies, qu'il peut
secourir ceux qui sont tentés. » Hébr., ii, 18.
226 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
pour se soumettre à de pareils avilissements. Si
les hommes L'eussent vu dominé de la sorte par
l'esprit du mal, auraient-ils cru en Lui ? N'au-
raient-ils pas été tentés de voir dans cet assujet-
tissement déshonorant comme une abdication,
au moins momentanée, de sa mission de Messie
et de Sauveur? Quoique de semblables raison-
nements ne soient que l'effet des apparences,
avouons que, dans ce mystère de la tentation de
Jésus, il y a matière à des étonnements capables
de jeter dans la stupéfaction. Comprenons par là
ce que comporte d'insondables abîmes d'humi-
liation et de souffrance la condition de Victime
en notre divin Sauveur.
Pendant les années d'apostolat qui vont suivre,
Jésus ne changera rien à ce caractère essentiel
de sa mission. Précisément à cause de l'œuvre
qu'il a à accomplir. Il devra paraître avec digni-
té', parler avec autorité-, agir avec puissance^
1 « Tous glorifiaient Dieu, disant : Vn grand prophète a
paru parmi nous et Dieu a visité son peuple. » Luc, vu, 16.
2 Les Evangélistes mettent 48 fois sur les lèvres de Jésus
l'expression « en vérité » : Saint Matthieu, 25 fois ; Saint iMarc,
12 fois; Saint Luc, 11 fois; la même expression répétée «en
vérité, en vérité » i3 fois en Saint Jean ; et celle, affirmant une
autorité plus personnelle encore, « et moi je vous dis », 6 fois
en Saint Matthieu et 1 fois en Saint Luc.
3 « Une vertu sortait de lui et les guérissait tous. » Luc, vi, ig-
JKSUS VICTIME PENDANT SA VIE 227
et souveraineté ' ; mais dans ce décor de gran-
deur -, de sagesse, de science ", de prestige ' et
de sainteté "', Il saura faire surgir des contrastes,
rester pauvre et humble, se complaire avec les
petits et les misérables, s'entourer de disciples
d'humble origine comme Lui, montrer avec évi-
dence qu'il est Homme autant qu'il est Dieu ''.
Les hommes ne sauront pas comprendre ces
abaissements voulus du Verbe incarné, abaisse-
ments qui, pour un grand nombre, deviendront
une pierre d'achoppement et un signe de con-
tradiction. Les uns Le rabaisseront au rang de
simple créature et se raidiront devant les témoi-
gnages frappants qu'il donnera de sa Divinité'.
Les autres, et parmi eux ses Apôtres particuliè-
* « Dans ces derniers temps, Dieu nous a parlé par le Fils
qu'il a établi héritier de toutes choses, par lequel aussi il a fait
les mondes, soutenant toutes choses par la parole de sa puis-
\sartce. » Hébr., f, 2, 3.
] 2 « La foule était dans l'admiration, disant : Jamais rien de
pareil n'a été vu dans Israël. » Matth,, ix, 33.
3 « Tous les trésors de ta sagesse et de la science sont cachés
dans le Christ Jésus. » Col., n, 3.
■* « Sa renommée se répandait par tout le pays. » Luc, iv, 37.
5 « Ils l'admiraient d'autant plus, disant : // a bien fait toutes
choses. » Marc, vu, 37.
•• « Le Christ fonda son empire sur Y humilité et la pauvreté,
les adversités, les peines et les souffrances. » S. Thom., Op.
20, c. t5.
' « Celui-ci nous savons d 'où il est ; or, quand le Christ vien-
dra, personne ne saura d'où il est, » Jean, vu, 27.
228 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
rement, confesseront bien qu'il est le Messie \
mais ramenant la conception qu'ils s'en font à
leurs idées terrestres, ils verront dans leur Maître
un roi appelé à rétablir le royaume temporel
d'Israël ^.
1 « Nous avons trouvé le Messie », dit André à son frère
Simon. Jean, i, 41. — « Nous l'avons entendu nous-mêmes, et
nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde », disent
les Samaritains. Jean, iv, 42.
« Jésus leur dit : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Simon
Pierre répondant, dit : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vi-
vant. » Matth., XVI, i5, 16.
- Lorsque, après la première multiplication des pains, le
peuple émerveillé eut l'idée de s'emparer de Jésus pour le faire
roi, le Sauveur qui craignait que ses Apôtres, imbus des mêmes
préjugés nationaux, ne voulussent prendre part au mouvement
populaire, leur ordonna de s'éloigner. « Aussitôt Jésus, lisons-
nous en Saint IMattliieu (xiv, 22), ordonna à ses disciples de
monter sur une barque et de le précéder sur l'autre bord, pen-
dant qu'il renverrait la foule ».
Pour comprendre jusqu'à quel point l'espérance d'un roi-
Messie était ancrée dans le cœur des Apôtres et des disciples,
il n'y a qu'à suivre les deux disciples sur la route d'Emmaûs, le
jour de la Résurrection, et les écouter parler. « Nous espérions,
disent-ils, que c'était lui qui devait racheter Israël ; et main-
tenant, après tout cela, voilà le troisième jour aujourd'hui que
ces choses se sont passées » (Luc, xxiv, 21).
Les apparitions de Jésus, pendant les quarante jours qui suivi-
rent la Résurrection, ne les instruisirent pas davantage, puisque,
au moment de voir remonter leur divin Maître au ciel, ils l'in-
terrogèrent encore sur l'avènement prochain d'un royaume ter-
restre. Jésus venait de leur dire : « Jean a baptisé dans l'eau,
mais A'ous, vous serez baptisés dans l'Esprit-Saint dans peu de
jours ». Et le texte sacré ajoute : « Ceux donc qui se trouvèrent
réunis l'interrogèrent en disant : Seigneur, est-ce maintenant
que vous rétablirez le royaume d'Israël? » Actes, i, 5, 6.
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 229
Avec les premiers Jésus entrera en lutte ou-
verte S et sa condescendance à vouloir les éclai-
rer n'aboutira qu'à ranimer leur malice et leur
haine, au point qu'il devra parfois subir l'humi-
liation de les fuir pour se mettre à l'abri de leurs
coups 2. Avec les seconds, Jésus s'évertuera à les
instruire et à les pénétrer du caractère de sa vé-
ritable mission ; mais combien II aura à souffrir
de leur inintelligence des choses célestes, jusqu'à
* A ce sujet, Saint Thomas fait cette juste remarque : « Le
salut de la multitude doit être préféré à la paix de quelques
individus en particulier. C'est pourquoi, quand il y a des hom-
mes qui par leur perversité empêchent le salut de la multitude,
celui qui prêche ou qui enseigne ne doit pas craindre de les
offenser pour pourvoir au salut de la multitude. Or, les scribes,
les pharisiens et les princes des Juifs étaient un grand obstacle
au salut du peuple ; soit parce qu'ils étaient les ennemis de la
doctrine du Christ qui était le seul moyen par lequel on pouvait
être sauvé ; soit parce qu'ils corrompaient la vie du peuple par
leurs mœurs déréglées. C'est pourquoi le Seigneur, sans crain-
dre de les offenser, enseignait publiquement la vérité qu'ils
haïssaient et leur reprochait leurs vices. » S. Tkom., III p.,
q. 42, a. 2.
2 « Jésus parcourait la Galilée, car il ne voulait pas séjourner
en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir. »
Jean, vu, 1.
« Ils prirent des pierres pour les jeter contre lui ; mais Jésus
se cacha. » Jean, vin, Sg.
« De ce jour ils pensèrent à le tuer. C'est pourquoi Jésus
n'allait plus en public parmi les Juifs, mais /'/ se retira dans
une contrée près du désert, en une ville qui est appelée Ephrem,
et il demeurait là avec ses disciples. » Jean, xi, 53, 54.
« Jésus dit ces choses, puis il s'en alla et se cacha d'eux. »
Jean, xii, 36.
DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
se voir obligé de leur en faire un reproche après
quasi trois ans passés en leur compagnie '.
Rien n'aura été pour Jésus une souftrance plus
grande que celle de l'incrédulité des hommes à
l'égard de sa Personne divine. Comme tout re-
pose sur la vérité de l'Incarnation et que le
monde ne peut être sauvé que par la foi en la
Divinité de son Sauveur, Jésus ne cesse de mon-
trer la nécessité de croire en Lui ^, d'avoir foi
' « l'^oiis aussi, êtes-vous encore sa/is iiitelligeuce? » ISIatth.,
XV, 16.
« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me
connaissez pas ! » dit Jésus à Philippe. Jean, xiv, 9.
11 faut placer ici l'étrange discussion survenue entre les Apô-
tres, au moment solennel de la dernière Cène, lorsqu'ils se que-
rellèrent pour savoir quel serait le plus grand dans le royaume
terrestre qu'ils espéraient voir fonder par leur Maître. « Il se fit
parmi eux ////e contestation : lequel d'entre eux serait estimé
le plus grand » (Luc, xxii, 23) « dans le royaume des cieux »
(Matth., xviii, 1); la hiérarchie du roj-aume des cieux, d'après
leurs préjugés, devant correspondre à la hiérarchie du royaume
terrestre. Jésus répond à leur esprit d'orgueil et d'ambition en
leur donnant une leçon d'humilité : « Et Jésus, appelant un pe-
tit enfant, il le plaça au milieu d'eux, et dit : En vérité, je vous
le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de
petits enfants, vous n'entrerez point dans le rojaume des cieux.
Quiconque donc s'humiliera comme ce petit enfant, celui-là
sera le plus grand dans le royaume des cieux » (Matth.,
Ibid., 2-4).
- « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils
unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point,
mais qu'/7 ait la vie éternelle. » Jean, ni, 16.
« Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; quant à celui qui
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 2Jt
en sa parole S de considérer que ses œuvres ne
peuvent être que l'effet d'une puissance divine -.
Mais II a beau parler de sa céleste origine •, faire
connaître que son Père est dans les cieux S ré-
péter qu'il ne fait qu'un avec lui % qu'il est sorti
de son sein et qu'il y retourne '', que seul II a la
ne croit pas au Fils, /'/ ne verra pas la vie, mais la colère de
Dieu demeure sur lui. » Jean, m, 36.
« Si vous ne croyez pas à ce que je suis, vous mourrez dans
votre péché. » Jean, vui, 24.
• « Je vous parle, et vous ne croyez pas. » Jean, x, 25.
« Si je vous dis la xérité, pourquoi ne me croyez-vous pas?»
Jean, vui, 46.
« Qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé, a la
vie éternelle. » Jean, v, 24.
« En vérité, en vérité, je vous le dis : si quelqu'un garde ma
parole, il ne verra jamais la mort. » Jean, vm, 5i.
2 « Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent té-
moignage de moi. » Jean, x, 25.
« Si vous ne voulez pas me croire, croyez aux œuvres, afin
que vous connaissiez et croyiez que le Père est en moi et moi
dans le Père. » Jean, x, 38.
3 « Je suis descendu du ciel. » Jean, vi, 38.
« C'est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu. » Jean,
VUI, 42.
^ « Quiconque me confessera devant les hommes, moi aussi
je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux. »
Matth., x, 32.
Et en huit autres endroits du même évangile.
^ « Moi et mon Père nous sommes une seule chose. » Jean,
X, 3o.
6 « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ;
maintenant je quitte le monde et je vais au Père. » Jean,
XVI, 28.
232 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICIIME
puissance de juger les vivants et les morts ', et
qu'un jour II apparaîtra dans sa gloire sur les
nuées du ciel pour récompenser les justes et
punir les pécheurs - ; on continue de Le regarder
comme le fils du charpentier ^, on L'insulte en
vojant qu'il se fait plus grand qu'Abraham ^ et
on Le traite de blasphémateur parce qu'il se dit
le Fils de Dieu ^.
On constate sa puissance, mais on doute qu'elle
soit divine, parce qu'il n'observe pas la loi du
1 « Le Père lui a donné le jjouvoir de juger, parce qu'il est
le Fils de l'homme. » Jean, v, 27.
« Le Père ne juge personne, mais /'/ a remis au Fils tout
pouvoir de juger. » Jean, v, 22.
2 « Toutes les tribus de la terre verront le Fils de Dieu ve-
nant sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une
grande majesté. » Matth., xxiv, 3o.
« Et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. » Matth.,
XVI, 27.
3 « N'est-ce pas là le fils du charpentier ? » Matth., xhi, 55.
« Celui-ci n'est-il pas Jésus, fils de Joseph, dont nous connais-
sons le père et la mère? Comment donc dit-il : Je suis descendu
du ciel ? » Jean, vi, 42.
■* « Est-ce que tu es plus grand que notre père Abraham ?
Qui prétends-tu être ? — Abraham votre père a tressailli pour
voir mon jour ; il l'a vu et s'est réjoui. — Les Juifs lui dirent :
Tu n'as pas encore cinquante ans et tu as vu Abraham ? Jésus
leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis : avant qu'Abraham
lût fait, je suis. Ils prirent donc des pierres pour les jeter
contre lui. » Jean, vhi, 53, 56-59.
5 « Nous ne te lapidons pas pour une œuvre bonne, mais pour
un blasphème, et parce que, étant homme, tu te fais Dieu. »
Jean, x, 33.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 233
sabbat '. On est bien témoin de ses miracles, mais
on ose les attribuer au démon -. On pousse la
haine, par deux fois, jusqu'à vouloir Le lapider^;
on interdit de Le reconnaître comme le Messie
sous peine d'être chassé de la synagogue^, et on
prend occasion d'un de ses plus grands prodiges
pour décréter sa mort"*.
Jésus aura raison de dire que les hommes L ont
pris en haine gratuitement et qu'ils L'ont in-
justement persécuté". Malheureusement ils sont
inexcusables, parce qu'ils L'ont vu et qu'ils ne
L'ont pas reçu ".
* « 11 n'est pas de Dieu, cet homme qui ne garde pas le sab-
bat. » Jean, ix, i6.
- « Mais les pharisiens dirent : 11 ne chasse les démons que
par Béelzébud, prince des démons. » Matth., xii, 24.
•^ Jean, viii, Sg ; x, 3i.
^ « Les Juifs s'étaient concertés pour que si quelqu'un pro-
clamait Jésus le Christ, // fût chassé de la synagogue. » Jean,
IX, 22.
^ Jésus venait d'opérer le grand miracle de la résurrection de
Lazare. Alors « les pontifes et les pharisiens assemblèrent le
conseil et dirent : Que faisons-nous, car cet homme fait beau-
coup de miracles ? Si nous le laissons aller ainsi, tous croiront
en lui, et les Romains viendront et détruiront notre pays et
notre nation. Or, un d'eux nommé Caïphe, étant le pontife de
cette année, leur dit : Vous ne savez rien ; et vous ne pensez
pas qu'il est expédient pour vous qu'un homme seul meure pour
le peuple, et que la nation ne périsse pas tout entière. De ce
jour donc, ils pensèrent à le tuer. » Jean, xi, 47-5o, 53.
•^ « Ils m'ont pris en haine gratuitement. » Jean, xv, 25.
' « Si je ne fusse pas venu et ne leur eusse point parlé, ils
2:>4 ^^ JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
Maltraité et rejeté des hommes, Jésus voit du
même coup son Père méconnu et méprisé '.
L'obscurcissement des intelligences, la corrup-
tion des cœurs et la malice des volontés hu-
maines ont empêché ce Fils adorable, dévoré du
zèle de la gloire de son Père, de révéler Celui
qui L'a envojé et de faire comprendre l'excès
d'amour qui l'a poussé à livrer son Fils en Vic-
time. A côté du petit nombre de ceux qui ont
cru à sa parole, il y a la masse des incrédules qui
ne veulent rien savoir ni de Lui ni de son Père.
Il faudrait pouvoir pénétrer dans le cœur
même de Jésus pour comprendre toute l'éten-
due de cette douleur. Sa vie s'était écoulée à
glorifier son Père -, Il n'avait vécu que pour
faire sa volonté ^, II avait proclamé qu'il avait
tout reçu de lui ', en maintes circonstances II
s'était présenté comme son Envoj'é "■ et II pro-
n'auralent pas de péché ; mais maintenant i/s n'ont point d'ex-
cuse de leur péché. » Jean, xv, 22.
* « Ils ne connaissent pas celui qui ma envoyé. » Jean,
xv, 21.
« Vous ne connaissez ni moi ni mon Père. » Jean, vni, 19.
2 « Je vous ai glorifié sur la terre. » Jean, xvii, 4.
3 « Je fais toujours ce gui lui plaît. » Jean, vnr, 29,
'' « Toutes choses m'ont été données par mon Père. » Matth.,
XI, 27.
•'• Jésus dit quarante-trois fois, dans l'Evangile, qu'il est \ En-
voyé de son Père.
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 2J3
testait qu'il ne faisait rien que par lui ', ïl avait
constamment cherché à lui attirer les foules et
à les gagner à son amour ; et voilà qu'il se voit
forcé de dire aux Juifs qu'ils ne connaissent pas
son Père, et, l'âme pleine de tristesse, de faire à
ses Apôtres le douloureux aveu que beaucoup
vont jusqu'à les haïr Lui et son Père-.
Mais rien n'égale l'amertume de la plainte que
fait entendre notre douce Victime, la veille de sa
mort, lorsque, promenant son regard sur la mul-
titude des infidèles et des ingrats, elle dit à son
divin Père ces paroles d'une indicible douleur ;
« Père Juste, le monde ne vous a pas connu '. »
Comme alors l'âme de Jésus dût éprouver un
besoin intense de réparer pour tant d'aveugle-
ment et d'ingratitude, et de prouver à son Père
un amour plus ardent qui lui fût une juste com-
pensation !
L'occasion ne tardera pas. L'heure du grand
Sacrifice a sonné, la Victime est prête et la croix
du Calvaire se dresse déjà pour la recevoir et
l'immoler. C'est demain le Vendredi Saint !
' « Le Père, qui demeure en moi, /au lui-même les œuvres. »
Jean, xiv, lo.
2 « Celui qui me hait, hait aussi mon Père... Ils ont haï et
moi et mon Père. » Jean, xv, 23, 24.
3 Jean, xvii, 25.
236 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
V. — Jésus Victime en pensées
et en désirs
Avant de rien subir de douloureux de la part
des hommes, Jésus était à Lui-même sa propre
souffrance. Il possédait dans son âme des sources
profondes de douleur et de sacrifice. Il avait
sans cesse devant les yeux les volontés cruci-
fiantes de son Père, dont II faisait la règle de ses
constantes préoccupations.
Jésus s'en allait ainsi au Sacrifice sans se lais-
ser aucunement distraire de sa mission et sans
perdre contact un seul instant avec la souffrance
inséparable de son état de Victime. En sorte que
tout ce qui se présentait à Jésus sous l'aspect de
la souffrance, avait pour Lui des channes ; tout
ce qui Lui rappelait de quelque manière le sacri-
fice et l'immolation. L'attirait impérieusement ;
tout ce qui L'acheminait insensiblement vers le
terme de son existence mortelle, ravivait ses dé-
sirs de se donner et de s'immoler.
Jésus avait pris comme l'habitude de ne rien
voir que dans les sombres lueurs du Calvaire
et de rapporter au Sacrifice suprême, qu'il de-
vait y faire de Lui-même, les choses les plus mi-
nimes de sa vie. Parce qu'il n'était né que pour
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 237
mourir et que sa vie n'avait de raison d'être que
pour être offerte en sacrifice, Jésus vivait en fait
chaque instant de sa vie comme si cet instant
eût été couronné par sa mort. Tout, dans sa pen-
sée, était ramené à son Sacrifice. Il en vivait, en
remplissait son esprit, en passionnait son cœur,
en saturait son âme.
Tout enfant, I! mesurait du regard les années
qui Le séparaient du Vendredi Saint, et déjà II
se considérait, dans son berceau, comme étendu
et cloué sur la Croix.
Adolescent, II mêlait aux joies de sa vie silen-
cieuse et retirée les amertumes dont II devait
plus tard être abreuvé, Il unissait ses humilia-
tions aux suprêmes ignominies qui L'attendaient,
Il mettait ses prières à l'unisson de la grande
supplication du Calvaire, Il intensifiait ses sacri-
fices par la pensée des immenses douleurs de sa
passion et de sa mort.
Son bonheur était de penser qu'il donnerait un
jour sa vie pour prouver à son Père son amour.
Son ambition était d'endurer tous les genres
d'humiliation et de souffrance avant de mourir
dans l'abandon et l'ignominie. Son idéal était de
détourner vers Lui tous les courants de souf-
france qui circulent dans l'humanité et d'être
submergé dans leurs flots. Il Lui fallait atteindre
le paroxysme de la douleur, pour satisfaire les
238 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
désirs infinis de sa charité. Il appelait sur Lui
les foudres de la Justice divine, seul moyen d'ac-
complir sa mission de Sauveur du monde. Et II
s'avançait vers le terme final, attiré par les cris
de détresse de l'humanité pécheresse et fasciné
par la vue de son Père qui se préparait à L'im-
moler.
Si une puissance divine n'eût maintenu la vie
en notre adorable Victime, la force de son amour
et son besoin de souffrance L'eussent aussitôt
réduite à la mort. Mais une heure déterminée
avait été marquée dans les desseins éternels
pour le dernier et suprême Sacrifice ; Jésus le
sait et, en attendant cette heure solennelle. Il
saura aimer éperdument et souffrir infiniment
sans mourir.
Afin que rien dans sa vie n'échappe au mérite
de son état de Victime, Jésus fait en sorte de
trouver un perpétuel sujet de souflFrance dans
tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce
qu'il fait.
Les jours qui s'écoulent Lui disent qu'il se
rapproche du grand Sacrifice ; le soleil qui main-
tenant L'éclairé Lui refusera alors sa lumière ;
les ténèbres, qui chaque soir étendent leur man-
teau sur la terre endormie, assisteront, en signe
de deuil, à son supplice. Chaque heure du jour
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 239
correspond à une heure de sa Passion ; Jésus
en suit le mouvement successif et, à l'avance, Il
vit les phases crucifiantes des dernières heures
de sa vie.
Il n'y a pas jusqu'aux objets matériels qu'il
i touche, qui ne Lui rappellent ses futures souf-
frances. Les outils qu'il manie auront plus ou
moins un rôle à remplir pendant sa Passion. Le
I bois qu'il travaille prend vite pour Lui la forme
' d'une croix. Les clous semblent déjà Lui trans-
percer les mains et les pieds, et les épines ceindre
son front ensanglanté.
Mais ce qui Lui parle le plus éloquemment de
I son Sacrifice, c'est sa Mère. Il ne peut la regarder
sans un serrement de cœur; et plus d'une fois
I sans doute ses yeux se mouillèrent de larmes,
! quand II l'entretenait de sa mission et lui mon-
trait le Calvaire. Toute pleine de douceur que
fût pour Lui sa compagnie. Il ne perdait point
de vue qu'elle était la mère d'une Victime. Se
rappelant qu'un glaive de douleur avait trans-
percé son cœur maternel peu après sa naissance,
et qu'elle était destinée à prendre une part ex-
ceptionnelle à son Sacrifice, Il se la représentait
constamment sur la voie douloureuse et au pied
de la croix, dans l'attitude éplorée d'une Mère
qui assiste au supplice de son Fils sans pouvoir
240 DE JÉSCS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Le soulager. Que de soupirs à deux ! Que de
communs et brûlants désirs d'immolation dans
cet intérieur béni et divin de Nazareth !
Néanmoins Jésus se prépare à parcourir la
Palestine, comme à la recherche de nouvelles
souflfrances. Il entrevoit dans un sombre tableau
tous les endroits où II aura à subir quelque hu-
miliation, tous les événements douloureux qui
se succéderont pendant trois ans, toutes les con-
trariétés, déceptions et persécutions qui L'at-
tendent ; et II s'y arrête pour en mieux savourer
l'amertume. Sa pensée se porte avec avidité par-
tout où il y aura quelque chose à souffrir : c'est
une espèce de pèlerinage quotidien que récla-
ment ses désirs d'immolation et qui satisfait son
amour.
De Nazareth, où souvent II s'est approché des
hauteurs d'où ses compatriotes voudront un jour
Le précipiter ', jusqu'à Jérusalem où II devra
consommer son Sacrifice, Jésus contemple les
cités et les bourgades dans lesquelles II rencon-
trera plus d'un adversaire et surtout de trop
nombreux incrédules qui rendront inutiles pour
^ « Et ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, en
entendant ces paroles. Et ils se levèrent et le rejetèrent hors de
la ville et le menèrent jusqu'au sommet du mont sur lequel
leur ville était bâtie, pour le précipiter. » Lvc, iv, 28, 29.
JESUS VICTIME PENDANT SA VIE 24I
eux les efforts de son zèle et les prodigalités de
son amour.
Quelle souffrance surtout chaque fois qu'il re-
voit la Ville Sainte ! C'est là qu'il allait passer
par les traitements les plus ignobles et les an-
goisses de la plus horrible des morts. En esprit,
Il assiste aux scènes douloureuses de ce drame
sanglant ; Il entend les cris de haine et les me-
naces de mort ; Il voit son sang couler sous les
coups de fouets de la flagellation et sous les
épines qui pénètrent dans sa tête adorable ; Il
suit pas à pas le parcours de la voie d'ignominie ;
et II contemple dans un mélange d'amertumes
inexprimables et de joies indicibles la Croix sur
laquelle II devra agoniser et mourir dans un
abandon universel.
Cette vision habituelle du Calvaire était pour
Jésus comme un phare élevé qui projetait ses
rayons sur toutes les routes qu'il parcourait, sur
toutes les localités où II séjournait, sur tous les
événements qui se succédaient autour de Lui,
sur tous les faits les plus minimes comme les
plus importants de sa vie. Son existence mor-
telle ne se comprenant que par ce dénouement
sanglant de sa mission divine, Jésus ne voit en
Lui qu'un crucifié et II fait en sorte que tout Le
crucifie.
Dans les dernières années de sa vie particu-
242 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
lièrement, les événements, les personnes et les
choses ranimeront plus vivement ce souvenir.
Ses contacts fréquents avec les pharisiens, dont
la haine toujours croissante ne se lassera qu'ils
ne L'aient mis à mort ', étaient comme un rappel
incessant de son état d'Hostie et de sa vocation
de Victime.
La compagnie habituelle de ses Apôtres Lui
était un langage plus éloquent encore. Comment
aurait-Il pu perdre de vue leur future conduite
au moment des grandes tribulations ? Lorsqu'il
les voyait en groupe. Il se trouvait malgré Lui
en face de fugitifs qui tous, à l'heure du danger,
L'abandonneraient lâchement "^ S'il considérait
Pierre, leur chef. Il entendait dans le silence
de la nuit son triple reniement '^ Chaque fois
que ses regards s'arrêtaient sur Judas, Il avait
coinme une vision d'enfer dans ce malheureux
devenu un traître '* et un réprouvé \
^ A la page SgS du deuxième volume de cet ouvrage, nous
avons donné une nomenclature complète des attitudes haineuses
et des agissements perfides des pharisiens et des diverses auto-
rités juives à l'égard de Jésus. Nous y renvoyons le lecteur.
2 « Alors tous les disciples l'abandonnant s'enfuirent. »
Matth., xxvi, 56.
3 Voir en Saint Matthieu, xxvi, 70, 72, 74 ; en Saint Marc,
XIV, 68, 70, 71 ; en Saint Luc, xxii, 67, 58, 60 ; en Saint Jean,
xviii, 17, 25, 27.
* Matth., xxvi, 14-16 ; Marc, xiv, 10, 11 ; Luc, xxii, 3-6.
s Matth., xxvii, 3-5,
I
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 248
S'il nous était donné de pouvoir réunir en un
seul amoncellement la multitude incalculable des
pensées douloureuses qui ont crucifié l'âme de
Jésus dans tout le cours de sa vie, nous ne pour-
rions en soutenir le spectacle. Il fallait être Jésus
et il fallait que Jésus fût Victime, pour endurer
tant de souffrances et pour s'y complaire avec
tant d'amour.
Ah ! revivons avec Jésus les phases diverses
de sa vie et entrons dans ses sentiments de Vic-
time, pour en faire, à son exemple, la règle de
nos actions et le cachet de notre perfection '.
VI. — Jésus Victime en paroles et en actes
Jésus a moins parlé de ses souffrances qu'il n'y
a pensé. Il n'a manifesté que dans certaines cir-
constances les sentiments intimes de son âme.
Mais, comme la parole est la pensée exprimée,
si Jésus avait parlé davantage II eût dit ce dont
son âme était pleine, et ses paroles comme ses
pensées eussent été l'expression renouvelée de
1 « Courons avec persévérance dans la carrière qui nous est
ouverte, les yeux fixés sur l'auteur et le consommateur de la
foi, Jésus... Pensez donc en vous-mêmes à Celui qui a souffert
de si grandes contradictions de la part des pécheurs, afin que
vous ne vous lassiez point, et que vous ne laissiez point vos
âmes succomber à l'abattement. » Hébr., xii, 1-3.
244 ^^ JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
ce pour quoi II s'était incarné, et de ses désirs
de souffrance pour accomplir sa mission de
Victime.
Remarquons tout d'abord que ce mystère des
souffrances et de la mort de l'Homme-Dieu ne
pouvait être compris d'un grand nombre. Il dé-
passait la portée ordinaire des intelligences, il
heurtait les préjugés invétérés d'un peuple maté-
riel et charnel, il était une contradiction solen-
nelle de toutes les ambitions juives et une néga-
tion formelle des erreurs qui avaient cours sur
la venue et la mission du Messie.
Un Dieu Sauveur qui vit pauvre et humilié,
qui souffre, qui est persécuté, qui se laisse con-
duire au supplice et qui ineurt dans l'ignominie :
c'en était trop pour des âmes terrestres aux-
quelles Jésus reprochera de ne rien comprendre
aux choses célestes '.
C'est pourquoi notre Victime garde en elle son
crucifiant secret et n'en entretient les hommes
que dans les derniers temps de sa vie, lorsque
ceux-ci sont plus à même d'en saisir le sens à la
lumière de ses nombreux enseignements.
' « Si je vous dis des choses terrestres et vous ne croyez pas,
comment croirez-vous si je vous dis des choses célestes. »
Jean, m, 12.
« Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez
pas. » Jean, v, 43.
1
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 24D
Il faut toutefois en excepter les deux créatures
privilégiées dans l'intimité desquelles Jésus vé-
cut pendant trente ans à Nazareth. Quoique le
saint Evangile reste silencieux sur ce point, il
nous est permis de présumer justement que le
sujet favori des entretiens de Jésus avec sa di-
vine Mère et saint Joseph était celui de sa Pas-
sion et de sa constitution même d'Hostie et de
Victime.
Pour les mieux faire participer à sa mission
rédemptrice, Il les instruisait à l'école de la dou-
leur, en leur révélant le fond crucifiant de son
âme, les souffrances multiples qui en faisaient
un véritable martyre, et l'inévitable couronne-
ment de sa vie dans l'immolation et la mort.
Nécessairement Jésus parlait de ce qu'il voyait,
de ce qui Le préoccupait, de ce vers quoi II ten-
dait impérieusement, de ce qui faisait l'objet de
toutes ses aspirations, de l'unique moyen choisi
par la Sagesse divine pour prouver son amour à
Dieu son Père et pour racheter le monde. Com-
bien, dès lors, durent être fréquentes les allu-
sions qu'en toutes circonstances II faisait à sa
Passion et à sa mort ! Avec quels accents II
parlait de son Père qui L'avait fait Prêtre et
Victime ; de son empressement à souffrir pour
accomplir toutes ses volontés ; de sa soif d'humi-
liations et de souffrances, afin que rien ne Lui
246 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
fût épargné de ce qui pouvait Le rendre un
holocauste plus agréable et une Victime plus
parfaite !
Ce que Jésus ne pouvait pas encore crier au
dehors, Il le gravait dans ces deux âmes d'élite,
dont II faisait comme un reflet de son amour et
un réceptacle de ses douleurs. Jésus était com-
pris ! Et, à côté du calvaire qu'il portait dans son
âme, Il en avait élevé deux autres sur lesquels
s'immolait la même et divine Victime.
Plus Jésus parlait de ses immolations, et plus
Il souffrait ; plus II souffrait, et plus II était avide
de parler de sa souffrance. Ces entretiens fai-
saient l'effet d'un brasier ardent qui s'alimente
par les matières inflammables qu'il contient dans
son sein.
Après les relations de Jésus avec son divin
Père, rien n'égalera jamais ces communications
intimes du Verbe incarné se révélant à Marie et
à Joseph dans la sublimité divine de son état
de Victime.
Lorsque Jésus fut entré dans sa vie publique,
les allusions à ses souffrances, à sa Passion et à
sa mort devinrent naturellement plus fréquentes.
Voilées dans certains cas ', elles furent parfois
1 Par exemple : « Détruisez ce temple et en trois jours je le
relèverai. » Jean, ii, 19. — Ou encore : « Les amis de l'Epoux
JÉSUS VICTIME PENDAiNT SA VIE 247
nettes et distinctes '. A mesure que le dénoue-
ment final approche, Jésus précise davantage les
diverses circonstances de son Sacrifice'-. Chaque
révélation qu'il en fait est une souffrance nou-
velle pour Lui ; car, d'une part, Il ravive ainsi sa
volonté de s'immoler et, d'autre part, Il constate
combien II est peu compris dans le grand mys-
tère de son amour et de sa miséricorde.
Ses Apôtres eux-mêmes n'auront l'intelligence
exacte de ses enseignements sur ce point que
quand les faits se seront accomplis ■ . Et pour-
peuvent-ils s'attrister pendant que l'Epoux est avec eux ? Mais
viendront des jours où \ Epoux leur sera enlevé, et alors ils
jeûneront. » Matth., ix, i5.
1 « Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit
rejeté par les anciens, par les princes des prêtres et par les
scribes, et qu'/7 soit mis à mort. » Luc, ix, 22.
« Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des
hommes, et ils le mettront à mort. » Matth., xvii, 21, 22.
2 Nous lisons dans les Evangiles Synoptiques trois prédic-
tions officielles et circonstanciées que Jésus fait de sa passion
et de sa mort. La première, après la confession de Saint Pierre :
Matth., xvi, 21 ; Marc, vni, 3i ; Luc, ix, 22. — La deuxième,
après la Transfiguration : Matth., xvn, 21, 22 ; Marc, ix, 3o ;
Luc, IX, 44. — La troisième, en route pour Jérusalem : Matth.,
XX, 18, 19 ; Marc, x, 33, 34 ; Luc, xvm, 32, 33.
3 Nous voyons, en effet, Saint Pierre, leur chef, protester avec
énergie, le jour où Jésus leur annonce sa passion pour la pre-
mière fois. Aussi s'attire-t-il une verte réprimande. « Et Pierre,
le prenant à part, commença à le reprendre, disant : Qu'ainsi
ne soit, Seigneur, cela ne vous arrivera pas. Lui, se retournant,
dit à Pierre : Retire-toi de moi, Satan, tu m'es un scandale, car
tu n'as pas le goût des choses qui sont de Dieu, mais des
choses qui sont des hommes. » Matth., xvi, 22, 2Z.
248 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tant, que de fois Jésus dût les entretenir des évé-
nements douloureux qui se préparaient ! Pour
continuer sa mission dans le monde, il fallait
qu'ils connussent d'où venait leur Maître, où II
allait, ce qu'il était venu faire et pourquoi II
avait pris une nature semblable à la nôtre. Et|
alors Jésus se révélait à eux comme Victime ;
Il leur enseignait que le monde ne pouvait être!
sauvé que par la souffrance, Il leur démontrait
que la Justice de son Père ne désarmerait quej
lorsqu'il aurait versé tout son sang.
Les faisant entrer profondément dans l'essence!
de son Sacrifice, Il leur faisait comprendre que
tout son être était voué à la douleur, que rien enj
Lui ne pouvait être épargné, qu'il était la souf-l
france vivante et qu'il serait submergé par toutes
les amertumes et toutes les angoisses à la fois.
Cette éducation intime de ses Apôtres relative
à ses immolations, Jésus la complétait par les
faits extérieurs chaque fois que l'occasion s'en
présentait. C'est ainsi qu'en parlant du serpent
d'airain. Il dit qu'il sera élevé de terre ' ; qu'a-
près la confession publique de Pierre, Il parle
ouvertement de sa mort-; qu'au sujet du pro-
phète Jonas, Il prévient qu'il passera Lui-même
1 « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi faut-
il que le Fils de l 'homme soit élevé. » Jean, ni, 1 4.
■^ MaTTH., XVI, l3-2i.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 249
trois jours dans le sein de la terre * ; que, lorsque
Madeleine répand un parfum précieux sur ses
pieds, Il annonce qu'elle le fait en vue de sa
prochaine sépulture - ; qu'en face de la malice de
ses ennemis, Il déclare qu'en effet ils Le feront
mourir, mais que Lui seul a marqué l'heure de
sa mort ^.
C'est à Jérusalem que doit se dérouler le drame
sanglant de sa Passion et de sa mort ^ ; à maintes
' Matth., XII, 40.
2 Matth., xxvt, 12.
3 Jean, x, 17, 18.
^ Le Docteur angélique, dans l'article qu'il consacre à la con-
venance du lieu où Jésus devait être crucifié, donne cette pre-
mière raison du choix de Jérusalem : « Parce que Jérusalem
était le lieu choisi par Dieu pour lui offrir des sacrifices :
ces sacrifices figuratifs représentaient la passion du Christ qui
est le sacrifice véritable, d'après ces paroles de Saint Paul
(Eph., V, 2) : « Il s'est livré lui-même comme une victime et une
oblation d'une agréable odeur ». D'où Bède dit (Hom. in dom.
Palmarum) que l'heure de sa passion approchant, le Seigneur
voulut s'approcher du lieu où il devait la souffrir, c'est-à-dire de
Jérusalem où il arriva six jours avant Pâques ; comme l'agneau
pascal qu'on conduisait, d'après la loi, au lieu où il devait être
immolé, six jours avant Pâques, c'est-à-dire le dixième jour de
la lune. » S. Thom., III p., q. 46, a. 10, ad 1.
En Saint Luc, Jésus lui-même enseigne que, en tant que
prophète, il devait mourir à Jérusalem : « // ne convient pas
qu'un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc, xiu, 33). « Non
pas, dit Calmet, que tous les prophètes soient morts à Jéru-
salem, ni qu'il y ait sur cela aucune loi ; mais pour exagérer la
cruauté de cette ville, le Sauveur dit qu'elle est si accoutumée
à répandre le sang des prophètes, qu'il ne semble pas qu'un
prophète puisse mourir ailleurs. »
250 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
reprises Jésus en avertit ses Apôtres. Dans deux
circonstances spéciales II se laisse attendrir à
cette pensée. Rien n'est touchant comme les pa-
roles qu'il fait alors entendre : « Jérusalem, Jéru-
salem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui
te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassem-
bler tes fils, comme la poule rassemble ses petits
sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! ' »
La vue seule de la ville déicide L'émeut jusqu'au
fond de l'âme. Comment n'être pas nous-mêmes
gagnés par l'émotion, lorsque nous voyons ce
Dieu fort, s'en allant si héroïquement à la mort,
fondre cependant en larmes en apercevant Jéru-
salem, le Dimanche des rameaux, et exprimer
tout haut sa douleur d'une voix entrecoupée par
les sanglots ? "^ Il aurait voulu lui épargner la
honte et l'horreur de Le conduire au supplice et
de Lui arracher la vie que pourtant II donnait
pour la sauver.
Ces larmes en un pareil jour de triomphe n'ont
' Matth., XXIII, 3/.
- « Et lorsqu'il fut proche, voyant la ville /'/ pleura sur elle,
disant : Ah ! si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui
est encore à toi, ce qui te donnerait la paix ! mais maintenant
c'est caché à tes yeux. Car des jours viendront sur toi où tes
ennemis t'environneront de tranchées et t'enfermeront et te
serreront de toutes parts, et renverseront par terre toi et tes
enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi
pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as
été visitée. » Luc, xix, 41-44.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 25l
rien d'étonnant. Il n'est pour Jésus aucune joie
qui ne soit mêlée de tristesse. Son bonheur est
de souffrir ; et II nous en donne une preuve élo-
quente dans sa transfiguration sur le Thabor. Au
milieu de cette gloire extérieure, la plus grande
de sa vie, Il s'entretient avec Moïse et Elie de ce
qu'il aura à souffrir à Jérusalem ' ; tant il est
vrai que sa gloire propre et celle qu'il doit pro-
curer à son Père consistent dans sa condition
et son immolation de Victime.
A ses paroles, Jésus joint les actes. Il parle
d'une chose qu'il fait et qui est déjà accomplie
dans son âme. Il n'est pas destiné à devenir Vic-
time, Il l'est et essentiellement.
Tous les actes qu'il pose sont des actes de Vic-
time. Si extérieurement tous n'ont pas la même
valeur, intérieurement ils procèdent sans excep-
tion du même principe vital qui leur donne leur
mérite et qui émane de la Personne adorable du
Verbe divin enchaînée dans les liens de l'huma-
nité et vouée au Sacrifice.
' « Il prit Pierre, Jacques et Jean et monta sur une montagne
pour prier. Et, pendant qu'il priait » (Luc, ix, 28, 29) « il fut
transfiguré devant eux. Sa face resplendit comme le soleil et
ses vêtements devinrent blancs comme la neige » (Matth., xvii,
2). « Et voilà que deux hommes s'entretenaient avec lui, et
c'étaient Moïse et Elie. Et ils parlaient de sa sortie du monde
qu'il devait accomplir à Jérusalem » (Luc, ix, 3o, 3i).
252 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
L'acte primordial de Victime que pose Jésus
en s'incarnant, Il le continue sans interruption
et avec la même perfection à tous les instants
de sa vie, indépendamment des circonstances de
temps, de lieux, de personnes et d'événements
où II se trouve. Il ne parlera pas toujours de
souffrance, Il ne posera pas toujours des actes
qui seront directement et en eux-mêmes des
actes douloureux ; néanmoins ce sera toujours
une Victime qui parlera et agira, et ainsi tout
dans sa vie sera marqué du sceau du sacrifice et
de l'immolation.
Jésus fait acte de Victime en naissant. Lui
dont la génération éternelle ne connaît point de
commencement.
Il fait acte de Victime en vivant successive-
ment toutes les heures du temps, Lui dont la vie
éternelle est toujours dans le présent.
Il fait acte de Victime en se soumettant aux
conditions essentielles de toute existence hu-
maine, Lui qui ne dépend que de Lui-même et
qui est la raison d'être de toutes choses.
Il fait acte de Victime lorsqu'il se condamne
à une vie humble et pauvre, Lui qui est la ri-
chesse du Paradis.
Il fait acte de Victime lorsqu'il se livre à de
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 253
pénibles travaux, Lui qui demeure dans le repos
d'une éternelle imniuabilité.
Il fait acte de Victime lorsqu'il s'occupe d'évan-
géliser les foules, Lui qui est la simplicité et
l'essentielle vérité.
Il fait acte de Victime lorsqu'il s'associe des
gens grossiers et ignorants pour Le seconder
dans son apostolat. Lui que les anges servent
en tremblant.
Il fait acte de Victime en s'exposant au contact
des pécheurs. Lui qui est la Sainteté incréée.
Il fait acte de Victime en descendant par misé-
ricorde jusque dans les bas-fonds des misères hu-
maines. Lui qui habite dans la pureté des cieux.
Il fait acte de Victime en acceptant d'être un
signe de contradiction, Lui qui est l'unique voie
du salut.
Il fait acte de Victime en subissant l'incrédu-
lité des hommes. Lui qui est la Sagesse et la
Véracité.
Il fait acte de Victime en permettant que
le monde méconnaisse son amour. Lui qu'une
Charité infinie a poussé à se faire l'esclave de
l'humanité.
Il fait acte de Victime lorsqu'il se laisse inju-
rier et maltraiter. Lui qui est l'objet des complai-
sances ineffables de son divin Père.
Il fait acte de Victime lorsqu'il enchaîne sa
254 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
colère pour qu'elle ne détruise point ses enne-
mis. Lui dont la Toute-Puissance ne connaît
point de bornes.
Il fait acte de Victime lorsqu'il accepte de mou-
rir avec toutes les apparences d'une effroyable
défaite, Lui qui est et demeure l'éternel vain-
queur de Satan et de l'enfer.
Victime, de l'aurore au déclin de sa vie, Jésus
n'aura connu ici-bas que des renoncements et des
immolations sans nombre. Comme II est grand
cet Homme-Dieu, comme II est beau ce Sauveur
du monde, dans cet état où tout ce qui est divin
en Lui est éclipsé par les humiliations, les souf-
frances et les sacrifices d'une vie de Victime !
Venir de si haut et descendre si bas ne peut
être que l'effet d'un amour comme il en existe
seulement au sein de la Divinité, et dont les
siècles éternels ne suffiront pas à nous montrer
la profondeur et à nous faire goûter les suavités.
VIL — Jésus Victime d'amour
Il est un dernier aspect sous lequel il nous
faut considérer en Jésus son caractère et sa con-
dition de Victime, celui de la charité divine qui
L'a poussé à de semblables excès d'humiliation,
de souffrance et d'immolation.
JÉSUS VICTIME PENDA^T SA VIE 255
Sans l'amour, impossible d'avoir une idée
exacte de Dieu * ; sans l'amour, l'Incarnation du
Verbe ne peut même se concevoir ^ ; sans l'a-
mour, la vie terrestre du Sauveur n'a plus de
sens et son Sacrifice perd tout son éclat ^.
Remontons dans le sein de l'Eternel et contem-
plons-y les trois Personnes divines. Distinctes
entre elles, ce qui les unit, c'est la charité ; non
une charité accidentelle, mais essentielle comme
leur nature et leur existence. Elles s'aiment éter-
1 Tout élémentaire que paraisse cette assertion, le passage
suivant de Saint Thomas, démontrant qu'en Dieu l'amour est
quelque chose de substantiel, fera ressortir davantage cette
vérité. « Comme en Dieu, dit-il, l'intellect est identique à son
être, il en est de même de l'exercice de la faculté à'aimer. Dieu
ne s'aime donc pas selon quelque chose qui s'ajoute à son es-
sence, mais selon son essence même. Et comme il s'aime par
cela qu'il est en lui-même comme l'objet aimé dans l'être qui
aime, Dieu aimé n'est pas dans Dieu aimant d'après un mode
accidentel, comme sont en nous les objets de nos affections ;
mais Dieu est en lui-même substantiellement comme l'objet
aimé dans l'être aimant. » S. Thom., Op. 2, c. 48.
- « C'est Vamour immense de Dieu qui est cause que le Fils
de Dieu s'est incarné dans le sein d'une Vierge. D'où l'Evangile
dit (Jean, ni, 16) : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a
donné son Fils unique. » S. Thom., III p., q. 32, a. 1.
3 « Il n'y a pas de charité plus grande que celle d'un ami qui
donne sa vie pour son ami, comme il est dit en Saint Jean (xv,
i3). On fait preuve de la grandeur de son amour selon que l'on
se montre disposé à souffrir davantage pour un ami. Or le
plus grand des maux humains est la mort qui détruit la vie
humaine ; c'est pourquoi il ne peut y avoir une plus grande
preuve d'amour que de s'exposer à la mort pour son ami. »
S. Thom., Op. 2, c. 227.
256 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
nellement et nécessairement ; elles ne peuvent
pas plus cesser de s'aimer, qu'elles ne peuvent
cesser d'exister. Ce lien absolu et essentiel de
charité qu'est le Saint-Esprit, procède de l'a-
mour mutuel du Père et du Fils • ; de sorte que
le Verbe est tout amour pour le Père, aussi né-
cessairement qu'il en est l'expression vivante
et substantielle.
Dès lors, donner son Fils au monde, pour le
Père, c'est donner, avec la réalité totale de ses
perfections infinies, la charité parfaite dont il est
aimé de toute éternité par son Verbe. Pour le
Fils, entrer dans l'humanité, c'est y apporter
les ardeurs inexprimables dont II brûle essen-
tiellement pour son Père -, en retour de l'inef-
fable charité dont II est Lui-même l'objet de la
' « On appelle l'Esprit-Saiiit le nœud du Père et du Fils dans
le sens quV/ en est l'amour, parce que le Père s'aimant lui-
même et aimant son Fils d'une dilection unique et réciproque-
ment, l'Esprit-Saint (en tant qu'il est amour) a du Père au Fils
et du Fils au Père un rapport analogue à celui qui existe entre
le sujet qui aime et l'objet aimé. Or, par là même que le Père
et le Fils s'aiment mutuellement, il faut que leur mutuel amour
qui est l'Esprit-Saint procède de l'un et de l'autre. Considéré
dans son origine, l'Esprit-Saint n'est pas un être intermédiaire,
il est dans la Trinité la troisième Personne. Mais si on le re-
garde suivant la relation dont nous venons de parler, il est le
nœud ou le lien des deux Personnes dont il procède. » S. Thom.,
I p., q. 37, a. 1, ad 3.
2 « Le Père vivant m'a envoyé, et moi aussi je vis par le
Père. » Jean, vi, 58.
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 257
part de Celui qui L'a éternellement engendré K
Jésus incarné, c'est l'amour éternel humanisé.
Jésus Homme-Dieu, c'est le même centre divin
d'infinie charité contenu dans les limites créées
de l'humanité. Jésus Victime, c'est l'essentiel et
ineffable amour du Verbe pour son Père mis au
service de toutes les souffrances et vivifiant tous
les actes de la vie de l'Agneau divin voué à l'im-
molation et au sacrifice.
En Jésus, tout est amour comme tout est souf-
france : l'amour est la mesure du sacrifice, et
le sacrifice est consommé là où l'amour est sa-
tisfait '-.
Sur la terre comme au ciel Jésus a constam-
ment son Père devant les yeux. Il vit pour lui
d'une double vie, divine et humaine. Maintenant
qu'il s'est fait homme, ces deux amours en Lui
sont indissolubles, et éternellement le Fils, en
tant que Verbe incarné, aimera le Père ^, de
même que le Père aimera dans le Fils la Victime
toujours immolée *.
^ « Père, vous m'avez aimé avant !a constitution du monde. »
Jean, xvii, 24.
2 « Nous avons connu V amour de Dieu en ce qu'il a donné
sa vie pour nous.» I Jean, ni, 16.
3 « Je demeure dans son amour. » Jean, xv, 10.
^ « Le Père m'aime parce que/c donne ma vie. » Jean, x, 17.
258 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Jésus se complaît souverainement dans cette
contemplation amoureuse de son divin Père,
dont II connaît parfaitement la majesté et la
grandeur, les perfections adorables et les ineflfa-
bilités infinies. Ne pouvant comme Dieu s'abais-
ser devant lui, Il saisit avec empressement tout
ce qu'il a pris dans l'humanité et II le jette à ses
pieds. Il descend dans les dernières profondeurs
du créé pour mieux rendre hommage à la Divi-
nité ; et, concentrant en Lui la création tout en-
tière, Il proclame l'absolu domaine de Dieu sur
toutes choses.
Considérant en Lui-même le caractère indélé-
bile dont son Père L'a marqué, Il s'offre à lui
comme Victime, et II se sert de tout ce que
sa nature humaine Lui fournit d'humiliation et
d'abaissement pour l'abiiner devant la Majesté
divine et en faire comme le trophée de son
amour. Il se tient dans l'attitude humiliée de
la créature en face du Créateur, et II voudrait
s'anéantir devant Celui qui est et qui existe dans
les siècles des siècles.
A son amour de complaisance succède bien
vite en Jésus l'amour de bienveillance. II n'a
quitté le sein de son Père que pour le glorifier
ici-bas. Sa vie tout entière est employée à le
faire connaître, honorer, adorer et aimer. C'est
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 259
là son unique objectif ; Il n'a pas une pensée,
Il ne prononce pas une parole, ne pose pas un
acte, qu'il n'ait en vue l'honneur et la gloire
de son Père. Tout en Lui est essentiellement
consacré à cette unique fin de son existence
terrestre.
Ce qui L'humilie Le réjouit, parce qu'il rend
ainsi à son divin Père un hommage que lui doit
l'humanité. Ce qui Le fait souffrir L'attire, parce
qu'il trouve dans la souffrance le moyen provi-
dentiel de lui exprimer son amour. Ce qui Le
maintient dans sa condition de Victime a pour
Lui des charmes indéfinissables, parce qu'il y
trouve l'occasion d'accomplir sa mission telle
qu'il l'a reçue de son Père et de se présenter
sans cesse à lui dans l'état où il daigne se com-
plaire et prendre sa gloire.
Dieu le Père aurait pu trouver en son Verbe
incarné une autre source d'honneur et de gloire
que ses abaissements, mais il ne l'a pas voulu ;
et ce qui, à ses yeux, donne par-dessus tout de
la valeur au zèle de son Fils pour le glorifier et
le faire glorifier des hommes, ce sont précisé-
ment les sentiments d'humilité et d'abnégation
qui maintiennent constamment ce Fils bien-aimé
dans une dépendance souveraine ^ et Lui font
■• « Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais
la volonté de celui qui m'a envoyé. » Jean, vi, 38,
260 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
rechercher la souffrance et rinimolation comme
l'expression la plus efficace de son amour.
Aimer son Père, c'est pour Jésus un nécessaire
et essentiel besoin ; s'immoler pour lui, c'est l'ai-
mer et le glorifier autant qu'il peut l'être dans]
l'humanité.
L'amour de Jésus envers son Père serait in-
complet, s'il se bornait à un amour de complai-
sance et de bienveillance. Aussi impérieux quej
les deux autres, l'amour de condoléance em-
brasse et pénètre toute la vie du Sauveur des
hommes.
Le Verbe divin ne s'est incarné que pour ren-
dre à Dieu ce que le péché lui avait enlevé. A
l'offense infinie du côté de Dieu, doit correspon-
dre une réparation infinie du côté de l'homme.
Ce qui avait produit l'offense, c'était l'éîoigne-
ment de Dieu ; ce qui produira une juste ré-
paration, ce sera le rapprochement complet de
l'homme avec Dieu. Le péché ayant détruit la
charité dans le cœur de l'homme, Dieu n'y voyait
plus sa ressemblance ; la Rédemption l'y rétablira
à jamais, et de nouveau Dieu pourra y contem-
pler dans sa perfection l'œuvre de ses mains.
Pour accomplir une telle œuvre, il faut un
amour aux proportions infinies qui atteignent à
la fois l'homme pour le purifier et Dieu pour
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 261
l'apaiser. Mais cet amour, pour être efficace, de-
vra être un amour crucifié, un amour qui fasse
porter au Rédempteur le châtiment d'une expia-
tion totale et lui permette d'offrir le prix d'une
satisfaction parfaite.
Jésus s'étant constitué Victime devant son Père
et possédant dans son amour des puissances in-
finies d humiliation et de souffrance, voudra aller
jusqu'aux dernières possibilités du sacrifice. De
même que le péché est une négation absolue des
droits de Dieu et qu'il le détruit autant qu'il est
en son pouvoir de le faire, ainsi Jésus, pour re-
connaître Dieu et affirmer ses droits, poussera
ses abaissements presque jusqu'à l'anéantisse-
ment '. Rien ne rend mieux l'idée de Victime
en Jésus que cette immolation absolue de tout
Lui-même, qui va chercher le péché dans les
abîmes pour le réparer et qui ensuite se pré-
sente à Dieu pour lui offrir la rançon exigée par
sa Justice outragée.
L'amour que Jésus porte à son Père ne laissera
rien d'imparfait dans son action rédemptrice.
Satisfaction totale et absolue lui sera donnée au
nom de l'humanité déchue. Une seule goutte de
sang ne restera dans les veines de la Victime,
1 « Il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave...
Il s'est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort,
et la mort de la croix. » Phil., u, 7, 8.
202 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
tant que le ciel et la terre ne seront pas récoH'
ciliés et que l'honneur de Dieu dans l'humanité
ne sera pas réparé.
Après ces quelques considérations, comme
l'amour de reconnaissance en Jésus nous appa-
raît naturel et inséparable de sa mission de
Victime.
Si son divin Père ne L'avait pas envoyé, Il ne
serait pas venu ; s'il ne Lui avait confié la mis-
sion précise de satisfaire à sa Justice et de sau-
ver l'humanité, Il ne se la serait pas attribuée ;
s'il ne Lui avait imposé une expiation sanglante,
Il n'aurait pas bu jusqu'à la lie le calice des
amertumes et des ignominies ; s'il ne L'avait
condamné à la mort, Il aurait ignoré l'immense
bonheur de donner sa vie pour ceux qu'il aimait;
s'il ne Lui avait donné un corps pour l'oftVir, il
Lui aurait manqué la matière de son Sacrifice ;
s'il ne L'avait destiné à l'immolation totale. Il ne
lui devrait pas l'honneur d'être sa Victime '.
Oh ! comme la reconnaissance monte facile et
ardente du cœur de l'Homme-Dieu ! Comme l'a-
mour se traduit éloquemment par des louanges et
' C'est ce qui fait dire au Docteur angélique : « Le Christ
comme homme a payé immédiatement le prix de notre rédemp-
tion, mais d'après l'ordre de son Père, qui en a été comme
l'auteur primordial. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5, ad 2.
I
JÉSUS VICTIME PENDANT SA VIE 263
des actions de grâces dans cette âme de feu qui se
nourrit de souffrance et n'aspire qu'au sacrifice.
C'est à son Père que Jésus Victime doit de
pouvoir s'hiumilier devant lui, et II l'en bénit.
C'est pour son Père qu'il vit, et II lui en rend
grâces. C'est pour accomplir ses desseins qu'il
souffre, et ses souffrances Lui sont un perpétuel
sujet de louange. C'est pour le glorifier qu'il va
mourir, et II lui en exprime à l'avance sa tendre
reconnaissance. C'est pour lui rendre l'huma-
nité purifiée et réhabilitée qu'il est Victime, et II
trouve dans chaque sacrifice qu'il fait, chaque
souffrance qu'il endure, l'occasion de satisfaire
son amour et de remercier son Père d'aimer les
hommes jusqu'à leur avoir sacrifié son Fils.
Jésus se nourrit ainsi autant d'action de grâces
que d'amour et de sacrifice. En remerciant son
Père, Il se livre à lui, et cette offrande égale son
amour. En s'iinmolant à la gloire de son Père,
Il lui rend tout ce qu'il en a reçu, et cette res-
titution dans le sacrifice est l'expression souve-
raine de son amour et de sa reconnaissance.
Aimer son Père d'un amour infini, parce qu'il
est infiniment aimable ; glorifier son Père par
une gloire égale à ses divines perfections, parce
qu'il y a un droit absolu ; réparer l'outrage fait
à son Père par le péché, parce qu'il l'exige inexo-
264 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
rablement de rhunianité coupable ; rendre à son
Père d'éternelles actions de grâces pour L'avoir
fait Victime, parce qu'à ce prix seulement il ac-
cordera le pardon aux hommes et leur rouvrira
les portes du ciel : telles sont les formes sublimes
de l'amour qui brûle le cœur de Jésus pour son
divin Père ; telles sont les tendres manifestations
de la charité infinie du Verbe incarné venu en ce
monde pour adorer, glorifier, supplier son Père
et lui arracher le pardon des pauvres pécheurs.
N'oublions pas que c'est pour nous qu'il aime,
en notre nom qu'il adore, à notre place qu'il re-
mercie, en notre faveur qu II intercède; pour nos
péchés qu'il souffre, pour nous sauver qu'il s'im-
mole, pour nous rendre la vie qu'il meurt *.
Amour éternel qui fait d'un Dieu une Victime !
Victime d'amour qui fait d'un Homme-Dieu le
Sauveur du monde !
Jésus ne pouvait aller plus loin. Il a aimé son
Père sur la terre autant qu'il l'aime de toute éter-
nité. Il a aimé l'humanité plus qu'elle ne peut
contenir de miséricorde et de charité.
Il ne manque plus à Jésus Victime que son
dernier Sacrifice. Il va mourir !
' « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants
bien-aimés, et marcliez dans l'amour, comme le Christ qui
nous a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous à Dieu. »
Ephés., V, 1, 2.
A Jésus, Victime de rhumaniié
Que Vous êtes grand, ô Jésus,
dans les splendeurs de la Divinité !
Que Vous êtes beau
dans les humiliations de l'humanité !
Que Vous êtes adorable
sous les dehors de tant d'infirmité !
Que Vous êtes aimable
dans les manifestations de votre charité !
Que Vous êtes mystérieux
dans vos choix de sou^rance et d'immolation !
Que Vous êtes sublime
dans votre attitude et votre état de Victime !
Que Vous êtes ine^able
dans ce sacrifice perpétuel de tout Vous-même
qui Vous consacre à jamais
hostie de louange et de réparation,
holocauste de salut et de purification,
Victime d'amour et d'éternelle bénédiction !
A Vous, mon esprit pour Vous contempler,
mon cœur pour Vous aimer,
ma volonté pour Vous l'enchaîner,
ma vie pour Vous l'ofrir,
mon âme pour Vous l'immoler,
mon être tout entier pour Vous posséder,
dans le temps et dans l'éternité !
CHAPITRE CIMOUIÈME
De sot} iitiitiolatioi> sur le Calvaire
CHAPITRE CINQUIEME
De son iitiinolatioi> sur le Calvaire
0 Le Christ nous a rachetés de
la malédiction de la loi, s'étant fait
malédiction pour nous, car il est
écrit : Maudit quiconque est pendu
au bois. »
Gai.. III, 13.
Nous avons eu le bonheur jusqu'ici de contem-
pler notre divine Victime dans les diverses mani-
festations qu'elle nous a faites de son amour, et
dans les nombreux enseignements qu'elle nous
a laissés sur les motifs de sa venue ici-bas et sur
la forme douloureuse qu'elle a daigné donner à
l'accomplissement de sa divine mission.
Il n'en faudrait pas davantage pour comprendre
jusqu'à quels excès Jésus a poussé son amour et
jusqu'à quel point II est essentiellement Victime
en tout son être. Nous L'avons vu, en son Incar-
nation, descendre dans des abîmes d'abaisse-
ment ; nous L'avons considéré pendant sa vie
dans un état permanent d'humiliation et de souf-
france ; nous L'avons aperçu comme enveloppé
270 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
dans un linceul de douleur qui Le maintenait
sans cesse immolé et en faisait la grande Victime
pour les péchés du inonde.
Et pourtant ces trente-trois ans d'immolation
n'étaient qu'une préparation à de plus grandes
souffrances, qu'un acheminement vers le su-
prême Sacrifice qui devait mettre fin à la vie de
l'Homme-Dieu. Tout ce passé aurait pu se ré-
duire à quelques années, quelques mois, quel-
ques jours mêine, et rien n'aurait modifié pour
cela le dénouement final. Ce n'était pas pour
vivre longtemps que Jésus était venu, mais pour
mourir. Son Sacrifice aurait eu lieu aussitôt
après sa naissance, que Jésus aurait été aussi
essentiellement Victime. S'il ne meurt pas en
naissant, c'est que cette inort précoce et ignorée
n'entre point dans le plan de l'économie divine.
Il fallait qu'il vive, mais en Victime ; Il fallait
qu'il meure, mais à la face du monde ; Il fallait
qu'il s'immole, mais après s'être révélé comme
le Sauveur de l'humanité.
Les temps sont accomplis, et nous allons main-
tenant accompagner notre auguste Victime dans
la dernière étape de sa vie. Nous sommes arrivés
à la réalisation complète des divins oracles, nous
entrons en plein dans les ombres de la voie dou-
loureuse et dans les ténèbres du crucifiement.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 27I
Nous allons assister à des scènes d'incomparable
douleur ; nous allons être témoins d'excès de
malice et de haine, comme jamais l'humanité
n'en a connus ; nous allons entendre des cris de
mort et des vociférations infernales ; nous allons
considérer de près le plus horrible des supplices,
et nous allons voir expirer dans des angoisses
extrêmes Celui qui s'offre en sacrifice pour nous
sauver de la mort éternelle.
Il nous a été instructif et réconfortant de voir
vivre Jésus ; il nous le sera davantage de Le voir
mourir. Comprenons que toute la Rédemption
est là. Sa mort est l'accomplissement ultime des
décrets éternels : moment solennel dans l'his-
toire du monde. Le ciel et la terre sont attentifs.
Ce qui va se passer ne se renouvellera jamais.
Il n'y a qu'un^ Victime divine ; il n'y a qu'un sa-
crifice sanglant qui la fixe éternellement dans sa
perfection de Victime.
Laissons notre cœur s'attacher aux pas de Ce-
lui qui s'en va mourir. Faisons un acte d'ardent
amour envers Jésus Victime et montons le Cal-
vaire avec Lui.
L — L'heure du ^rand Sacrifice
Il est pour Jésus une heure solennelle entre
toutes, une heure qu'il a déjà entendue sonner
272 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
dès les profondeurs de l'éternité, une heure dont
les premiers sons ont souvent résonné à son
oreille sur la terre, mais dont le dernier coup ne
doit se faire entendre que sur le Calvaire ; une
heure de prédilection qu'il n'a cessé d'appeler et
de désirer \ une heure d'amour où II atteindra
les extrêmes limites possibles de la charité "^ ;
une heure d'indicible douleur où la vie devra le
céder à la mort ; une heure de Justice divine se
transformant en Miséricorde infinie ; une heure
d éternité dans laquelle sera fixé à jamais le sort
de l'humanité ^.
Et cette heure unique qui marquera éternelle-
ment le triomphe de la miséricorde et de l'amour
dans le Sacrifice de l'éternelle Victime : elle a
sonné. Aussitôt les cataractes du ciel, qui main-
tenaient encore les flots menaçants de la Justice
irritée, se sont ouvertes et ont laissé libre cours
aux vagues furieuses qui ont déferlé sans merci
dans l'âme de Jésus \ En même temps, de tous
1 « C'est pour cette heure que je suis venu. » Jean, xii, 27.
'- « Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce
monde au Père, comme il avait aimé les siens qui étaient en ce
monde, /'/ les aima jusqu'à la fin. » Jean, xiii, 1.
3 « Par une seule oblation, il a amené à la perfection pour
toujours ceux qui sont sanctifiés. » Hébr., x, 14. — « Il est entré
une fois pour toutes dans le sanctuaire, avec son propre sang,
ayant obtenu une rédemption éternelle. » Hébr., ix, 12.
^ « Mon âme est tombée dans la fosse ; les eaux ont débordé
sur ma tête. » Lament., ni, 53, 54.
IMMOLATION DE JÉSUS SVR LE CALVAIRE 273
les points du monde la douleur s'est dressée im-
pitoyable et est venue fondre sur sa proie pour la
dévorer. Une main invisible a rouîé des océans
d'amertume dans ce cœur de condamné qui ne
cessera d'être torturé que lorsqu'il aura cessé de
battre K
Tous les désirs de souffrance et d'immolation
accumulés pendant la vie du Sauveur, toutes les
aspirations enflammées que faisait surgir dans
son âme la vue lointaine de son futur Sacrifice,
forment maintenant une montagne énorme qui
s'appesantit sur Lui et menace de L'ensevelir.
Toute la sagesse des décrets éternels qui L'a
voué au Sacrifice, toutes les volontés de son di-
vin Père qui en ont fait une Victime, tous les
besoins les plus intimes de son âme qui ap-
pellent l'immolation, poussent impérieusement
Jésus vers les abîmes qui s'entr'ouvrent devant
Lui 2. Il n'y a plus place en Lui que pour la dou-
leur ; Il la respire et II en vit. Il ne peut plus
faire qu une chose, souffrir : souffrir sans re-
lâche, souffrir en tout son être, souffrir atroce-
1 « Seigneur, vovez que je suîs dans l'aftliction ; mes entrailles
sont émues, mon cœur est renversé en moi-même, car /e suis
remph' d'amertume. » Lame.nt., i, 20.
2 « Le Seigneur a fait ce qu'il avait résolu ; il a accompli la
parole qu'il avait arrêtée depuis les jours anciens ; il a détruit
et il n'a pas épargné. » Lament., ii, 17.
274 ^^ JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
ment, souffrir jusqu'à épuisement complet, souf-
frir jusqu'à en mourir.
C'est pour cette heure qu'il est venu, et II la
veut. C'est pour cette immolation finale qu'il a
vécu, et sa vie maintenant, c'est de mourir. C'est
en vue de ce Sacrifice suprême qu'il a été sacré
Victime, et II entre dans la mort avec la même
ardeur qu'il était entré dans l'humanité.
Jusqu'ici le ciel était comme dans l'attente et
l'humanité soupirait après sa délivrance. L'heure
qui sonne verra le dernier soupir de la Victime
expirante et se répercutera dans les siècles des
siècles. Jésus accourt vers la Croix qui Lui tend
les bras, et II s'élance au-devant de la mort d'où
Il fera jaillir la vie.
n. — La Victime de l'ctcrncllc Justice
La mort qui va couronner la vie de l'Homme-
Dieu n'est pas une mort naturelle, en ce sens
qu'elle est l'inévitable destin de toute vie hu-
maine. C'est une mort violente qui se prépare,
avec tous les apprêts du supplice et tous les raffi-
nements de la cruauté ; une mort de condamné
qui n'a droit à aucune pitié et qui a mérité de
subir toutes les atrocités du plus terrible des
châtiments.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 275
Jamais malfaiteur n'aura attiré sur lui tant de
malédictions et n'aura été l'objet d'un semblable
acharnement de haine et de vengeance. Comme
si la honte du supplice et la perte de la vie
n'étaient pas suffisantes pour punir le coupable
de ses crimes, il faudra que tout un peuple s'a-
meute contre Lui, L'accable d'injures et Le mau-
disse jusque dans sa dernière agonie K
Comment expliquer tant de haine et de cruauté
réunies ? Pourquoi une mort aussi affreuse à
l'égard d'un criminel qu'après tout on n'accuse
que d'être un perturbateur de la paix publique ^
et un exalté qui se fait l'égal de Dieu ^ ? Est-il
possible que l'on ait oublié si vite tous ses bien-
* « Et le peuple était là regardant, et avec lui les chefs le rail-
laient, disant : Il a sauvé les autres ; qu'il se sauve lui-même,
s'il est le Christ, l'élu de Dieu. Et les soldats aussi se jouaient
de lui et s'approchant lui présentaient du vinaigre, disant : Si
tu es le roi des Juifs, sauve-toi. » Luc, xxiii, 35-37.
« Et ceux qui passaient le blasphémaient. » Matth., xxvii, 39.
2 « Et se levant tous en foule, ils le menèrent à Pilate. Et ils
commencèrent à l'accuser, disant : Nous avons trouvé celui-ci
pervertissant notre nation... Or, Pilate leur dit : Vous m'avez
présenté cet homme comme soulevant le peuple, et voilà que
l'interrogeant devant vous je n'ai trouvé en cet homme aucune
cause de condamnation dans tout ce dont vous l'accusez. » Luc,
XXIII, 1, 2, 14.
3 « Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le, car
je ne trouve en lui aucune cause. Les Juifs lui répondirent :
Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu'il
s'est fait Fils de Dieu. » Jean, xix, 6, 7.
276 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
faits et la multiplicité des miracles qu'il a opé-
rés pour soulager les misères et guérir les infir-
mités ? Un tel bienfaiteur, lors même qu'on lui
attribuerait apparemment des fautes et des er-
reurs, ne mérite-t-il pas un peu d'égard, et ne
doit-on pas, tout au moins, lui épargner des châ-
timents réservés aux vulgaires criminels ?
Ah ! la raison en est que ce ne sont pas tant
les hommes qui envoient Jésus à la mort, que le
ciel qui dans son courroux a préparé la scène
tragique à laquelle nous allons assister. Au-
dessus des contingences terrestres, il y a les lois
éternelles qui sont immuables. Plus haut que
l'injustice des hommes, il y a la Justice de Dieu,
et il n'est pas loisible à la Victime de s'y sous-
traire. Il pèse sur elle une malédiction eflVoyable
que la mort seule peut enlever. Il faut qu'elle
meure, ou éternellement le ciel restera cour-
roucé ; et le châtiment, au lieu de frapper la Vic-
time, devra nécessairement tomber sur l'huma-
nité tout entière.
Qui peut envisager sans trembler ce spectacle
terrifiant d'une Justice éternelle, sainte comme
Dieu lui-même, inexorable comme la stabilité
immuable de la Divinité, planant sur le monde
et s'abattant tout-à-coup sur la Victime de son
choix, pour s'exercer impitoyablement et lui
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 277
faire porter le fardeau écrasant de ses divines
et nécessaires exigences * !
Jusque-là la Justice divine avait suspendu
l'exercice de ses droits absolus, mais à la condi-
tion de les exercer librement un jour. Et afin d'y
réussir, elle s'était façonné une Victime qu'elle
avait tirée de son sein et en qui elle pourrait
déverser, à l'heure des réparations suprêmes, sa
puissance infinie d'immolation expiatrice.
Cette heure est venue et aussitôt Jésus devient
la proie de la vengeance divine. La Justice pé-
nètre à flots dans le plus intime de son être, et
absorbe en quelque sorte sa Victime pour s'en
nourrir et se l'assimiler '^. Aucun obstacle ne
venant paralyser son action dévastatrice, elle
la détruit autant qu'il est nécessaire pour tirer
de son immolation la satisfaction infinie qu'elle
exige ^. Elle réduit quasi à néant cette Victime
qui est à sa merci ^ et dont la perfection consiste
* « Le Seigneur a épuisé sa fureur, il a répandu sa colère et
son indignation... Il a tendu son arc, et il a fait de moi comme
un but pour ses flèches... Il a brisé dans le transport de sa fu-
reur toute la force d'Israël. » Lament., iv, il ; m, 12 ; ii, 3.
2 « D'en haut le Seigneur a envoyé un feu dans mes os, et il
m'a châtié. Le Seigneur m'a livré à une main dont je ne pour-
rai pas sortir. » Lament., i, i3, 14.
3 « Le Seigneur est devenu comme un ennemi. Il a détruit
son tabernacle, il a rejeté son autel, il a maudit son sanc-
tuaire. » Lament., ii, 5-7.
'' « Le Seigneur m'a vendangé, comme il l'avait dit, au jour
278 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
précisément à être annihilée pour satisfaire à la
Justice.
Jésus n'est plus simplement une Victime qui
souffre, c'est une Victime devenue la souffrance.
A son tour. Il s'empare de la Justice et II dirige
ses coups. Il veut que rien ne Lui soit épargné,
puisqu'il n'y a rien en Lui qui n'appartienne à la
Victime et, dès lors, à la Justice divine. Il sait
que seul II peut supporter les exigences infinies
de la Justice outragée, et II ouvre toute grande
son âme aux douleurs non moins infinies que
réclame la Justice pour s'apaiser. Il aime trop
son Père pour ne pas répondre à son appel ; et
puisque l'heure a sonné de subir dans toute leur
horreur les effets de sa malédiction. Il veut le
châtiment qui Le condamne à la mort, Il s'y sou-
met avec amour, Il s'anéantit sous son étreinte '.
de sa fureur... Il n'a pas retiré sa main que tout ne fût ruiné. »
Lament., I, 12 ; II, 8.
1 C'est l'amour de son Père qui le meut. « Afin que le monde
sache que j'aime le Père, et que je fais selon que le Père m'a
commandé, levez- vous, sortons d'ici » (Jean, xiv, 3i). — Où va-
t-il? A la mort. « Il s'est fait obéissant /wj^w'à la mort » (Phil.,
II, 8). Mais son obéissance d'amour est voulue par lui tout au-
tant que par son Père : « // s'est livré lui-même pour nous en
s'offrant à Dieu comme une oblation et une victime d'agréable
odeur » (Ephés., v, 2). — Ce qui fait dire à Saint Thomas : « Le
Christ a souffert par charité et par obéissance. Car il a accom-
pli les préceptes de charité par obéissance, et il a été obéissant
par amour pour son Père qui le lui commandait. » (S. Thom.,
III p., q. 47, a. 2, ad 3).
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 279
Du fond de son être monte un cri sublime
d'adhésion amoureuse aux décrets éternels qui
L'ont constitué Victime de la Justice divine. Cet
élan spontané va Lui coûter la vie ; Il ne pourra
résister à une douleur aussi intense ; l'amour et
la souffrance vont Le consumer. Mais mourir
ainsi sous les coups de la Justice de son Père et
dans les ardeurs de la charité infinie qu'il lui
porte, c'est couronner sa vie par la plus divine
des morts, c'est mourir en Victime.
in. — Le criminel chargé des péchés
du monde
Au moment terrible où le bras de la Justice
divine s'abat sur l'auguste Victime avec une vio-
lence inouïe, Jésus jette sur son Père un regard
filial d'héroïque acquiescement et le porte aus-
sitôt du côté de l'humanité misérable, pour la-
quelle Il n'a pas craint de s'incarner. C'est pour
elle que son divin Père Le frappe ', et II l'aime
divinement parce qu'elle est la cause de son
supplice et qu'il est fait pour souffrir. Mais en
même temps un flot nouveau d'horreurs et de
1 « C'est pour nos iniquités qu'il a été couvert de plaies, c'est
pour nos crimes qu'il a été brisé. » Is., lui, 5.
280 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tortures inonde son âme : Il voit le torrent des
iniquités humaines prêt à Le submerger.
Le péché se présente à Lui aussi menaçant
que la Justice de Dieu ; et tant qu'il ne l'aura
pas terrassé, Il en sera accablé et devra en por-
ter les effroyables châtiments. Venu pour le com-
battre ', Il a subi plus que son voisinage ; sans
en être personnellement souillé, Il se l'est cepen-
dant étroitement uni et II en a fait le compagnon
inséparable de sa vie 2, au point que lorsque le
ciel voudra en tirer vengeance, c'est sur Lui l'in-
nocent qu'il portera ses coups ^
Cette union contractée avec le péché est déjà
pour Jésus une énorme souffrance. Aucune hu-
miliation plus grande ne pourra Lui être infligée,
aucune abjection humaine ne saura atteindre
celle-là. Les hommes auront beau Le maudire,
Il porte en Lui-même une autre malédiction qui
défie leur malice. Ils pourront L'accabler de leurs
outrages et de leurs calomnies, mais jamais leurs
injures ne L'abaisseront aussi bas que les abîmes
où le péché L'a plongé.
Jésus sait qu'il porte en Lui un fruit d'en-
1 « Vous savez que Jésus a paru pour enlever nos péchés. »
I Jean, ni, 5.
'- « Celui qui ne connaissait point le péché, // l'a fait péché
pour nous. » II Cor., v, 21.
'• « Je l 'ai frappé pour les crimes de mon peuple. » Is., lui, 8.
IMMOLATION UE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 28t
fer ' : c'est la malice même de Satan dont II s'est
fait le réceptacle. Il comprend qu'il soit devenu
pour son Père un sujet d'horreur et que celui-ci
ne veuille voir en Lui que le criminel condamné
à expier le péché dans l'infamie et la douleur.
Cette attitude courroucée de son Père, que jus-
tifie l'état déplorable où le péché L'a réduit, est
pour Jésus un véritable martyre.
A l'unisson de Celui qui Le réprouve et Le
condamne, Jésus est à Lui-même un sujet de
suprême indignation. Il voit le péché habiter en
Lui comme s'il en était l'auteur, et ce contact
forcé est son suprême tourment. Il en a telle-
ment assumé la honte, qu'il s'en est fait l'unique
responsable et que la mort seule pourra L'en sé-
parer. A son tour, Il maudit le péché, et cette
malédiction retombe sur Lui. Pour le détruire
et en purifier les pécheurs. Il ne reculera devant
aucun supplice ; et tant que le ciel n'aura pas
reçu une juste réparation, Il se tiendra comme
une Victime devant son bourreau et s'en laissera
immoler 2.
N'ignorant rien des effets terribles d'une sem-
1 « Celui qui commet le péché est enfant du diable, car le
diable pèche depuis le commencement. Voilà pourquoi le Fils
de Dieu a paru : c'est pour détruire les œuvres du diable. »
I Jean, m, 8.
- « Nous l'avons considéré comme un homme frappé de
Dieu. » Is., LUI, 4.
282 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
blable expiation, Jésus a embrassé à l'avance
l'immense accumulation de souffrances et d'hu-
miliations que doit Lui coûter sa victoire. A
cette heure décisive, tous les péchés du monde
s'amoncellent autour de Lui, comme pour Lui
livrer un dernier assaut. 11 en constate toute
l'horreur. Il en mesure l'énorme gravité. Il en
compte l'effroyable multiplicité. Pénétrant à la
fois dans tous les coins de l'univers, depuis le
commencement du monde jusqu'à la fin. Il con-
sidère l'océan de péchés dans lequel s'est plon-
gée l'humanité. Il voit toutes les générations
coupables se poussant les unes les autres vers
l'abîme, comme les flots tourmentés d'une mer
en furie. Et II ouvre son sein pour laisser passer
sur Lui ces torrents d'iniquités, afin de les puri-
fier au passage.
Considérant que le péché a pénétré jusque
dans la moelle de l'humanité, ses regards atten-
dris se posent sur cette misère universelle qui
tient les âmes en esclavage. Se frayant un che-
min à travers les turpitudes humaines du passé
et de l'avenir. Il se dirige vers le Calvaire entre
deux montagnes de crimes et de prévarications,
dont la cime touche les nues, et d'où s'échappent
à la fois des cris de détresse et des menaces de
vengeance. Pour secourir les misérables. Il porte
leur peine ; pour sauver les désespérés, Il subit
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 283
leur châtiment ; pour purifier tous les pécheurs
et leur épargner les coups de la vengeance di-
vine, Il se fait le maudit de l'humanité et II se
livre aux terribles expiations qu'elle a méritées '.
Chaque péché devant être expié, tous sont pré-
sents à la pensée de Jésus et accablent son âme
d'un poids infini. Tous les péchés de l'esprit et
du cœur, tous les péchés de la chair et de l'or-
gueil, tous les péchés de faiblesse et de malice,
tous les péchés cachés et publics, tous les pé-
chés accumulés dans la vie de tous les hommes,
de l'enfance à la vieillesse, tous les péchés de
pensées, de désirs, de paroles et d'actions L'as-
saillent à la fois. Loin de les fuir, Jésus les ap-
pelle, Il s'en couvre, Il s'en enveloppe, Il s'en
laisse écraser. Il leur donne asile dans son âme
et, pour mieux les contenir tous, Il les arrache
pour ainsi dire aux pécheurs et II les fait siens.
Le pécheur, c'est Lui ! Le coupable devant la
Justice, c'est Lui ! La Victime qu'il faut frap-
per, c'est Lui ! Le supplicié qui doit mourir,
c'est Lui - !
* « Il a véritablement porté nos infirmités, et /'/ s'est chargé
lui-même de nos douleurs. » Is., lui, 4.
- « Le Seigneur a placé sur lui Xiniquité de nous tous. Il a
voulu le briser par la souflFrance. // a livré son âme à la mort. »
Is., LUI, 6, 10, 12.
284 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
C'est Lui, l'Eternel, devenu un néant de pé-
ché ! C'est Lui, le Saint des saints, baigné dans
la fange de tous les crimes ! C'est Lui, le Fils
bien-ainié du Père, maudit à la place des pé-
cheurs !
C'est Lui qui, après avoir pris part au conseil
des trois Personnes divines ouvrant l'enfer pour
y précipiter les prévaricateurs, s'oppose mainte-
nant à leur dessein pour en fermer l'entrée. C'est
Lui, le Dieu juste qui, après avoir infligé aux
coupables une réprobation éternelle, se prépare
à cette heure à déchirer le décret de condam-
nation.
C'est Lui, le Dieu fait miséricorde qui, abdi-
quant toute dignité, porte comme un criminel
toutes les infamies du monde. C'est Lui, le Dieu
Victime qui s'en va volontairement à la mort
et qui réclame, comme prix de son Sacrifice, le
pardon de tous ceux qui ont péché.
Dieu le Père avait rejeté loin de sa face l'hu-
manité pécheresse ; Dieu le Fils en prend la na-
ture, se couvre de ses souillures, se réserve les
malédictions et les vengeances divines, et mérite
par ses expiations infinies de rendre à l'embras-
sement du Père céleste l'humanité qu'il avait à
jamais répudiée.
Œuvre sublime d'une Victime sans tache que
crucifie le péché et qui meurt pour le réparer !
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 285
IV. — Les horreurs du supplice
Accablé par les vengeances divines et courbé
sous le poids des péchés du monde, Jésus est
livré à la puissance des ténèbres. Son divin Père
L'éloigné de devant sa face et L'abandonne aux
tourments que méritent les iniquités dont II s'est
chargé. L'humanité Le renie et Le rejette de
son sein. Comme si c'était encore trop pour Lui
d'être pécheur, il faut qu'il disparaisse et cesse
de vivre.
Abandonné de Dieu et des hommes, il ne reste
plus à l'auguste Victime que la souffrance, dont
elle se nourrit, et le Sacrifice suprême qui doit
couronner à jamais ses immolations. Elle tombe
comme dans un gouff're béant où elle entend
rugir toutes les fureurs de l'enfer. Satan, qui
n'attendait que ce moment pour s'emparer de
Celui que lui livre la Justice divine, enlace sa
victime dans les liens du péché avec lesquels
il tient l'humanité captive, et il se promet un
triomphe éclatant.
Jésus se laisse conduire au supplice par Sa-
tan : Satan qui a fait la mort ', Satan qui est la
cause de la souff^rance, Satan qui personnifie le
^ « Le Christ a triomphé de la mort et de l 'auteur de la
mort. » S. Thom., III p., q. 47, a. 2.
286 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
péché pour Texpiation duquel II meurt, Satan
qui à cette heure dispose de la méchanceté des
hommes et de toutes les forces de l'enfer. Jamais
lutte semblable n'existera entre le bien et le niai ;
jamais pareil espoir de revanche ne sera donné
à Satan contre Celui qui jusqu'ici l'a toujours
vaincu ; jamais occasion plus favorable de con-
trecarrer les desseins de Dieu et de perdre les
âmes ne se présentera que la défaite qu'il pré-
pare à son mortel ennemi ; jamais haine plus
infernale ne s'acharnera sur une victime pour
la dévorer \
Déjà Jésus sent la pression qu'il permet à Sa-
tan d'exercer sur Lui. Puisque son Père Le re-
jette, que l'humanité Le maudit, et qu'en fait
Il mérite tous les châtiments, Lui qui s'est fait
péché pour nous. Il se soumet à cette humilia-
tion extrême et II se prête aux horribles traite-
1 La lutte sera terrible, et la victoire de Jésus n'en sera que
plus éclatante. C'est pour combattre Satan et ses œuvres de
mort qu'il est venu. « Le diable, lisons-nous dans la première épî-
tre de Saint Jean (ni, 8), pèche depuis le commencement. Voici
pourquoi le Fils de Dieu a paru : c'est pour détruire les œu-
vres du diable. » D'abord, ayant tout pouvoir de juger, il porte
contre lui une sentence irrévocable : « Le prince de ce monde
est déjà jugé » (Jean, xvi, li) ; et il sera honteusement chassé :
« C'est maintenant le jugement du monde : maintenant le prince
de ce monde sera jeté dehors » (Jean, xii, 3i). Et c'est dans
l'issue fatale de la lutte, la mort, que le vainqueur remportera
la victoire définitive : « Par la mort // a détruit celui qui avait
l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable » (Hébr., ii, 14).
i
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 287
ments dont II va devenir la Victime volontaire.
Jésus est en toute vérité sous la domination
de Satan qui va diriger toutes les scènes de la
Passion, inspirer le traître, ourdir le complot,
souffler la haine dans le cœur des accusateurs,
affaiblir le courage du juge, aviver la cruauté des
bourreaux, pousser à l'extrême le débordement
des outrages et des opprobres, accumuler tous
les genres de souffrance et d'humiliation, et ac-
compagner jusque dans la mort Celui qu'il hait
et maudit, comme on hait et maudit en enfer.
Quelle honte pour Jésus que cette action de
Satan sur Lui ! Il la veut sans doute, et c'est la
voie qu'il a choisie pour aller au supplice, mais
Il n'en est pas moins momentanément l'esclave
de son éternel ennemi. C'en est fait, jusqu'à son
dernier soupir II sera harcelé, bafoué, maltraité,
brutalisé, martyrisé par lui et ses suppôts. Tout
couvert des péchés de l'humanité, Il se donne
en quelque sorte en pâture à Satan, pour qu'il
assouvisse sur Lui la haine qu'il porte à Dieu et
aux hommes \
1 Jésus avait bien dit : « Le prince de ce monde vient, et /'/
n'a aucun droit sur moi » (Jean, xiv, 3o) ; mais il avait pris l'ap-
parence du péché, et il trompa ainsi son mortel ennemi qui
s'acharna sur lui comme sur une proie qui lui était due. Le pé-
ché avait donné à Satan des droits sur l'humanité, qu'il exer-
çait impitoyablement ; depuis lors, l'homme était devenu son
esclave, et rien ne pouvait l'arracher à cette servitude. C'est la
288 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
A partir de cette heure tout prend une teinte
d'enfer pour Jésus, tout Lui devient un supplice.
La tristesse et la crainte L'envahissent \ le spec-
pensée qu'exprime Saint Thomas, quand il dit : « En péchant,
l'homme s'était obligé envers Dieu et envers le démon. En effet,
par rapport à la faute, il avait offensé Dieu, et // s'était sou-
mis au démon, en y consentant ; par conséquent, en raison de
sa faute il n'était pas devenu le serviteur de Dieu, mais il s'était
plutôt éloigné de la soumission qu'il lui devait, et /'/ était tombé
sous la servitude du démon. Dieu l'ayant permis avec justice,
à cause de l'offense commise contre lui. Mais quant à la peine,
l'homme avait été principalement obligé envers Dieu comme
envers son souverain Juge ; il l'avait été à l'égard du diable
comme envers son bourreau.
« Ainsi donc, quoique le diable ait tenu injustement sous sa
servitude l'homme qu'il avait trompé par fraude et qu'il l'ait
injustement asservi quant à la faute et quant à la peine, néan-
moins il était juste que l'homme le souffrît. Dieu le permettant
quant à la faute et l'ordonnant quant à la peine. » S. Thom.,
III p., q. 48, a. 4, ad 4.
1 La tristesse étant une souffrance, Jésus dût la connaître.
Nous lisons dans les Proverbes que « la tristesse de l'homme
lui ronge le cœur » (xxv, 20) et que « la tristesse du cœur des-
sèche les os » (xvu, 22). On peut mourir de tristesse comme de
douleur physique. En effet, le Sage nous dit que « la tristesse
accélère la mort » (Ecclés., xxxvni, 19), et notre divine Victime
elle-même nous fait entendre jusqu'à quel point la tristesse qui
l'a envahie opère la destruction et la mort, lorsqu'elle soupire
cette plainte déchirante : « Mon âme est triste jusqu'à la mort »
(Matth., XXVI, 38), c'est-à-dire jusqu'à en mourir.
Voici comment le Docteur angélique, dans sa Somme, expose
la doctrine de cet état d'âme en Jésus. « Comme le Christ a pu
éprouver une douleur véritable (dans son âme), de même une
véritable tristesse a pu se trouver en lui, mais toutefois d'une
autre manière qu'en nous » (S. Thom., III p., q. i5, a. 6) ; car,
comme il est dit à l'article 4 : « Les passions dans l'âme du
Christ ne se portaient pas vers les choses défendues, ne préve-
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 289
tacle de ses ignominies L'accable, l'avalanche de
douleurs qui se précipite sur Lui Le terrasse et
L'écrase.
naient pas le jugement de l'âme raisonnable et n'entravaient la
raison d'aucune manière. »
En quoi a consisté cette tristesse ? « 11 y a eu dans le Christ
souffrant une douleur véritable et sensible qui est résultée des
mauvais traitements infligés à son corps, et il y a eu une dou-
leur intérieure qui est provenue de l'idée qu'il avait de ces
mauvais traitements : ce qu'on appelle tristesse. » (III p., q. 46,
a. 6). — Et cela n'est nullement opposé au désir ardent que
Jésus avait de souffrir et de donner sa vie. « Rien n'empêche
qu'une chose ne soit contraire à la volonté considérée en elle-
même, et que cependant on la veuille en raison de la fin à la-
quelle elle se rapporte. C'est de cette manière que la mort du
Christ et sa passion ont été involontaires considérées en elles-
mêmes et qu'elles lui ont causé de la tristesse ; quoiqu'elles
aient été volontaires par rapport à leur fin qui est la rédemption
du genre humain. » (III p., q. i5, a. 6, ad 4).
La tristesse dans l'âme de Jésus a été excessive, comme l'ont
été les souffrances corporelles qu'il a endurées, — à cause du
motif pour lequel il souffrait. « C'est pourquoi, pour satisfaire
pour les péchés de tous les hommes, le Christ a pris la tris-
tesse qui a été absolument la plus grande, sans dépasser toute-
fois la règle de la raison. » (III p., q. 46, a. 6, ad 2). — Rien, en
outre, ne venait diminuer l'intensité de cette souffrance, parce
que Jésus lui-même l'imposait à son âme et l'en abreuvait.
« L'étendue de la souffrance du Christ dans sa passion peut se
considérer d'après la pureté de sa douleur et de sa tristesse.
Car dans les autres la tristesse intérieure est adoucie et la dou-
leur extérieure l'est aussi d'après certaine considération de la
raison, par l'influence ou le reflet des puissances supérieures sur
les puissances inférieures ; ce qui n'a pas eu lieu dans le Christ
à sa passion, puisque, d'après Saint Jean Damascène, il a laissé
à chacune des puissances de son âme faire ce qui lui est
propre. » (Inm., c.)
La crainte est un autre genre de souffrance, à laquelle Jésus
290 DE JÉSUS DANS SON ETAT DE VICTIME
La mort, que jusque-là II appelait dans les
transports de son amour, Lui apparaît inainte-
nant dans toute son horreur '. Elle porte en elle
le châtiment du péché '^ et tout ce que Dieu, à
l'origine, y a déposé de douleur expiatrice et
d'effet terrible de sa malédiction. Il le voit et en
souffre infiniment.
Chaque pas qu'il fait vers la mort est comme
une malédiction nouvelle qui descend du ciel sur
le pécheur, pour lui faire sentir plus vivement
l'énormité du châtiment. La terrible parole de
menace qui avait retenti au paradis terrestre :
« Tu mourras de mort » ^, ne cesse de résonner
aux oreilles de la Victime qui mérite de mourir
autant de fois que les hommes ont commis et
commettront de péchés.
Loin de détourner les yeux de ce repoussant
tableau, Jésus pénètre jusque dans le cœur de la
n'a pas échappé. « Il a été saisi de frayeur et d'angoisse », li-
sons-nous en Saint Marc (xiv, 33). En quelques lignes, Saint
Thomas nous le fait comprendre. « Comme la tristesse, dit-il,
est produite par l'appréhension du mal présent, de même la
crainte résulte de Yappréhension du mal futur... Le Christ a
eu la crainte pour le mal futur qui était imminent, mais il n'y
a rien en lui de cette crainte qui tient à \ incertitude de l'évé-
nement. » (S. Thom., III p., q. i5, a. 7).
1 « Tout être vivant fuit la mort à cause de ses horreurs, »
S. Thom., Op. 62, c. 2.
"^ « La solde du péché, c'est la mort. » Rom., vi, 23.
3 Gen., II, 17.
IMMOLATION DE JESUS SUR LE CALVAIRE 29I
mort pour en savourer les immenses amertumes
et s'approprier les effroyables désolations que
Dieu y a déposées.
Pour ajouter encore à tant d'horreurs, la mort
se montre à Jésus éclairée des sinistres lueurs
de l'enfer. Elle est comme la respiration de Sa-
tan soufflant le péché sur l'humanité ' ; et devenir
sa victime, c'est en vérité subir l'odieuse et der-
nière étreinte de Satan. Jésus seul a pu mesurer
l'ignominie angoissante d'un tel supplice.
Néanmoins Jésus veut la mort, parce que Dieu
la veut ; Il l'embrasse, parce que c'est sa desti-
née - ; Il se laisse abreuver par les abîmes d'amer-
tumes qu'elle contient, parce qu'il est un crimi-
nel destiné à la subir ; et comme s'il voulait en
tarir pour les autres les sources de douleurs et
de tourments, Il en dirige sur son âme toutes les
abominations. Tout ce que les hommes de tous
les temps ont enduré et endureront à la mort,
Jésus l'éprouve et le concentre sur Lui-même ^.
* « La mort est entrée dans le monde par l 'envie du diable. »
Sac, h, 24.
2 « C'est l'arrêt de ce monde : il faut mourir. » Eccli., xiv, 12.
« // est établi que les hommes meurent une fois. » Hébr.,
IX, 27.
3 La crainte de la mort est une des plus grandes souffrances
d'ici-bas ; elle comprend, outre l'appréhension naturelle de la
séparation de l'âme et du corps, tout le cortège des douleurs,
des tristesses et des angoisses qui accompagne ce châtiment du
péché. Jésus est mort pour nous en délivrer. C'est un des motjf§
292 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Vision terrible qu'éclaire sa prescience divine
et à laquelle II donne une puissance inouïe de
pénétration, afin d'en souffrir plus cruelleinent.
C'est mourir cent fois que de vivre ainsi compé-
nétré par les tortures et les angoisses de la mort.
La mort guette Jésus comme sa proie ; mais
avant de se laisser saisir définitivement dans ses
serres, Il a résolu de subir un long et cruel sup-
plice. Et alors passe devant ses yeux la série in-
terminable des souffrances et des opprobres de
sa Passion.
Jésus ne sera pas envoyé à la mort dans le se-
cret, mais une condamnation inique, prononcée
qu'en donne Saint Thomas. « Non seulement, dit-il, il a fallu
que le Christ souffrît, mais encore qu'il mourût pour nous déli-
vrer par là de la crainte de la mort. D'où l'Apôtre dit (Hébr.,
II, 14, i5) : « qu'il a participé à la chair et au sang pour détruire
par sa mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le
diable, et pour mettre en liberté ceux que la crainte de la mort
tenait dans la servitude pendant toute leur vie. » S. Thom.,
III p., q. 5o, a. 1.
Et ailleurs, envisageant plus spécialement la mort comme la
peine du péché, il dit : « Le Christ a souffert pour nous ce que
nous avions mérité de souffrir par le péché de notre premier
père, en quoi le principal est la mort à laquelle toutes les au-
tres passions humaines sont coordonnées comme à leur dernière
fin. La solde du péché est la mort, comme le dit l'Apôtre aux
Romains (vi, 23) : voilà pourquoi le Christ a voulu souffrir la
mort pour nos péchés, afin de nous délivrer de la mort, en
prenant, lui l'innocent, la peine qui nous était due, comme un
coupable serait délivré de la peine qu'il devrait subir, si un au-
tre se soumettait pour lui à cette peine. » S. Thom., Op. 2, c. 227.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 293
par la plus grande autorité religieuse, procla-
mera publiqueinent sa culpabilité '.
C'est à Jérusalem, la Ville Sainte, la cité de
Jéhovah, l'enceinte du Temple des oracles et des
sacrifices, au cœur de la nation juive-, au mo-
ment des solennités pascales '■'', qu'il subira le
plus ignoble des supplices.
Déjà la douce Victime, qui a permis à son
amour de garrotter sa toute-puissance afin de
boire jusqu'à la lie le calice des vengeances di-
vines, est devenue le jouet de ses ennemis. Les
calomnies, les sarcasmes, les outrages, les af-
fronts, les injures et les opprobres s'abattent sur
Jésus. Il souffle un vent infernal qui promène
partout l'aveuglement et la haine. C'est une mer
d'abominations et d'ignominies qui roule ses flots
fangeux sur le malheureux pour L'engloutir.
Si Jésus parle, Il est souffleté ^ ; s'il se tait, Il
' « Or, le matin étant venu, tous les princes des prêtres et
les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le livrer
à la mort.» Matth., xxvir, i.
« Tous le condamnèrent comme digne de mort. » Marc, xiv, 64.
2 « Comme Jésus-Christ, dit Saint Thomas, s'était choisi le
geni'e de mort le plus ignominieux, il lui fallait, pour suivre ce
plan jusqu'au bout, soufFrir cette confusion dans un lieu aussi
fameux que Jérusalem. » S. Thom., Op. 53, c. 48.
3 « Vous savez que dans deux jours se fera la Pâque, et le
Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. » Matth., xxvi, 2.
'' « Un des serviteurs qui était présent donna un soufflet à
Jésus, disant : Tu réponds ainsi au pontife ? » Jean, xvui, 22.
294 Ï>E JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
est injurié ' ; s'il paraît, Il est accueilli par des
cris de mort - ; si un juge timide fait mine de Le
défendre, on réclame pour l'accusé la peine hor-
rible du crucifiement ^.
Traité comme un roi de théâtre, affublé comme
un fou, condamné par lâcheté, dépouillé de ses
vêtements, cruellement frappé, souillé par les
crachats, couronné d'un diadème ensanglanté,
Jésus est à la merci de qui veut L'humilier et
L'insulter ''.
• « Et comme il était accusé par les princes des prêtres et les
anciens, /'/ ne répondit n'en. Alors Pilate lui dit : N'entends-tu
pas combien de témoignages ils profèrent contre toi ? Mais il
ne lui répondit pas une parole. » Matth., xxvii, 12-14.
- « Pilate fit emmener Jésus dehors, et il dit aux Juifs : Voilà
votre roi. Mais ils criaient : Enlevez-le, enlevez-le. Nous n'a-
vons pas d'autre roi que César. » Jean, xix, i3-i5.
3 « Pilate sortit de nouveau et leur dit : Voici que je l'emmène
dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucune
cause de condamnation. Voilà l'homme. Quand les pontifes et
les serviteurs l'eurent vu, ils crièrent, disant : Crucifiez-le, cru-
cifiez-le. » Jean, xix, 4-6.
* « Alors ils lui crachèrent au visage et tombèrent sur lui
à coups de poing (Matth., xxvi, 67) ; ils voilèrent sa face, et
les serviteurs le meurtrissaient de soufflets (Marc, xiv, 65),
disant : Prophétise-nous, Christ, dis-nous celui qui t'a frappé.
(Matth., xxvi, 68). »
« Pilate leur livra Jésus flagellé pour qu'il fût crucifié. Alors
les soldats du gouverneur, menant Jésus dans le prétoire, ras-
semblèrent autour de lui toute la cohorte ; et l'ayant dépouillé,
ils l'enveloppèrent d'un manteau rouge; et ils tressèrent une
couronne d'épines et la mirent sur sa tête, ainsi qu'un roseau
dans sa main droite ; et, fléchissant le genou devant lui, ils se
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 2^3
Et personne autour de Lui pour Le protéger
et Lui porter secours. C'est un être méconnu de
ses concitoyens, un malfaiteur qui n'est digne
d'aucune commisération, un criminel qui n'a plus
un ami qui s'intéresse à lui, un condamné à qui
on préfère un homicide ' et qui mérite d'être
confondu avec les voleurs et les assassins -.
moquaient de lui, disant : Salut, roi des Juifs. Et ils crachèrent
sur lui et prirent le roseau et en frappèrent sa tête. Et après
qu'ils se furent joués de lui, ils le dépouillèrent du manteau et
lui remirent ses vêtements et l'emmenèrent pour le crucifier. »
Matth., xxvn, 26-3i.
' « Pendant le jour de la solennité, le gouverneur avait cou-
tume d'accorder au peuple un prisonnier, celui qu'on voulait.
Or, il y avait alors un insigne prisonnier qui s'appelait Barabbas
(Matth., xxvn, i5, 16), qui était enchaîné avec des séditieux et
qui, dans une sédition, avait commis un homicide. Et la foule
étant montée, commença à réclamer ce qu'il faisait toujours
pour eux (Marc, xv, 7, 8). Pilate dit : Qui voulez-vous que je
vous accorde : Barabbas ou Jésus qui est appelé Christ ? Mais
les princes des prêtres et les anciens persuadèrent au peuple de
demander Barabbas et de faire périr Jésus. Le gouverneur
donc leur dit : Qui des deux voulez-vous que je vous délivre?
Et ils dirent : Barabbas. Pilate leur dit : Que ferai-je donc de
Jésus qui est appelé Christ ? Tous dirent : Qu'il soit crucifié ! »
(Matth., xxvii, 17, 20-23).
2 « On menait aussi avec lui deux autres malfaiteurs pour les
mettre à mort. Et lorsqu'ils furent arrivés au lieu qui est appelé
Calvaire, ils le crucifièrent, et les voleurs aussi, l'un à sa droite,
l'autre à sa gauche. » (Ltc, xxni, 32, 33). — C'est ce qu'avait
prédit Isaïe (lui, 12) : « 11 a été mis au nombre des scélérats ».
Saint Thomas fait, à ce sujet, les remarques suivantes.
« Comme le Christ n'a pas dû souffrir la mort, mais qu'il s'y
est soumis volontairement pour la vaincre par sa puissance ;
de même il n'a pas mérité d'être mis au nombre des voleurs.
296 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
En vain Jésus cherche à apercevoir ses fidèles
disciples; tous ont fui et L'ont abandonné '. Dans
les ténèbres, II aperçoit le traître allant se pen-
dre - ; dans le silence de la nuit, Il entend, mêlé
au chant du coq, le triple reniement de Pierre^.
Délaissé des hommes, Il lève les yeux au ciel,
et le ciel reste d'airain. Aucun secours ne vient
Le réconforter. Son Père reste muet, et ce si-
lence est pour Lui la plus horrible des répro-
bations '.
Pendant ce temps, Satan ricane et Jésus en-
mais il l'a voulu pour vaincre l'injustice par sa vertu. » S. Thom.,
III p., q. 46, a. 11, ad 1.
« Dans la pensée de Dieu, ajoute-t-il, le Christ a été crucifié
avec des voleurs, parce que, comme le Christ s'est fait pour
nous la malédiction de la croix, de même il a voulu, pour le
salut de tout le monde, être crucifié entre deux coupables,
comme s'il eût été coupable lui-même. » Et il cite Saint Au-
gustin qui dit (Tract, xxxi, in fin.) : « Cette croix, si vous y ré-
fléchissez, a été un tribunal ; car, au milieu se trouvait le Juge,
et d'un côté celui qui a cru et qui a été délivré, et de l'autre
celui qui l'a insulté et qui a été condamné. Il indiquait par là ce
qu'il ferait des vivants et des morts, en montrant qu'il mettrait
les uns à sa droite et les autres à sa gauche. » Ibid., c.
1 « Alors, tous les disciples, l'abandonnant, s'enfuirent. »
Matth., xxvi, 56.
2 « Ayant jeté les trente pièces d'argent dans le temple, il
s'éloigna et s'eir alla se pendre. » Matth., xxvii, 5.
3 Matth., xxvi, 69-75 ; Marc, xiv, 66-72 ; Luc, xxii, 55-62 ;
Jean, xvni, i5-i8, 25-27.
^ « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? »
Matth., x.wii, 46.
IMMOLATION DE JÉSUS SLR LE CALVAIRE 29"
tend les grondements qui montent de l'enfer et
le fracas terrible que font les démons avec les
instruments de son supplice. Ce qui s'annonce
est pire encore ; un nouveau gouffre s'ouvre et
Jésus va y être précipité. N'importe, Il ira jus-
qu'au bout. Il s'est fait Victime pour glorifier son
Père et sauver le monde, rien ne L'arrêtera ; Il
a encore assez de force pour être crucifié et pour
mourir.
Mais tout-à-coup une autre vision passe devant
ses yeux, celle-là plus horrible que toutes les au-
tres. Il souffre atrocement et II va donner sa vie
au milieu de tourments indicibles ; Il aura ab-
sorbé des océans de souffrances, et il ne restera
plus aux mains de la Justice divine une torture
qu'il n'ait éprouvée ; et, malgré tout cela, II aura
souffert en vain pour un grand nombre ! Beau-
coup refuseront d'être ses rachetés, et sa inort
qui devait leur fermer les portes de l'enfer ne
servira qu'à les leur ouvrir plus grandes pour
les y engloutir. Leur malice rendra pour eux ses
mérites inutiles et enlèvera à son divin Père la
part de gloire que leur salut était destiné à lui
donner.
C'en est trop pour la tendresse miséricordieuse
de la Victime ; l'intensité de la douleur en a un
moment raison, et elle tombe en agonie, la face
29» DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
contre terre, torturée par des angoisses inouïes '.
Comme si devant tant d'horreurs, son cœur re-
fusait de battre, il refoule au dehors le sang de
ses veines et en inonde tout son corps ^.
Alors, du fond de l'âme de l'auguste Victime,
monte un cri d'ineffable supplication que lui ar-
rache la douleur : « Mon Père, s'il est possible,
que ce calice s'éloigne de moi » 'K Court moment
de répit accordé à la plus intense et à la plus
atroce des tortures. Aussitôt, considérant l'iné-
vitable issue de son Sacrifice, Jésus proteste de
son acquiescement plénier aux volontés divines :
« Père, non ma volonté, mais la vôtre » K
Jésus est fort pour de nouveaux combats. En-
core un peu de temps, et 11 aura atteint le som-
met du Calvaire où doit prendre fin son supplice
rédempteur.
V. — Les dernières heures de la Victime
Jésus a quitté le jardin des Oliviers. D'abord
accablé par la terrible lutte qu'il dût y soutenir,
' « S'étant avancé un peu, /'/ tomba la face contre terre, et,
— étant tombé en agonie (Luc, xxii, 43), — il priait pour que
cette heure, s'il se pouvait, s'éloignât de lui. » Marc, xiv, 35.
2 « Et sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant
jusqu'à terre. » Luc, xxii, 44.
3 Matth., XXVI, 39.
^ Luc, XXII, 42.
I
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 299
Il s'était relevé plein d'un nouveau courage pour
accomplir toutes les volontés de son Père et,
dans un nouvel élan d'héroïque amour, Il s'était
avancé au-devant de ses ennemis à qui, cette
fois, Il avait résolu de se livrer sans défense ni
résistance K
Le moment le plus solennel de sa vie est ar-
rivé. Quelques heures seulement Le séparent
du grand Sacrifice qu'a décrété la Très Sainte
Trinité, qu'attend dans l'humiliation l'humanité
impuissante à se relever de sa chute, et que re-
doute l'enfer comme son irrémédiable défaite.
Mais, mystère insondable des desseins de Dieu,
la Victime qui s'est elle-même condamnée à la
mort pour sauver les pécheurs voudra mourir de
leurs propres mains ^, et l'enfer qui appréhende
la venue du Rédempteur promis ne saura le
reconnaître et se fera lui-même l'instrument
1 « L'heure est venue ; voilà que le Fils de l'homme sera livré
aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons ; voilà que celui
qui me livrera est proche. » Marc, xiv, 41, 42.
2 Si nous disons qu'il y a là un vrai mystère, c'est en ce sens
que l'œuvre du salut du genre humain a été occasionnellement
opérée par le plus grand des crimes. Saint Thomas dit juste-
ment : « La passion du Christ a été l' ablation de son sacrifice,
selon qu'il a souffert charitablement la mort par sa volonté
propre ; mais selon qu'il l'a soufferte de la part de ses persé-
cuteurs, il n'y a pas eu de sacrifice, mais au contraire le péché
le plus grave. » S. Thom., III p., q. 47, a. 4, ad 2.
300 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
aveugle de sa défaite et du salut du monde'.
On serait presque tenté de désirer voir des-
cendre un Séraphin du Paradis, ayant en mains
un glaive d'or, pour immoler, au milieu des
chants angéliques, la Victime divine dont le Sa-
crifice doit procurer à Dieu la plus grande gloire
que jamais la création pourra lui offrir. Cette
scène eût été digne du Fils de Dieu, mais ne
convenait pas au Fils de l'homme fait pécheur
et devenu Victime. Jusqu'à la fin l'humiliation
devra L'envelopper, la souffrance Le pénétrer ;
et ses dernières heures, plus encore que le reste
de sa vie, devront être des heures de douleur et
porter le cachet de la terrible expiation que Lui
a imposée la Justice inexorable de Dieu.
1 Saint Thomas, à la suite de Saint Augustin, dit : « Le Christ
ne s'est manifesté aux démons qu'autant qu'il l'a voulu, et il ne
l'a voulu qu'autant qu'il l'a fallu... Le Vénérable Bède observe :
« que les démons confessaient le Fils de Dieu », comme on dit
plus loin : « qu'ils savaient qu'il était le Christ », parce que le
diable l'ayant vu fatigué par le jeûne, il crut qu'il était un
homme véritable, mais parce que en le tentant il ne pût pas le
vaincre, il se douta qu'il était le Fils de Dieu. Par la puissance
de ses miracles il comprit ou plutôt il soupçonna ce qu'il était.
C'est pourquoi il a conseillé aux Juifs de le crucifier, non parce
qu'il a pensé que le Christ n'était pas le Fils de Dieu, mais
parce qu'/7 n'a pas prévu que sa mort serait sa propre ruine.
Car c'est de ce mystère, caché dès le commencement des siècles,
que l'Apôtre dit : qu'aucun des princes de ce siècle ne l'a connu ;
parce que s'ils l'eussent connu, ils n'auraient jamais sacrifié
le Seigneur de la gloire. » S. Thom., III p., q. 44, a. 1, ad 2.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 3oi
Il n'y a que des abaissements excessifs qui
puissent couronner une existence où l'humilia-
tion n'a connu d'autres bornes que celles d'une
puissance infinie rabaissant ainsi la grandeur et
la majesté. Il n'y a que des souffrances intolé-
rables qui puissent satisfaire trente-trois années
d'incomparables désirs d'immolation. Il n'y a
qu'une agonie de tourments et de tortures qui
soit en harmonie avec un aussi sublime Sacri-
fice. Il n'y a que des mépris et des opprobres
qui conviennent à une Victime n'ayant consenti
à le devenir qu'à la condition de vivre dans l'ab-
jection et de mourir dans l'ignominie. Il n'y a
que des pécheurs et des suppôts de Satan qui
soient appelés à traiter indignement Celui qu'un
amour infini a porté à prendre l'horrible aspect
du péché. Il n'y a que des mains souillées, des
esprits aveuglés, des cœurs corrompus, des vo-
lontés dévoyées qui soient dignes d'entrer dans
le cortège infernal qui conduit à la mort le divin
supplicié.
Jésus ne pouvait s'entourer davantage d'infa-
mante humiliation ni consacrer par une souf-
france plus intense les derniers et solennels mo-
ments qu'il va passer dans l'humanité. Et afin
d'atteindre les dernières limites possibles de ce
que les hommes peuvent Lui faire souffrir, et,
par là, de donner à la Justice divine outragée
302 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
une satisfaction expiatoire plus grande, II se con-
damne Lui-même à un état d'impuissance com-
plète qui Le livre entièrement à la merci de ses
ennemis.
11 voile sa Majesté, et II ne se permettra plus
d'exercer aucun ascendant sur les esprits et les
cœurs. Il impose silence à sa parole, et sa voix
ne se fera plus entendre qu'à de rares intervalles.
Il paralyse sa toute-puissance et la convertit en
faiblesse. Il enchaîne sa liberté, et II s'impose le
devoir d'obéir et de se laisser maltraiter.
Ce n'est plus le docteur qui donnait de l'auto-
rité à sa parole par l'éclat de ses miracles ; Il est
réduit au silence et II n'ose même plus répéter
ses enseignements '. Ce n'est plus le thauma-
turge qui faisait accourir les foules ; sa misère
présente Le rend plutôt un sujet de pitié ^. Ce
n'est plus le prophète qui se proclamait im-
perturbablement l'Envoyé du ciel ; et si tout-à-
l'heure, pour rendre témoignage à la vérité, II
1 « J'aî parlé publiquement au monde. J'ai toujours enseigné
dans la synagogue et dans le temple où se rassemblent tous les
Juifs, et je n'ai rien dit en secret. Pourquoi m'interrogez-vous?
Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit, ceux-là
savent ce que j'ai dit. » Jean, xviii, 20, 21.
2 « Or, une grande foule de peuple et de femmes le suivaient,
pleurant et se lamentant. Et Jésus se tournant vers elles, dit :
Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur
vous et sur vos enfants. » Luc, xxiii, 27, 28,
I
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 3o3
affirme une dernière fois qu'il est le Fils de
Dieu ', son impuissance à réagir contre l'injuste
condamnation à mort qu'aura motivé sa décla-
ration, fera contraste avec ses paroles -.
Ce n'est plus l'ardent défenseur des petits et
des humbles qui humiliait les riches et les or-
gueilleux; Il est maintenant tombé si bas qu'il ne
peut plus se défendre Lui-même ^. Ce n'est plus
l'étonnant apôtre, dévoré du zèle de la maison
de Dieu, qui chassait avec autorité les vendeurs
du Temple ; Il est l'objet du mépris universel
et l'humanité, à son tour, est en train de Le
chasser de son sein ^.
Ce n'est plus le maître des éléments, qui com-
mandait impérieusement aux forces de la na-
ture ; Il est livré aux volontés humaines comme
un être sans discernement et sans raison '. Ce
1 « Et le prince des prêtres lui dit : Je t'adjure par le Dieu
vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. Jésus lui
répondit : Tu l'as dit. » Matth., xxvi, 63, 64.
2 « Ils répondirent : // mérite la mort... Ils l'emmenèrent lié
et le livrèrent à Ponce Pilate, le gouverneur. » Matth., xxvi, 66 ;
xxvii, 2.
3 « Après qu'ils se furent joués de lui, ils l'emmenèrent pour
le crucifier. » Matth., xxvii, 3l.
* « Et ceux qui passaient le blasphémaient, branlant la tête,
et disant : Va, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en
trois jours, sauve-toi toi-même; si tu es le Fils de Dieu, des-
cends de la croix. » Matth., xxvii, 39, 40.
5 « Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même. »
Matth., xxvii, 42.
304 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
n'est plus le souverain dominateur, qui déjouait
les plans de ses ennemis et à son gré échappait
à leur malice ; c'en est fait, Il est maintenant leur
prisonnier et rien ne les empêchera d'assouvir
sur Lui leur haine et leur vengeance ^.
Tel est l'état inconcevable d'abaissement et
d'impuissance dans lequel Jésus s'est réduit pour
vivre les dernières heures de sa vie. La Victime
est prête pour le Sacrifice ; le traître s'avance et
la soldatesque l'accompagne. Il s'agit d'arrêter en
pleine nuit un malfaiteur; on s'arme de torches,
de glaives et de bâtons -, et, les ténèbres se prê-
tant à cette honteuse arrestation, les misérables
s'emparent de leur victime, La ligottent et L'en-
traînent ^.
Jésus toutefois, pour bien montrer qu'il ne se
laisse saisir que parce qu'il le veut, terrasse ses
ennemis qui tout d'abord n'osent mettre la main
1 « Il se confie en Dieu ; qu'il le délivre maintenant,
s'il l'aime ; car il a dit : Je suis le Fils de Dieu. » Matth.,
XXVII, 43.
^ « Comme il parlait encore, voilà que Judas, un des Douze,
vint et avec lui une grande foule avec des lanternes, — des
torches (Jean, xvui, 3), — des glaives et des bâtons, envoyés
par les princes des prêtres et les anciens du peuple. » Matth.,
XXVI, 47.
3 « Alors la cohorte, le tribun et les serviteurs prirent Jésus
et le lièrent. » Jean, xvim, 12.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 3o5
sur Lui ' et fait en faveur de l'un d'eux son der-
nier miracle '^.
C'était leur dire : j'abdique volontairement et
ma puissance et ma liberté, parce que mon heure
est venue -^ et que je dois être baptisé d un bap-
tême de sang ^ ; me voici entre vos mains pour
accomplir les volontés de mon Père '^ et pour
souffrir tout ce que j'ai annoncé de ma Passion
et de ma mort. Afin que les hommes sachent que
j'aime mon Père et que mon plus grand désir est
de donner ma vie pour eux, allons '■.
La porte est désormais ouverte aux humilia-
tions publiques et aux indignes traitements ; ils
1 « Mais Jésus sachant tout ce qui devait lui arriver, s'avança
et leur dit : Qui ciierchez-vous ? Ils lui répondirent : Jésus de
Nazareth. Jésus leur dit : C'est moi. Dès qu'il leur eût dit : C'est
moi, ils reculèrent et tombèrent à terre. » Jean, xviii, 4-6.
'- « Et ceux qui étaient autour de lui, voyant ce qui allait se
passer, lui dirent : Seigneur, si nous frappions de l'épée ? Et l'un
d'eux frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille
droite. Mais Jésus prenant la parole dit : Demeurez-en là. Et
ayant touché l'oreille de cet homme, il le guérit. » Luc, xxii,
49-5 t.
•^ Jean, xvii, 1.
* Marc, x, 38.
5 « Mais Jésus dit à Pierre : Mets ton glaive dans le fourreau.
Le calice que le Père m'a donné, ne le boirai-je pas ? » Jean,
XVIII, 11.
6 « Afin que le monde sache que j'aime le Père, et que je
fais selon que le Père m'a commandé, lei'ez-vous. sortons
d'ici. » Jean, xiv, 3i.
3o6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
vont se succéder sans interruption et, jusqu'à la
fin, avec une violence satanique. Pour pouvoir
maltraiter à son aise la Victime et donner à la
condamnation un caractère de légalité, Jésus
est amené devant le Sanhédrin, le grand Conseil
théocratique des Juifs ; et là. Il subit un odieux
interrogatoire, destiné non à faire la lumière
mais à voiler par la calomnie et l'hypocrisie la
plus injuste des sentences \ Le jugement est
déjà porté à l'avance, mais il est expédient de
lui donner aux yeux du public une couleur
d'équité, et c'est à l'unanimité qu'est prononcée
la peine de mort contre Celui que chacun déjà
voudrait pouvoir crucifier de sa propre main ^.
1 « Cependant les princes des prêtres et tout le conseil cher-
chaient un faux témoignage contre Jésus pour le livrer à la
mort. Et ils n'en trouvèrent point, quoique beaucoup de faux
témoins se fussent présentés. » Matth., xxvi, Sg, 60.
2 « Et le grand-prêtre, déchirant ses vêtements, dit : Qu'avons-
nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blas-
phème : que vous en semble ? Tous le condamnèrent comme
digne de mort. » Marc, xiv, 63, 64.
L'unanimité des Sanhédristes ne peut porter que sur les mem-
bres alors présents, puisque nous savons que Joseph d'Arima-
thie et Nicodème, lesquels faisaient partie tous deux du Grand
Conseil, étaient disciples de Jésus et qu'ils s'empressèrent d'en-
sevelir le Sauveur, après sa mort. Saint Luc dit expressément,
en parlant de Joseph d'Arimathie, qu' « il n'avait consenti ni
aux desseins ni aux actes des autres » (Luc, xxiii, 5i). Et nous
lisons en Saint Jean : « Joseph d'Arimathie, parce qu'il était
disciple de Jésus, mais secrètement, par crainte des Juifs, de-
manda à Pilate de prendre le corps de Jésus. Pilate le permit.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 307
Mais Jésus est une Victime universelle. Il
meurt pour le salut de tous les hommes sans
exception ^ ; et c'est pourquoi II veut associer
dans sa condamnation les Juifs et les Gentils,
l'autorité religieuse et le pouvoir civil -. Alors
commence une douloureuse procession d'Anne
Il vint donc et prit le corps de Jésus. Et Nicodème, qui d'abord
était venu à Jésus de nuit, vint aussi, portant un mélange de
myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. » (Jean, xix, 38, 39).
^ « La passion du Christ a été une satisfaction suffisante
et surabondante [)our les péchés de tout le genre humain. »
S. Thom., III p., q. 49, a. 3.
5 Jésus lui-même l'avait prédit : « Voilà que nous montons à
Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prê-
tres et aux Scribes, et ils le condamneront à mort ; et ils le
livreront aux Gentils ; pour être moqué, — couvert de crachats
(Luc, xvni, 32), — mis au rang des scélérats (Luc, xxii, 37), —
flagellé et crucifié. » Matth., xx, 18, 19.
Saint Thomas nous en donne la raison, avec sa précision or-
dinaire. « L'effet de la passion du Christ a été figuré à l'avance
par son mode même. Car d'abord la passion du Christ a eu
pour effet le salut des Juifs. En second lieu, par les prédica-
tions des Juifs, l'effet de la passion du Christ est passé aux
Gentils. C'est pourquoi il a été convenable que le Christ com-
mençât à souffrir de la part des Juifs, et qu'ensuite les Juifs
l'ayant livré aux Gentils, il achevât sa passion par les mains
de ces derniers. » S. Thom., III p., q. 47, a. 4.
Jésus, du haut de la croix, les associera encore dans une
même prière de pardon. « Père, pardonnez-leur, car ils ne
savent ce qu'ils font. » (Luc, xxni, 34). — « Le Christ, dit Saint
Thomas, pour montrer l'abondance de la charité qui le portait
à souffrir, a demandé pardon pour ses bourreaux, lorsqu'il était
sur la croix. C'est pourquoi pour faire arriver aux Juifs et aux
Gentils les fruits de cette prière, // a voulu souffrir de la part
des uns et des autres. » (Ibid., ad 1).
3o8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode
et d'Hérode à Pilate '. Le même vent déicide
souffle dans tout Jérusalem. Les injures et les
opprobres, les railleries et les mépris ne suffi-
sent pas, la mort seule est capable d'assouvir la
haine qui s'est emparée de ce peuple en délire.
La même sentence infâme qui était tombée des
lèvres du Grand Prêtre - et qu'avaient sanction-
née les membres du Sanhédrin ^, se fait entendre
de nouveau du balcon du Prétoire '^ ; l'orgueil-
leuse Rome vient donner la main à la malheu-
reuse Jérusalem, pour accomplir le plus horrible
' « Ils l'emmenèrent d'abord chez Anne, car il était beau-père
de Caïphe, qui était le pontife de cette année. » Jean, xvin, i3.
« ÎMais ceux qui tenaient Jésus le menèrent chez Caïphe,
prince des prêtres, où les Scribes et les anciens étaient assem-
blés. » Matth., XXVI, 57.
« Or, le matin étant venu... ils l'emmenèrent lié et le livrèrent
à Ponce Pilate, le gouverneur. » Matth., xxvn, 2.
« Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda s'il était
Galiléen. Et dès qu'il sut qu'il était de la juridiction d'Hérode,
il le renvoj'a à Hérode qui était aussi à Jérusalem en ces jours-
là. » Luc, xxiii, 6, 7.
« Mais Hérode avec sa cour le méprisa, et, se jouant de lui, il
le revêtit d'une robe blanche et le renvoya à Pilate.» Ism., 11.
2 « Or, l'un d'eux, nommé Caïphe, étant le pontife de cette
année, leur dit : Vous ne savez rien, et vous ne pensez pas qu'il
est expédient pour vous qu'un seul homme meure pour le
peuple, et que la nation ne périsse pas tout entière. » Jean,
XI, 49, 5o.
^ « Il est digne de mort. » Matth., xxvi, 66.
'^ « Enlevez-le ! Crucifiez-le ! » Jean, xix, i5.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE OO9
forfait qui ait souillé les annales de l'humanité '.
Il faut du sang à cette populace furieuse ; et,
comme s'il ne coulait pas assez vite et que le
Calvaire fût encore trop éloigné, les coups d'une
cruelle flagellation mettent en lambeaux la chair
de l'innocente Victime. Plus une seule partie de
son corps qui n'ait une blessure ; les bourreaux,
dont Satan a soutenu la vigueur et la cruauté.
L'ont littéralement haché et y ont creusé des
sillons profonds qui mettent les os à nu. De peur
de Le faire mourir sur place, ils ont un peu mé-
nagé la tête ; mais, inventant bien vite une autre
torture, ils y enfoncent à coups redoublés une
couronne d'épines dont ils font à la fois un ins-
trument de supplice et un diadème d'ignominie.
Mais Jésus a encore du sang dans les veines,
il faut le Lui tout enlever ; son cœur bat encore
dans sa poitrine, il faut en arrêter les palpita-
tions ; son regard reflète encore trop de bonté
et de douceur, il faut le voiler à jamais ; son vi-
sage porte encore, malgré les coups, le cachet
d'une trop auguste majesté, il faut y imprimer
les empreintes de la mort ; son être tout entier
parle trop éloquemment d'amour et de charité
* « Alors il (Pilate) le leur livra pour qu'il fût crucifié. Et ils
(les pontifes) prirent Jésus et ils l'emmenèrent. » Jean, xix, 16.
— Remarquons néanmoins que les acteurs immédiats du drame
furent les soldats romains à qui les pontifes confièrent Jésus.
3lO DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
pour endurer ainsi avec tant d'héroïsme un châ-
timent que l'on sait n'être pas mérité, il faut à
tout prix faire disparaître une Victime qui con-
damne si ouvertement la malice et l'injustice de
ses bourreaux.
C'est donc au Calvaire que l'on conduit le
supplicié. Par un raffinement de cruauté, dût-Il
tomber plusieurs fois sous le poids écrasant de
son fardeau, on Le condamne à porter Lui-même
l'instrument de son supplice '. La lourde croix
ensanglante ses épaules et L'accable douloureu-
sement dans sa marche. S'il semble défaillir, on
Le raille et L'insulte ; s'il tombe, on Le frappe
cruellement ; quand II se relève, on recommence
à L'outrager et à Le maudire.
Jésus souffre tout en silence et prie intérieu-
rement son Père de pardonner à ces malheureux
qui ne savent ce qu'ils font. La faute en est quasi
à Lui qui s'est humilié si bas que ces esprits
grossiers ne peuvent croire vraiment à sa Divi-
nité, à Lui qui a donné à son amour une forme
telle de dévouement, de sacrifice et d'immola-
tion, que les hommes sont incapables de saisir
tant de charité dans tant d'abjection.
Les douleurs de l'auguste Victime augmentent
* « Et portant sa croix, il alla en cet endroit qui est appelé
Calvaire, et en hébreu Golgotha. » Jean, xix, 17.
IMMOLATION DE JESUS SUR LE CALVAIRE :>11
à mesure que se poursuit rascension, lorsque
tout-à-coup une autre douleur particulièrement
vive et sensible vient L'atteindre. Jésus éprouve
un tressaillement subit, son cœur se resserre et
son âme est visiblement angoissée : Il a senti le
voisinage de sa Mère. Il lève les yeux et II l'aper-
çoit éplorée et défigurée, ne pouvant prononcer
une parole et, par respect pour sa grande dou-
leur, n'osant s'approcher de Lui. Communiant à
son suprême Sacrifice, elle Lui apporte l'immen-
sité de sa tendresse et de sa désolation pour la
confondre avec la sienne et pour participer à sa
dernière et divine immolation.
Jésus, dont le cœur est transpercé par deux
glaives qu'enfonce le même amour maternel et
filial, jette sur sa Mère bien-aimée un regard d'in-
dicible tendresse qui lui dit jusqu'à quel point II
l'associe étroitement à ses souffrances et à son
Sacrifice. C'est l'adieu silencieux qui précède ce-
lui que dans un instant II lui fera publiquement
du haut de la croix.
La coupe est pleine ; la mort est là qui attend,
Jésus l'embrasse et devient sa Victime.
VI. — L'entrée dans la mort
Jésus est arrivé épuisé au sommet du Calvaire ;
la lugubre caravane fait halte, non pour se re-
Ol2 DE JESUS DANS SON ETAT DE VICTIME
poser, mais pour reprendre avec une nouvelle
fureur son œuvre de mort. Craignant toutefois
de voir expirer leur Victime, avant qu'ils aient
eu la joie satanique de Lui infliger les derniers
tourments du crucifiement, les bourreaux Lui
accordent un moment de répit ; ils suspendent
leurs coups, mais ils redoublent leurs insultes et
leurs moqueries.
Ah ! vraiment ce malheureux s'est trop laissé
maltraiter, pour posséder la puissance dont II
se glorifiait ; cette idole du peuple à certaines
heures devait agir sur les foules par quelque
sortilège, pour être devenu l'objet de la malé-
diction universelle ; ce faiseur de miracles était
bien l'instrument de Béelzebud, pour en être ré-
duit maintenant à ne pouvoir même se soustraire
aux coups qui Lui sont portés ; cet orgueilleux
qui se disait descendu du ciel n'était en réalité
qu'un vulgaire imposteur, puisque aucun secours
ne Lui vient d'en haut ; ce sacrilège qui s'éga-
lait à Jéhovah et appelait Dieu son Père a bien
mérité les châtiments qu'il endure pour de pa-
reils blasphèmes ; ce criminel devant Dieu et de-
vant les hommes devait en arriver à cette extré-
mité pour expier ses forfaits. Ce n'est pas assez
de souffrances et de mépris pour un semblable
malfaiteur ; ce n'est pas trop de la mort pour ex-
terminer à jamais un tel scélérat.
IMMOLATION DE JESUS SUR LE CALVAIRE OlO
Pendant ce temps Jésus, torturé par les souf-
frances du corps et les angoisses de l'âme, voit
la mort qui étend sur Lui son lugubre linceul.
Sa course est terminée et sa vie va prendre fin
avec son dernier supplice. Les ténèbres ont déjà
envahi son âme avant de se répandre à l'exté-
rieur. Toutes les horreurs de l'agonie qui com-
mence fondent à la fois sur Lui. Le ciel, la terre
et l'enfer sont là pour L'accabler et Le broyer.
Le ciel Lui paraît plus loin que jamais, la terre
refuse de Le supporter davantage et l'enfer ne
cesse de Le maudire.
Il est venu pour se révéler aux hommes, et les
homiTies ne L'ont pas reçu ; Il s'est approché
d'eux pour leur prouver son amour, et ils ont
méconnu ses tendresses ; Il les a comblés de
bienfaits, et ils n'y ont répondu que par l'ingra-
titude ; Il s'est fait l'un d'eux pour pouvoir les
sauver, et ils refusent le salut ; Il se sacrifie pour
les conduire à la vie, et ce sont eux qui Lui
donnent la mort.
Mais tout cela avait été décrété. Jésus ne chan-
gera pas un iota aux desseins éternels. Verbe
divin, Il est venu parler aux hommes, sachant
qu'il ne serait pas écouté ; Fils de Dieu, Il s'est
fait homme Lui-même pour convertir et divi-
niser les pécheurs, n'ignorant pas qu'il serait
un jour leur Victime ; vie essentielle, Il est de-
3l4 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
venu mortel pour inoculer aux âmes une vie
éternelle, entrevoyant qu'un trop grand nombre
ne voudraient pas s'en laisser vivifier.
II a tout dit de ce que les hommes doivent
savoir ; Il a tout fait pour éclairer et ramener
l'humanité pécheresse ; Il n'a plus qu'un souffle
de vie pour redire son amour et l'offrir à ses ra-
chetés. Et II retrouve assez de force pour sup-
plier son Père de ne pas Le ménager et de Lui
infliger dans toute sa rigueur le châtiment total
qu'a mérité l'humanité ; Il veut souffrir encore
et mourir pour elle. Il reste au fond du calice des
amertumes auxquelles II ne s'est pas jusque-là
abreuvé, les hommes tiennent en réserve d'autres
aboiTiinables outrages et l'enfer va déverser sur
Lui de nouvelles fureurs. Chacune de ces atroci-
tés contient un germe de mort ; lorsqu'il les aura
toutes subies, alors seulement II cessera de vivre.
Haletant et consumé d'amour, Jésus ouvre ses
bras tout grands à la mort et s'abandonne à elle.
Les bourreaux ont tout disposé et, saisissant
leur Victime qui se prête librement à leurs trai-
tements, ils L'étendent sur le bois de la croix et
L'y fixent, aux mains et aux pieds, par des clous
qu'ils enfoncent à grands coups de marteau '.
* « Et lorsqu'ils furent arrivés au lieu qui est appelé Calvaire,
ils le crucifièrent, » Luc, xxiii, 33. — « La mort de ceux qui sont
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 3l5
Les douleurs sont extrêmes et elles augmentent
encore lorsque la croix dressée tombe lourde-
ment dans l'excavation préparée pour la rece-
voir. Un déchirement général se produit dans
le corps de la Victime, les plaies se rouvrent sous
le choc et laissent échapper des flots de sang, les
derniers qui n'attendaient qu'à s'épancher pour
laver l'humanité de ses péchés '.
mis en croix, dit Saint Thomas, est la plus terrible, car les
clous sont enfoncés dans les endroits les plus nerveux et les
plus sensibles, c'est-à-dire dans les mains et les pieds ; le poids
lui-même du corps qui est suspendu augmente continuellement
la douleur, et cette douleur se prolonge longtemps, parce que
ceux qui sont en croix ne meurent pas immédiatement, comme
ceux que l'on fait périr par le glaive. » S. Thom., III p., q. 46, a. 6.
* Le prophète Isaïe, contemplant en esprit la divine Victime,
s'était écrié : « Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de
la tête, il n'y a rien de sain en lui : ce n'est que blessure, et
contusion, et plaie enflammée. » Isaie, i, 6.
A cette vue, le tendre Saint Bernard, cité par Saint Thomas
(Op. 62, c. 2), exhale sa pieuse compassion. « Cette tête qui ins-
pire la frayeur aux esprits angéliques, est entourée d'une épaisse
couronne d'épines. Cette face, la plus auguste parmi les enfants
des hommes, est souillée par les crachats des impies. Ces yeux,
plus brillants que le soleil, sont voilés par les ombres de la
mort. Cette oreille, accoutumée dans les cieux aux concerts des
anges, est fatiguée sur la terre par les vociférations insultantes
des pécheurs qui crient de toutes parts : crucifiez-le, crucifiez-le.
Cette bouche, qui instruit les anges, est abreuvée de vinaigre
et de fiel. Ces mains, qui posèrent la base des cieux, sont éten-
dues sur la croix. Son dos est sillonné par les verges et les
fouets. Son côté est percé par la lance d'un soldat. De sorte que
dans toute sa personne, malgré son innocence, il n'y a aucune
partie qui n'ait souffert un châtiment particulier pour l'ex-
piation de nos fautes. »
3l6 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Broyé par la souffrance et gagné par la fai-
blesse, Jésus ne laissera plus entendre que des
paroles entrecoupées. Promenant ses regards
sur le monde et considérant une dernière fois
les terribles dévastations du péché, son cœur
s'émeut divinement à la vue de l'horrible mal-
heur des hommes qui en sont les esclaves et les
victimes ; s'adressant à Dieu, qu'il nomme son
Père pour mieux le toucher, Il le supplie d'en
avoir pitié et, par égard pour son Sacrifice et son
sang répandu, de ne pas les châtier, mais de leur
pardonner'. C'est la iniséricorde qui se répand
sur l'humanité et couvre ses iniquités. Ce pardon
divin, puisé dans le sang de l'auguste Victime
et promulgué à la face de l'univers, est l'adieu
sublime que Jésus mourant adresse à l'huma-
nité, dont II s'est fait le Sauveur miséricordieux.
Et pour montrer que sa miséricorde est uni-
verselle et qu'il n'y a aucun cas désespéré, même
pour les plus grands pécheurs, Jésus se tourne
vers le compagnon de son infortune, le larron
pénitent qui vient de jeter sur Lui un regard
d'espérance, et II le fait participer le premier aux
mérites de sa Passion et de sa mort '^.
* « Père, pardonnez- leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
Luc, xxni, 34.
2 « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans
le paradis. » Luc, xxin, 43.
IMMOLATION DE JÉSUS SUR LE CALVAIRE 3i~
Mais à ce moment suprême, Jésus ne peut ou-
blier que le sang rédempteur qui coule de ses
veines Lui a été fourni par une créature privi-
légiée qu'il a faite sa Mère. Sans elle, II ne se-
rait pas Victime ; si elle ne Lui avait donné la
vie, Il ne pourrait pas mourir. Comment ne pas
l'associer solennellement à son Sacrifice ; com-
ment ne pas la sacrer victime avec Lui pour le
salut du monde ; comment ne pas la donner
comme Mère aux hommes, lorsque déjà elle L'a
fait leur frère ; comment ne pas lui confier cette
humanité, pour laquelle II meurt, et qu'elle en-
fante présentement dans la douleur rédemptrice
qu'il partage avec elle ? Et de ses lèvres mou-
rantes tombent les paroles consolatrices qui nous
donnent à Marie et la constituent notre Mère K
Jésus a jeté sur sa Mère son dernier regard et
ses yeux se ferment sur le monde visible. La dou-
leur devient intolérable, la soif Le tourmente -,
les spasmes de la mort se font sentir, la destruc-
tion intérieure s'opère rapidement ; les ténèbres
de son âme deviennent plus denses, les amer-
tumes Le submergent, une impression formi-
dable de délaissement Le pénètre, le ciel inême
semble vouloir Le répudier et Le broyer. Ecra-
^ « Femme, voilà votre fils. — Voilà votre Mère.» Jean, xix, 26, 27.
- « J'ai soif. » Jean, xix, 28,
3l8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sèment final qui L'annihile et L'anéantit, et qui
Lui fait pousser vers le ciel ce cri déchirant d'une
douleur pire que la mort : « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'avez-vous abandonné?' »
Il n'existe plus de souffrances en dehors du
divin Crucifié ; Il les a toutes éprouvées et ab-
sorbées. La coupe de la douleur est vidée, les
oracles sont accomplis, le sang de la Victime a
coulé, l'excès d'amour a amené l'excès d'immo-
lation, le Sacrifice est fini : consiimmatum est ^.
Jésus termine sa mission dans la souffrance et
l'amour. Le grand supplicié redevient le Bien-
aimé du Père ; le Fils des éternelles complai-
sances s'en remet à Celui qui L'a envoyé de l'œu-
vre qu'il a accomplie et des récompenses dues à
son immortel triomphe, et II expire dans un der-
nier acte de confiance filiale et de total abandon :
« Père, je remets mon âme entre vos mains ^ ».
Jamais scène plus humaine et plus divine à la
fois ne se renouvellera dans l'humanité. Le sou-
venir en est à jamais gravé sur la terre, au ciel
et dans les enfers ; ici-bas pour la consolation
des pécheurs, dans la gloire pour la joie éter-
nelle des élus, dans les abîmes pour l'infinie dé-
solation des réprouvés. Jésus demeurera Victime
dans les siècles des siècles !
1 Matth., XXVII, 46. — 2 Jean, xix, 3o. — ^ Llc, xxiii, j;6.
A Jésus, Viclimc immol
ee
O Jésus, Victime divine
que le ciel nous a donnée,
Victime innocente
qui Vous êtes chargée de nos péchés,
Victime d'amour
qui n'avez tant soufert
que pour mieux nous aimer,
Victime de miséricorde
qui n'avez cherché qu'à pardonner,
Victime sacrifiée
qui Vous êtes abreuvée au calice
de toutes les douleurs,
Victime crucifiée
qui avez expiré dans les angoisses
de la plus atroce des agonies,
Victime immolée
qui avez donné votre vie pour nous sauver.
A Vous mes adorations profondes
et mon éternelle reconnaissance !
A Vous mon amour et ma tendresse !
A Vous toutes mes peines
pour souf rir comme Vous !
A Vous mes forces et ma vie
pour vivre et mourir pour Vous !
CH5\PITRE SIXIÈME
De la fin de la mission de Jésus
par son immolation
CHAPITRE SIXIEME
De la fin de la mission de Jésus
par son immolation
6 I! est enli-é une fols pour
toutes dans le sanctuaire, avec
son propre sang, ayant obtenu
une rédemption éternelle. »
Hébr., IX, 12.
Le consummatum est s'est fait entendre au
sommet du Calvaire et, en même temps, la mis-
sion de Jésus sur cette terre a pris fin. La grande
parole prononcée par le Sauveur en entrant dans
l'humanité s'est réalisée à sa sortie de ce monde :
« Les holocaustes pour le péché ne vous ont pas
plu, vous m'avez adapté un corps, me voici pour
faire votre volonté * >>.
Jusqu'ici, ô mon Père, les sacrifices n'avaient
été qu'une figure de celui que je viens de vous
offrir. Je vous ai tout donné ; j'ai accepté tous
les genres de souffrance ; j'ai voulu passer par
toutes les ignominies que l'enfer peut suggérer
à ses complices les pécheurs ; je me suis immolé
^ Hébr., X, 5-7.
324 I^E JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sans merci et j'ai offert ma vie pour expier le pé-
ché, qui vous avait outragé et n'avait introduit
la mort temporelle dans l'humanité que pour
la conduire à la mort éternelle. J'ai accompli
l'œuvre que vous m'avez donnée à faire, et tout
est consominé.
Dieu ne regarde plus l'humanité d'un œil cour-
roucé ; la terrible malédiction de sa Justice s'est
dissipée dans les infinies satisfactions de sa Mi-
séricorde. Il reçoit des mains de son divin En-
voyé l'humanité purifiée ; il la retrouve telle qu'il
l'avait contemplée à l'origine, et il l'embrasse
pour ne plus jamais la maudire et la punir.
Jésus n'a plus rien à faire ici-bas, parce qu'il
n'a plus rien à souffrir. Il s'est constitué Victime
et II s'est immolé ; son Sacrifice est accompli et
il est parfait. Si Jésus restait dans le monde. Il
ajouterait à sa mission quelque chose pour le-
quel II n'aurait pas été envoyé, et, dès lors, ni
son Père n'y trouverait sa gloire ni l'humanité un
supplément de mérites dont elle n'a plus besoin.
Ceci nous fait mieux comprendre combien
Jésus est Victime et n'est que Victime. Restons
dans la réalité des choses et, sans nous attarder
dans des conceptions d'un autre mode possible
d'Incarnation, ne voyons dans l'Envoyé de Dieu
que le Sauveur voué à l'immolation ; ne considé-
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 325
rons en notre Jésus, tel que l'amour du Père
nous L'a donné, que l'adorable et douce Victime
qui vient mourir pour nous rendre la vie.
Maintenant que nous avons recueilli son der-
nier soupir, ah ! n'en perdons jamais le souvenir.
Deineurons au pied de la croix, pour contempler
notre miséricordieux Sauveur qui a baigné nos
iniquités dans son sang et nous a donné un éter-
nel asile dans son cœur. Qu'il soit toujours notre
refuge et notre réconfort. Mettons en Lui notre
confiance ; ne craignons pas de recourir à Lui
en toute occasion et de Lui exposer nos misères
et nos faiblesses '. Que pourrait nous refuser un
Dieu Victime qui a souffert et s'est immolé pour
nous ? Aimons à vivre avec Lui, apprenons à
mourir pour Lui.
I. — Les humiliations posthumes
de Jésus Victime
Nous avons assisté à la dernière agonie du
divin Crucifié, nous avons entendu le grand cri
1 « Ainsi donc, mes frères, puisque nous avons l'assurance
d'entrer dans le sanctuaire par le sang du Christ, par la voie
nouvelle et vivante qu'il a inaugurée pour nous à travers le
voile, c'est-à-dire à travers sa chair, et que nous avons un grand
prêtre établi sur la maison de Dieu, approchons-nous avec un
cœur sincère, dans la plénitude de la foi, le cœur purifié des
souillures d'une mauvaise conscience ; retenons fermement la
326 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
qu'il a jeté au monde ' pour lui dire son immense
amour dans sa dernière douleur, et nous avons
vu sa tête adorable retomber sur sa poitrine dans
l'immobilité de la mort -.
En expirant, la mesure des humiliations satis-
factoires du Sauveur a été comblée. Son âme
s'est envolée et ne peut plus mériter; mais son
corps est encore là, et il demeure le corps d'un
supplicié. Jusque dans la inort Jésus reste Vic-
time ; et s'il ne peut plus souflfrir, Il peut encore
être humilié. En attendant l'heure triomphale
du matin de la Résurrection, Il fera subir à son
corps toute une série d'inconscientes mais réelles
humiliations.
Il a donc vraiment terminé sa vie dans la mort,
comiTie tous les hommes, cet Envoyé divin que
les foules regardaient comme un prophète et qui
se proclamait Lui-même le Messie ! Il est main-
tenant inerte et immobile, ce prodigieux thau-
maturge qui semblait disposer à son gré des élé-
ments et de la vie ! Ses yeux sont fermés, ses
confession de notre espérance, car celui qui nous a fait la pro-
messe est fidèle. » Hébr., x, 19-23.
• « Mais Jésus, jetant encore un cri d'une voix forte, rendit
l'esprit. » Matth., xxvii, 5o.
« Le centurion qui était debout en face, voyant qu'il avait ex-
piré en jetant un tel cri, dit : Vraiment cet homme était le Fils
de Dieu. » Marc, xv, 39.
2 « Et inclinant la tête, il rendit l'esprit. » Jean, xix, 3o.
I
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 327
lèvres sont closes, son cœur ne bat plus, ses
veines sont vides de sang. Il n'y a plus rien qui
vit dans ce corps pâle et défiguré ; son cerveau
est sans pensée et son cœur sans sentiment ;
l'âme qui l'animait s'est envolée et, en vérité, il
n'est plus qu'un cadavre K
• L'expression « cadavre >> n'a ici rien d'inexact, car un corps
est animé ou inanimé ; s'il est animé, c'est un corps vivant ; s'il
ne l'est pas, c'est un corps mort, et un corps mort, ce n'est plus
un homme mais un cadavre. « Pendant les trois jours de sa
mort, dit Saint Thomas, le corps du Christ n'a été ni vivant,
ni animé. Il n'a donc pas été homme ; mais on peut dire qu'il
a été un homme mort pendant ce temps. » S. Thom., III p.,
q. 5o, a. 4.
Toutefois la mort n'a pas opéré une séparation entre le Verbe
et le corps. Un corps mort gardant naturellement toujours son
union avec la personne, on dit c'est le corps de tel ou tel indi-
vidu. « C'est pourquoi, dit encore le même saint Docteur, comme
avant la mort du Christ sa chair a été unie selon la personne et
l'hypostase au Verbe de Dieu ; de même elle est restée unie
après, de manière que Yhypostase du Verbe de Dieu et du
corps du Christ n'était pas autre après sa mort. » Ibid., a. 2.
La séparation que la mort a opéré en notre auguste Victime
n'a donc atteint que l'âme et le corps, mais aucunement la divi-
nité. « Le Verbe de Dieu a pris l'âme et le corps unis ; c'est
pourquoi cette assomption a fait Dieu homme et l'homme Dieu.
Cette assomption n'a pas cessé, à la vérité, comme si le Verbe
avait été séparé de l'âme et de la chair ; mais c'est Vunion de
l'âme et du corps gui a cessé. » (Ibid., a. 4, ad 1). — Il n'y a
aucune contradiction à ce que l'union de la divinité avec le corps
subsiste, même si le corps n'est pas vivant, et en voici la raison
profonde : « L'âme a la puissance de vivifier formellement ;
c'est pourquoi quand elle est présente et qu'elle est unie formel-
lement au corps, il est nécessaire qu'il soit vivant. Au lieu que
la divinité n'a pas la puissance de vivifier formellement, mais à
328 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
On peut le transpercer d'une lance ', il n en
soufiFrira point; et si l'on ne vient pas le descen-
dre de la croix, il y restera suspendu. L'amour
a pu l'y faire monter, mais l'humiliation seule l'y
maintient et saura l'en arracher.
Des bras de la croix ce corps sacré et tout en-
sanglanté passe dans les bras de Marie qui, à ce
moment, revit toutes les souffrances du Sacrifice
titre de cause efficicnie ; car elle ne peut être la forme du corps.
C'est pourquoi /'/ n'est pas nécessaire que, quoique l'union de
la divinité subsiste avec le corps, celui-ci soit vivant, parce
que Dieu n'agit pas nécessairement, mais volontairement. »
Ibid., a. 2, ad 3.
Le corps mort de Jésus sur la croix et dans le sépulcre reste
donc uni à la personne du Verbe, comme son âme pendant sa
descente aux enfers. « Quoique le Christ soit mort comme
homme et que son âme sainte ait été séparée de son corps qui
se trouvait sans souillure ; cependant la divinité est restée in-
séparable de l'un et de l'autre, c'est-à-dire de l'âme et du
corps. » Ibid., a. 3.
* D'après la loi juive, les crucifiés ne devaient pas passer la
nuit sur le gibet ; c'est pourquoi on avait l'habitude, pour hâter
la mort, de leur briser les jambes. C'est ce que l'on fit aux deux
larrons. « Les soldats vinrent donc et rompirent les jambes du
premier et de l'autre qui avaient été crucifiés avec lui. » « Mais
lorsqu'ils vinrent à Jésus, le voyant déjà mort, ils ne lui rom-
pirent pas les jambes. Mais un des soldats avec une lance ou-
vrit son côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau. » (Jean,
XIX, 32-34). — L'évangéliste prend soin d'en donner la raison :
« Ces choses ont été faites pour que l'Ecriture fût accomplie :
Vous ne briserez aucun de ses os. Et une autre parole encore
de l'Ecriture dit : Ils verront celui qu'ils ont transpercé. » (Ibid.,
36, 37).
FIN DE LA MISSION DE JESUS 029
de son Fils et savoure, à son tour, les humilia-
tions de l'impuissance du Crucifié.
Ce Jésus, qui remuait les fouies au son de sa
voix, ne peut plus se mouvoir. Cette Victime,
qui portait les péchés du monde, ne peut plus se
dresser elle-même. Ce tout-puissant, qui ressus-
citait les morts, reste étendu et sans vie. La mort
en a fait un cadavre qui ne doit plus rester ex-
posé à la vue des hommes : il faut le cacher et
l'enfouir dans un tombeau.
La lumière du monde entre dans les ténèbres,
la parole éternelle emprunte au sépulcre son
lugubre silence, la vie cherche le repos dans la
mort. Celui qui avait promis d'attirer tout à
Lui, une fois élevé de terre, disparaît dans l'en-
foncement du rocher, et la pierre tombale vient
sceller sa dernière humiliation K
' « Or, quand le soir fut venu, il vint un homme riche d'Ari-
mathie, du nom de Joseph, qui était, lui aussi, disciple de Jésus.
11 se présenta à Pilate et lui demanda le corps de Jésus. Et
Pilate ordonna que le corps lui fût remis. Et Joseph, ayant reçu
le corps, l'enveloppa dans un linceul blanc. Et // /e déposa dans
son sépulcre neuf qu'il avait fait tailler dans le roc, — oîi
personne encore n'avait été déposé (Luc, xxni, 53 ; Jean, xix,
41). — Et il roula une grande pieire à l'entrée du sépulcre. »
Matth., XXVII, 57-60.
Quelques jours avant sa mort, Jésus avait fait une allusion
directe à sa sépulture, lorsque, à l'occasion du vase de parfum
que Madeleine avait répandu sur sa tête, dans la maison de
Simon le lépreux, il avait dit : « Pourquoi inquiétez-vous cette
femme ? Car elle a accompli envers moi une bonne œuvre. En
330 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Au dehors pourtant, les ennemis du Sauveur
qui n'ont pas désarmé et ont résolu de poursuivre
leur victime jusqu'à la fin, ont obtenu, sous pré-
texte de sécurité publique contre les impostures
du supplicié, de garder à vue le tombeau et d'y
installer des soldats armés pour empêcher tout
enlèvement nocturne de Celui qu'ils avaient
crucifié '.
Au lieu de l'adoration amoureuse et recon-
naissante des foules, qui auraient dû accourir
pour entourer le sépulcre du Rédempteur du
répandant ce parfum sur mon corps, elle l'a fait pour m ense-
velir. » Matth., XXVI, 10, 12. — « Elle a d'avance parfumé
mon corps pour la sépulture. » Marc, xiv, 8.
Jésus a voulu être enseveli, parce que, comme dit Saint Au-
gustin (De Sepulcr. Dom.), « le sépulcre est la demeure de la
mort », et que par là, ajoute Saint Thomas : « Il prouva la vé-
rité de sa mort ; car on ne met quelqu'un dans un tombeau que
quand il est constant qu'il est véritablement mort. D'où l'on
voit (Marc, xv, 44) que Pilate, avant de permettre d'ensevelir
le Christ, a fait examiner avec soin s'il était mort. » (S. Thom.,
III p., q. 5i, a. 1).
1 « Or, le jour suivant, les princes des prêtres et les Phari-
siens vinrent ensemble à Pilate, disant : Seigneur, nous nous
sommes rappelés que ce séducteur a dit, lorsqu'il vivait encore :
Après trois jours je ressusciterai. Ordonnez donc que le sé-
pulcre soit gardé jusqu'au troisième jour, de peur que ses dis-
ciples ne viennent et ne le dérobent et ne disent au peuple :
Il est ressuscité d'entre les morts. Et cette dernière erreur serait
pire que la première. Pilate leur dit : Vous avez des gardes ;
allez, et gardez-le comme vous l'entendrez. Ils s'en allèrent donc
et munirent le sépulcre de gardes et scellèrent la pierre. »
Matth., xxvn, 62-66.
FIN DE LA MISSION DE JESUS Oui
monde et monter la garde auprès de ses restes
adorables, la même soldatesque qui L'avait con-
duit au supplice insultera encore à ses abaisse-
ments extrêmes auxquels mettra fin sa glorieuse
Résurrection.
II. — Les effets de l'imniolation
de la divine Victime
Tout a été sagement et divinement coordonné
dans la vie du Sauveur. Il n'est mort que pour
ce pour quoi II a vécu ; Il n'a vécu qu'en vue de
ce qui L'avait fait s'incarner ; et II ne s'est in-
carné que pour répondre aux décrets éternels
qui L'avaient destiné à devenir la Victime du
monde pour l'expiation du péché. Cette œuvre
une fois accomplie devait infailliblement pro-
duire son effet ; le résultat devait en être plénier
et immédiat.
La Sagesse divine ayant résolu de suspendre
l'application des mérites infinis de l'Homme-Dieu
jusqu'à leur parfait achèvement par son Sacri-
fice sur le Calvaire S au moment même où Jésus
• « Chacune des passions et opérations du Christ nous fut
profitable pour le salut, non seulement par manière d'exemple,
mais encore par manière de mérite, en tant qu'il a pu nous
mériter la grâce, à raison de l'abondance de charité et de grâce
qui était en lui, de sorte que les membres ont pu recevoir de la
332 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
expirait, sa mission recevait son plein couron-
nement et les relations entre le ciel et la terre
étaient bouleversées de fond en comble. La Jus-
tice divine éteignait là-haut les feux de sa ven-
geance, et ici-bas les cris d'espérance de l'huma-
nité se changeaient en une ferme assurance et en
des chants d'une éternelle reconnaissance'.
En même temps que s'ouvraient lumineuses
et glorieuses aux enfants d'Adam les portes du
Paradis -, celles de l'enfer se refermaient avec
fracas sur les démons pour les ensevelir éternel-
plénitude du chef... Néanmoins la rédemption du genre hu-
main ne fut pas consommée par quelqu'une de ces souf-
frances, mais par la mort qu'il voulut subir, afin de délivrer
le genre humain de ses péchés. » S. Thom., Op, 2, c. 23i.
1 La prophétie de Daniel nous vient ici naturellement à la
pensée. « Soixante-dix semaines ont été décrétées, pour que la
prévarication soit abolie, que le péché trouve sa fin, que l'ini-
quité soit effacée, que la justice éternelle soit amenée, que la
vision et la prophétie soient accomplies, et que le Saint des
saints reçoive l'onction... le Christ sera mis à mort. » Dan.,
IX, 24, 26.
2 « Quand la porte est fermée, dit Saint Thomas, c'est qu'il y
a un obstacle qui empêche l'homme d'entrer. Or, ce qui em-
pêche l'homme d'entrer dans le ciel, c'est le péché, car, comme
le dit le prophète (Is., xxxv, 8) : « Cette voie sera appelée sainte
et celui qui est souillé ne passera point par elle. » Nous avons
été délivrés du péché par la passion du Christ ; c'est pourquoi
elle nous a ouvert la porte du royaume céleste. C'est ce qu'ex-
prime l'Apôtre en disant (Hébr., ix, 11, 12) : « Le Christ étant
venu comme le pontife des biens futurs, est entré une seule fois
dans le sanctuaire avec son propre sang, nous aj-ant acquis
une rédemption éternelle. » S. Tko.m., III p., q. 49, a. 5.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 333
lenient dans leur défaite '. Depuis quatre mille
ans l'humanité déchue soupirait après sa déli-
vrance et appelait son Rédempteur. Ignorant
qu'elle Le possédait dans son sein, elle regar-
dait dans l'avenir et continuait ses supplications,
lorsque, tout-à-coup, le souffle imperceptible du
dernier soupir du condamné qu'elle a elle-même
crucifié la fait tressaillir, et son crime devient
son salut. Le pardoiî divin a accompagné le
grand cri qui a retenti du haut de la croix, et
^ « A l'égard de la puissance que le diable exerçait sur les
hommes avant la passion du Christ, il y a trois choses à con-
sidérer. L'une de la part de l'homme qui a mérité par son péché
d'être livré à la puissance du démon, dont la tentation l'avait
vaincu. L'autre de la part de Dieu que l'homme avait offensé
par son péché, et qui par sa justice l'avait abandonné à la
puissance du diable. La troisième se rapporte au démon qui
par sa volonté perverse empêchait l'homme de faire son salut.
Sous le premier rapport, l'homme a été délivré de la puissance
du démon par la passion du Christ, selon qu'elle est la cause
de la rémission des péchés. Sous le second, on doit dire que la
passion du Christ nous a délivrés de la puissance du démon, en
tant qu'elle nous a réconciliés avec Dieu. Sous le troisième,
elle nous a délivrés du démon en ce sens que dans la passion
du Christ il a excédé la mesure de la puissance que Dieu lui a
donnée, en travaillant à faire mourir le Christ qui n'avait pas
mérité la mort, puisqu'il était sans péché. D'où Saint Augustin
dit (De Trinit., L. xni, c. 14): Le diable a été vaincu par la
justice du Christ, parce que, quoiqu'il n'ait rien trouvé en lui
qui fût digne de mort, il l'a néanmoins fait périr. Aussi est-il
juste qu'il quitte ceux qui étaient ses débiteurs et qui croient
en Celui qu'il a fait périr sans qu'il lui ait rien dû. » S. Thom.,
III p., q. 49, a. 2.
334 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
l'humanité a senti la miséricorde couler à flots
dans ses veines.
Purifiée et renouvelée, elle a retrouvé son
innocence première et elle s'en est parée ; éclai-
rée et guidée, elle a repris le chemin du ciel
qu'elle avait abandonné ; baignée dans le sang
de l'Agneau, elle s'est présentée à son Créateur
pour le bénir et l'adorer; appuyée sur les mérites
et l'infinie charité de son Sauveur, elle a recom-
mencé à aimer et elle a mis son bonheur à servir
Celui qui l'avait rachetée K
Le ciel n'attendait que ce moment pour s'apai-
ser et se réjouir. Comme las de maudire, il aspi-
1 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour ex-
trême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos
péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, (par la grâce du-
quel vous avez été sauvés'), et avec lui il nous a ressuscites et
nous a fait asseoir dans les cieux, en Jésus-Christ, afin de mon-
trer dans les siècles à venir les richesses abondantes de sa grâce,
par sa bonté envers nous, en Jésus-Christ. » Ephés., n, 4-7.
« La passion du Christ, dit Saint Thomas, est la cause de
notre réconciliation avec Dieu de deux manières. 1° En ce qu'elle
a éloigné le péché qui rend les hommes ennemis de Dieu,
d'après ces paroles (Sac, xiv, 9) : « Dieu hait également l'impie
et son impiété » ; et (Ps. v, 7) : « Vous haïssez tous ceux qui opè-
rent l'iniquité ». 2° En ce qu'elle est un sacrifice très agréable
à Dieu. Car l'effet propre du sacrifice, c'est d'apaiser Dieu. La
passion volontaire du Christ a été un si grand bien, qu'à cause
de ce bien qu'il a trouvé dans la nature humaine Dieu a
été apaisé à l'égard de toutes les offenses du genre humain. »
S. Thom., III p., q. 49, a. 4.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 335
rait à bénir ; obligé de sévir, il était désireux
de pardonner ; détenteur de la Justice, il faisait
appel à la iMiséricorde. Mais auparavant il fallait
une réparation qui s'opérât au sein même de
l'humanité. La gloire que Dieu avait prétendu
prendre dans ses créatures avait été frustrée ;
il était nécessaire qu'elle lui fût rendue. Sachant
que l'humanité était impuissante par elle-même
à réparer sa faute, il avait envoyé son Fils pour
accomplir cette œuvre d'infinie sagesse. Pendant
toute sa vie il Le tint dans un état d'esclavage et
il fit peser sur Lui les exigences divines de sa
Justice. Jésus avait en quelque sorte concentré
en Lui l'humanité tout entière, et c'est de son
sein que Dieu devait tirer le paiement complet
de la dette contractée par le péché.
Chaque humiliation qu'il subit, chaque souf-
france qu'il endure, chaque goutte de sang qu'il
verse, est un hommage rendu à la Divinité ; mais
cela ne suffit pas. Le péché a introduit la mort
dans la vie, comme une punition ; il faut mainte-
nant une mort réparatrice pour rendre l'huma-
nité à la vie. La Justice divine s'est attachée à
l'humanité, comme une conséquence nécessaire
de l'offense ; pour s'en détacher, il faut que l'of-
fense soit effacée, et elle ne peut l'être que par
l'immolation totale de la divine Victime. La Mi-
séricorde ne peut prendre la place de la Justice
336 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
que si la satisfaction est assez parfaite pour éga-
ler la gloire qu'elle réclame ; et cette gloire doit
coûter tout le sang de l'Honime-Dieu.
En mourant, Jésus fait monter de la terre vers
le ciel tout ce que l'humanité avait ravi à Dieu au
moment de la chute. La somme de gloire que le
dernier soupir du divin Crucifié rend à la Divi-
nité égale et dépasse infiniment celle que la fidé-
lité de la créature était appelée à lui procurer K
Dieu n'a plus de raison de châtier l'humanité ^ ;
au contraire, en la contemplant purifiée par le
sang rédempteur, il l'embrasse avec amour ^ et il
* « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. » Rom.,
V, 20.
« Il satisfait proprement pour une offense celui qui rend à
l'offensé quelque chose qu'il aime autant ou plus qu'il ne hait
l'offense elle-même. Or, le Christ, en souffrant par charité et
par obéissance, a rendu à Dieu plus qu'il ne fallait pour faire
compensation à toutes les offenses du genre humain : 1" à cause
de la (jrandeur de la charité qui le faisait souffrir ; 20 à cause
de la dignité de la vie qu'il a donnée pour satisfaire, car c'est
la vie d'un homme-Dieu ; 3" à cause de la généralité de la pas-
sion et de la grandeur de la douleur dont il s'est chargé. C'est
pourquoi la passion du Christ n'a pas été seulement une satis-
faction suffisante, mais encore surabondante, pour les péchés
du genre humain, d'après ces paroles de l'Ecriture (I Jean, n, 2) :
« Il s'est fait victime de propitiation non seulement pour nos
péchés, mais encore pour ceux du monde entier. » S. Thom.,
III p., q. 48, a. 2.
2 « Jésus nous a délivrés de la colère à venir. » I Thess., i, 10.
3 « On ne dit pas que la passion du Christ nous a réconciliés
avec Dieu, comme s'il eût commencé à nous aimer alors, puis-
qu'il est écrit (Jér., xxxi, 3) : « Je vous ai aimé d'un amour
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 337
abandonne à son Fils bien-aimé, comme prix de
sa victoire, la Miséricorde dont II usera désor-
mais à l'égard des pécheurs K
C'est ainsi que Jésus-Victime devient par son
Sacrifice le centre de toutes les relations du ciel
et de la terre. Il avait été envoyé au monde,
c'était le don du ciel ; il meurt pour l'humanité,
c'est la rançon du monde. La Justice divine Le
fait mourir ; la Miséricorde divine fera vivre
ceux pour qui II meurt. Le Dieu vengeur s'en est
fait une Victime ; la Victime s'est faite un Dieu
Sauveur. Pour s'exercer de nouveau, la Justice
devra faire appel à la Miséricorde, afin d'agir
de concert avec elle ; et, pour pardonner aux
hommes, la Miséricorde devra passer par le Cal-
vaire et puiser dans le sang de la divine Victime
les mérites du salut éternel.
perpétuel » ; mais on le dit parce que par la passion du Christ
/a cause de la haine a été détruite, soit parce que le péché a
été effacé, soit parce qu'elle a offert en retour un bien plus
agréable à Dieu. » S. Thom., III p., q. 49, a. 4, ad 2.
^ « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à acquérir
le salut par notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour
nous. » I Thess., V, 9, 10.
« Lorsque la bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour
pour les hommes ont paru, /'/ nous a sauvés, en vertu de sa
miséricorde, par le bain de la régénération et du renouvellement
de l'Esprit-Saint, qu'il a répandu sur nous abondamment par
Jésus-Christ notre Sauveur, » Tit., m, 4-6.
338 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
De même que le Verbe incarné a été dans l'hu-
manité la manifestation vivante de la Divinité,
ainsi IHomme-Dieu immolé demeure l'expres-
sion permanente des droits sacrés de l'humanité
à la commisération et à la miséricorde '. Tout
pécheur, pour être exaucé, devra emprunter la
voix suppliante de l'auguste Victime ; tout pé-
ché, pour être pardonné, devra être baigné dans
son sang rédempteur -.
Infinie comme la Justice, la Miséricorde couvre
le monde, et toutes les âmes peuvent venir s'y
abreuver. La source des mérites et des grâces
est intarissable ; tous sont invités à venir y pui-
ser, mais aucun n'est violenté. Chaque pécheur,
et malgré la multitude de ses péchés, peut regar-
der du côté du Calvaire et implorer du secours ^.
1 « Qui accusera les élus de Dieu ? C'est Dieu qui justifie. Qui
les condamnera ? C'est le Christ Jésus gui est mort pour eux ;
bien plus, qui est ressuscité, qui est à la droite de Dieu, et qui
intercède pour nous, » Rom., viii, ZZ, 34.
« Nous avons Vassurance d'entrer dans le sanctuaire par le
sang du Christ. » Hébr., x, 19.
2 « C'est en lui que nous avons la rédemption, /a rémission
des péchés, par son sang. » Ephés., i, 7.
« Le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché. »
I Jean, i, 7.
3 « Le Christ, par sa passion, nous a délivrés de nos péchés,
en établissant la cause de notre délivrance, de manière que
par elle tous les péchés, quels qu'ils soient, passés, présents et
futurs, pussent être remis ; comme si un médecin préparait une
médecine qui pût guérir toutes les maladies, même celles qui
seraient à venir. » S. Thom., III p., q. 49, a. 1, ad 3.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS SSg
Il a même le droit de s'emparer de l'adorable
Victime qui s'y est immolée et de s'en servir
comme d'un talisman contre la Justice qui vou-
drait le frapper; mais encore faut-il qu'il veuille
librement venir se jeter dans les bras du divin
Crucifié et se laisser presser sur son sein ^
Pour tous les pécheurs du monde Jésus ne
cessera de crier miséricorde '-. Sa croix reste
dressée entre le ciel et la terre, comme le di-
vin paratonnerre de l'humanité qui attire les
foudres de la Justice afin d'en préserver les pé-
cheurs 3. Allons nous abriter à son ombre ^ et
■* « Mes petits enfants, je vous écris afin que vous ne péchiez
point ; mais quand même quelqu'un aurait péché, nous avons
un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste. C'est lui qui
est une propitiation pour nos péchés ; et, non seulement pour
les nôtres, mais pour ceux du monde entier. » I Jean, n, i, 2.
2 « Parce qu'il possède un sacerdoce éternel, il peut sauver
pour toujours ceux qui s'approchent de Dieu par lui, étant tou-
jours vivant pour intercéder en notre faveur. » Hébr., vu, 24, 25.
3 « Il a plu à Dieu de réconcilier par lui toutes choses avec
lui-même, en établissant la paix par le sang de sa croix. »
Col., I, 19, 20.
■^ « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est
dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. » Gal., vi, 14.
L'Eglise chante : « Je vous salue, ô croix ; mon unique espé-
rance, dans ce temps de la passion, augmentez la justice de
ceux qui sont déjà justes, et accordez le pardon aux coupables. »
Hymne Vexilla régis.
Relativement au culte que nous rendons à la croix. Saint
Thomas s'exprime ainsi : « La croix du Christ sur laquelle le
Christ a été crucifié, doit être adorée de Yadoration de latrie,
soit parce qu'elle représente la figure du Christ qui y est mort,
340 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
supplier Celui qui nous a tant aimés de ne pas
rendre inutiles pour nous les souffrances qu'il a
endurées et le sang qu'il a versé.
III. — Le Sacrifice de la Loi nouvelle
Jésus est un sommet dans l'humanité ; Il oc-
cupe la cime de l'histoire du monde. Avant Lui
l'humanité gravit la voie ascendante qui la dirige
vers son Sauveur; après Lui elle s'avance dans
la voie descendante qui la conduit à ses éter-
nelles destinées.
Quatre mille ans d'aspirations, de supplica-
tions et d'espérance ont précédé sa venue ; des
siècles de grâces, de miséricorde et de recon-
naissance l'ont suivie. Son Incarnation, sa vie
et sa mort contiennent en abrégé l'histoire du
passé et celle de l'avenir ^ Jésus, le premier-né
d'entre les créatures, reste le prototype de toute
soit parce que les membres du Christ l'ont touchée, et qu'elle
a été couverte de son sang. C'est pour cela que nous nous
adressons à la croix et que nous lui parlons comme au crucifié. »
S. Thom., III p., q. 25, a. 4.
1 « Dans ces derniers temps Dieu nous a parlé par le Fils
qu'il a établi héritier de toutes choses, par lequel aussi il a fait
les mondes, et qui, étant la splendeur de sa gloire et l'empreinte
de sa substance, et soutenant toutes choses par la parole de
sa puissance, après avoir opéré la purification des péchés,
s'est assis à la droite de la majesté au plus haut des deux. »
Hébr., I, 2, 3.
FIN DE LA MISSION DE JESUS 04I
perfection et de toute sainteté. Il est à Lui seul
la religion de l'humanité qui trouve en Lui son
terme et sa vivante expression '.
Tous les hommages rendus à la Divinité, de-
puis le Paradis terrestre, empruntaient leur va-
leur à ceux que Jésus devait rendre un jour
à Dieu son Père ^. Tous les sacrifices anciens
n'étaient que des sacrifices figuratifs du grand
et sublime Sacrifice que Jésus devait offrir sur
le Calvaire. S'ils ont été sanglants, pour la plu-
part, c'est que Jésus devait verser tout son sang ;
s'ils ont exigé la destruction des victimes, c'est
' « Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a arrachés à
la puissance des ténèbres et nous a assujettis à l'empire de
son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, par son
sang, et la rémisssion des péchés. C'est lui qui est l'image
du Dieu invisible, le premier-né de toute créature. Tout a été
créé par lui et pour lui ; il est avant tous et toutes choses
subsistent en lui. C'est lui aussi qui est le chef du corps de
l'Eglise ; lui qui est les prémices, le premier-né d'entre les
morts, afin d'être en toutes choses le premier ; car il a plu à
Dieu que toute plénitude résidât en lui, et de réconcilier par
lui toutes choses avec lui-même, soit celles qui sont sur la terre,
soit celles qui sont dans le ciel, en établissant la paix par le
sang de sa croix. » Col., i, 12-20.
2 Comme le dit Saint Thomas, « l'Incarnation du Christ a
régénéré toute la nature humaine ». C'est ainsi que le mys-
tère de l'Incarnation est le principe du mérite ; parce que,
comme dit Saint Jean (i, 16), « nous avons tous reçu de la plé-
nitude du Christ ». (S. Thom., III p., q. 2, a. 11). — « C'est pour-
quoi les anciens patriarches, en observant les sacrements de la
loi, se portaient vers le Christ par la foi et l'amour, comme
nous nous y portons nous-mêmes. » (III p., q. 8, a. 3, ad 3).
342 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
que Jésus devait disparaître et s'anéantir jusque
dans la mort.
Le sacrifice, comme nous l'avons vu, étant
l'hommage suprême de toute religion à l'égard
de la Divinité, exprime d'une part le souverain
domaine de Dieu sur toute créature et de l'autre
les devoirs sacrés de l'humanité vis-à-vis de son
Créateur. Pour être parfait, le sacrifice doit offrir
ce qui correspond le mieux à cette double fin ;
et comme rien n'est plus précieux que la vie,
c'est dans la mort et l'effusion du sang que con-
siste le vrai sacrifice. La religion juive consistait
presque entièrement dans ces sacrifices mul-
tiples. Plus les fêtes étaient solennelles, et plus
nombreuses étaient les victimes de tout genre
que l'on immolait.
Certains sacrifices étaient destinés directement
à l'expiation des péchés, d'autres à l'expression
de la prière ou de l'action de grâces ; mais aucun
naturellement ne possédait par lui-même une
vertu surnaturelle quelconque de purification,
toute leur valeur leur venant des mérites futurs
du Sacrifice du Calvaire.
Les temps étant accomplis, Jésus apparaît. Ve-
nu non pour abolir la Loi mais pour la confirmer',
* « Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi et les prophètes:
je ne suis pas venu abolir mais accomplir, » Matth., y, 17.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 345
II ne détruit pas le sacrifice, mais II remplace
la figure par la réalité K Réunissant en Lui tous
les devoirs de l'humanité exprimés dans les sacri-
fices de la loi écrite, Il est constitué la Victime
universelle qui s'offre elle-même et qui restera
offerte et immolée jusqu'à la fin des temps ^.
Soit pour expier le péché, soit pour remercier
le ciel et en obtenir des grâces, soit pour pro-
tester de sa dépendance absolue à l'égard de
Dieu et chercher à s'unir à lui dans une plus
grande intimité, il n'y a plus qu'un sacrifice
qui soit l'expression de ces divers sentiments,
et c'est celui de notre adorable Victime. Ce Sa-
crifice unique a absorbé tous les autres et de-
meurera éternellement le Sacrifice du salut ^.
' « C'est pourquoi le Christ entrant dans le monde, après avoir
dit d'abord : Vous n'avez pas voulu de sacrifices et d'offrandes,
non plus que les holocaustes et les sacrifices pour le péché, et
vous n'avez pas agréé ces choses qu'on offre selon la loi ; il
ajoute : Voici, je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté. li abo-
lit ainsi la /jremière chose pour établir la seconde » (c'est-à-
dire il annule les sacrifices légaux et il leur substitue son propre
sacrifice). Hébr., x, 5, 8, 9.
- « C'est en A'ertu de cette volonté que nous avons été sanc-
tifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ, une fois pour
toutes. » Hébr., x, 10.
3 « Parmi tous les dons que Dieu a accordés au genre humain
depuis qu'il est tombé dans le péché, le premier de tous est le
don qu'il lui a fait de son Fils, selon cette parole de Saint Jean
(m, 16) : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son
Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas mais
qu'il ait la vie étemelle. » C'est pourquoi le plus grand de tous
344 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
On voit par là l'importance capitale qu'il a
dans la vie du Sauveur, puisqu'il est le terme
nécessaire et indispensable de l'Incarnation. Si
Jésus n'avait pas donné sa vie, il y aurait eu
oblation mais non immolation, et, dès lors, il n'y
aurait pas eu sacrifice proprement dit.
De même que la Loi nouvelle sans sacrifice
n'eût point été la réalisation et le couronnement
de l'ancienne ; ainsi la religion du Testament
nouveau, dépourvue de sacrifice, eût été incom-
plète et imparfaite. C'est donc le Sacrifice de
l'Homme-Dieu qui donne tout le mérite à la mis-
sion qu'il est venu accomplir sur cette terre ; et
c'est bien en toute vérité autour de la croix du
Calvaire que gravite le monde.
Une fois répandu, le sang du Sauveur ne peut
plus couler. Son immolation sanglante ne sera
les sacrifices, c'est celui par lequel « le Christ s'est offert lui-
même à Dieu en odeur de suavité », selon l'expression de Saint
Paul (Ephés., V, 2).
« C'est pour ce motif que tous les autres sacrifices étaient
offerts dans l'ancienne loi pour figurer ce sacrifice unique et
tout particulier, comme on représente ce qui est parfait par des
choses imparfaites. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (Hébr.., x,
11, 12) : « que les prêtres de l'ancienne loi offraient plusieurs fois
les mêmes hosties qui ne pouvaient jamais effacer les péchés,
mais que le Christ n'en a offert qu'une seule pour tous les pé-
chés ». Et comme la raison de la figure se prend de l'objet
qu'elle représente, il s'ensuit que les raisons des sacrifices figu-
ratifs de l'ancienne loi doivent se prendre du véritable sacrifice
du Christ. » S. Tiiom., I II, q. 102, a. 3.
FIN DE LA MISSION DE JESUS 040
jamais renouvelée ' ; mais le même et unique
Sacrifice sera offert d'une manière mystique sur
tous les autels de l'univers. Les Prêtres de Jésus
auront le pouvoir d'ériger partout de nouveaux
Calvaires et d'offrir au Seigneur la Victime qui
efface les péchés du monde ='.
IV. — Jésus, l'unique Victime
Si le Sacrifice de la Loi nouvelle est désormais
l'unique Sacrifice de la religion de l'humanité,
c'est parce qu'il n'y a pas et ne peut y avoir
d'autre Victime que Jésus.
' « Le Christ ne meurt plus, la mort n'a plus d'empire sur lui.
Car en tant qu'il est mort pour le péché, // est mort une fois
pour toutes. » Rom., vi, 9, 10.
2 « Faites ceci en mémoire de moi. Car toutes les fois que
vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous an-
noncerez la mort du Seigneur. » I Cor., xi, 25, 26.
« Le Christ, dit Saint Thomas, est la source de tout Sacer-
doce ; car le prêtre de l'ancienne loi était sa figure, et le prêtre
de la nouvelle opère en son nom. » S. Thom., III p., q. 22, a. 4.
« Ce sacrement est si noble, qu'il n'est confectionné que dans
la personne du Christ. Or, quiconque fait une chose au nom
d'un autre, doit nécessairement le faire par la puissance qu'il
en a reçue. Or, comme le Christ accorde à celui qui est baptisé
la puissance de recevoir l'Eucharistie, de même // accorde au
Prêtre, dans son ordination, le pouvoir de la consacrer en son
nom. » III p., q. 82, a. 1.
« Comme la célébration de l'Eucharistie est une image qui
représente la passion du Christ, de même l'autel est la repré-
sentation de la croix sur laquelle le Christ a été immolé dans
son espèce propre. » III p., q. 83, a. 1, ad 3.
346 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Jusqu'à l'immolation de Jésus sur le Calvaire,
les formes diverses de sacrifice dans la reli-
gion du peuple de Dieu n'étaient qu'une expres-
sion très imparfaite de la reconnaissance des
droits de Dieu et des devoirs de l'humanité à
son égard ; aussi ne pouvaient-ils durer qu'un
temps '. Dieu réclamait davantage de sa créature,
mais l'homme était impuissant à le lui donner.
Pour offrir un sacrifice qui satisfît pleinement
la Divinité et rendît parfaite la religion de l'hu-
manité, il fallait une autre Victime, une Victime
qui fût puissante et sainte comme Dieu, une
Victime qui personnifiât l'humanité et dont le
inérite d'immolation rétablît complètement les
rapports primitifs du Créateur avec sa créature ^.
Une fois ce Sacrifice offert, il n'y a plus lieu
de continuer les sacrifices figuratifs qui n'au-
raient désormais aucun sens ^. Il n'y a pas da-
vantage à attendre un perfectionneinent quel-
conque au Sacrifice nouveau, rien ne pouvant
' « Il y ainsi abolition de la première ordonnance, à cause de
son impuissance et de son inutilité ; car la loi n'a rien amené
à la perfecrion. » Hébr., vu, 18, 19.
2 « Le Christ est mort pour nos péchés, le Juste pour les in-
justes, afin de nous offrir à Dieu. » I Pierre, m, 18.
3 « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, votre volonté. // abolit
ainsi la première chose, pour établir la seconde... Là où il y
a rémission des péchés, /'/ n'est plus besoin d'oblation pour le
péché. » Hébr., x, 9, 18.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 347
être ajouté ni à la perfection essentielle de la
Victime ni au mérite infini de son Sacrifice.
Tout ce que le ciel pouvait donner à la terre et
tout ce qu'il pouvait en recevoir est renfermé
en Jésus '.
Victime éternelle, elle a pris naissance dans le
sein de Dieu. Victime sacro-sainte, elle possède
toutes les perfections de l'essence divine. Victime
humano-divine, elle associe en elle-même toutes
les grandeurs de Dieu et toutes les infirmités de
l'homme. Victime d'holocauste, elle rend à Dieu
toute la gloire qu'il est susceptible de recevoir de
la part de ses créatures. Victime pour le péché,
elle expie dans son sang. Victime pacifique, elle
obtient par sa propre vertu le pardon et le salut.
Jésus ne peut rien faire de plus ; le ciel n'a
plus rien à exiger, ni l'humanité rien à offrir.
Eternellement Jésus restera Victime. Certaines
formes extérieures de son Sacrifice seront chan-
gées, mais l'essence demeurera : la gloire de Dieu
et le bien des âmes. Jamais Dieu ne sera davan-
tage glorifié, jamais les âmes n'auront besoin
d'être de nouveau sauvées K
1 « Après avoir offert une seule victime pour les péchés, il
s'est assis Ijour toujours à la droite de Dieu. Qar, par une seule
ablation, il a amené à la perfection pour toujours ceux qui sont
sanctifiés. » Hébr., x, 12, 14.
2 « Il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, avec
348 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Tous les sacrifices qui seront offerts jusqu'à la
fin des temps seront identiques à celui de l'au-
guste Victime du Calvaire. Non seulement ils lui
emprunteront leur valeur, mais ils en seront une
exacte reproduction ou, pour mieux dire, un vé-
ritable prolongement. Ce sera toujours la même
Victime qui sera offerte, comme ce sera le même
Prêtre qui l'offrira K L'immolation ne sera plus
sanglante mais mystique : et c'est préciséinent
parce qu'il n'y a qu'une Victime unique et que
cette Victime ne peut mourir deux fois, que le
Sacrifice de nos autels est essentiellement le
son propre sang, ayant obtenu une rédemption éternelle. Ce
n'est pas dans un sanctuaire fait de main d'homme que Jésus
est entré, mais dans le ciel même, afin de se présenter pour
nous devant la face de Dieu. Et ce n'est pas pour s'offrir soi-
même plusieurs fois qu'il y est entré, comme le grand-prêtre
entre chaque année dans le sanctuaire avec du sang étranger ;
autrement il aurait fallu qu'il souffrît plusieurs fois depuis la
création du monde, tandis qu'il n'a paru (\v!une seule fois à la
fin des siècles, jiour abolir le péché par son sacrifice. » Hébr.,
IX, 12, 24-26.
' « Jésus est le Prêtre qui s'offre et il est l'oblation. » Conc.
de Trente, Sess. 22, c. 1.
« Il est évident que le Christ consacre lui-même tous les sa-
crements de l'Eglise ; car c'est lui-même qui baptise, c'est lui-
même qui remet les péchés, il est lui-même le vrai Prêtre qui
s'est offert sur la croix et par la puissance duquel son Corps
est consacré tous les jours sur l'autel. Et cependant, comme
il ne devait pas rester corporellement présent avec tous les
fidèles, il a choisi des ministres pour dispenser ces sacrements
aux fidèles. » S. Thom., Contr. Gent., L. 4, c. 76.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 349
même, moins l'efifusion du sang qui, au lieu
d'être matérielle, n'est que mystique K
Si le Sacrifice de l'autel était inférieur soit en
dignité soit en efficacité à celui du Calvaire, une
atteinte serait portée à la perfection de la divine
Victime. Or, elle ne peut être diminuée pas plus
que perfectionnée. Elle est ce qu'elle est, et elle
l'est parfaitement, divinement, éternellement.
Ses mérites demeurent comme son essence ; ils
ne seront jamais amoindris ni augmentés ; leur
perfection est infinie et comprend tous les mé-
rites possibles.
De même qu'il n'y a qu'une Victime, il n'y
1 « On appelle, dit Saint Thomas, la célébratfon de l'Eucha-
ristie V immolation du Christ pour deux raisons, i" Parce que,
comme le dit Saint Augustin, les images ont coutume d'être
appelées du nom des choses qu'elles représentent, comme lors-
qu'en considérant un tableau ou une fresque, nous disons :
c'est Cicéron, c'est Salluste. Or, la célébration de l'Eucharistie
est une image représentative de la passion du Christ, qui
est sa véritable immolation. 2" Quant à l'effet de la passion du
Christ. Car ce sacrement nous fait participer aux fruits de
la passion du Seigneur. C'est pour cela qu'il est dit dans une
oraison : que toutes les fois qu'on célèbre la mémoire de cette
victime, on exerce l'œuvre de notre rédemption. » S. Thom.,
III p., q. 83, a. i.
Répondant ensuite au premier argument, et citant Saint Am-
broise, il ajoute plus expressément : « Il n'y a qu'une hostie
celle que le Christ a offerte et que nous offrons ; il n'y en a
pas plusieurs, parce que le Christ n'a été offert qu'une fois. Ce
sacrifice est le modèle de celui-ci. Car, comme ce qui est offert
partout n'est qu'un seul corps et n'en forme pas plusieurs ; de
même il n'y a qu'un seul sacrifice, » Ibid., ad 1.
350 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
a que les mérites de cette Victime qui aient
quelque valeur devant Dieu et quelque efficacité
pour les hommes. Tous les pécheurs sont puri-
fiés dans son sang ; tous les justes sont sanctifiés
par sa vertu ; toutes les âmes n'acquièrent un
droit à la récompense que par sa grâce \
C'est donc adorablement vrai que Jésus est
tout, qu'il est essentiellement et nécessairement
Victime, que sa mission ici-bas repose tout en-
tière sur son immolation, que son Sacrifice est
perpétuel, qu'il reste l'unique Victime de Dieu
et des hommes, et qu'il est pour tous ses rache-
tés l'unique et surabondante source de salut.
Le ciel s'est ouvert pour laisser descendre
le Fils de Dieu -, la terre L'a possédé sous une
forme humaine ^, la mort nous L'a ravi pour
nous donner le salut ^ et le Paradis est à jamais
1 « Ainsi donc, mes frères, puisque nous avons /'assurance
d'entrer dans le sanctuaire par le sang du Christ, approchons-
nous avec un cœur sincère, dans la plénitude de la foi, le cœur
purifié des souillures d'une mauvaise conscience. » Hébr., x,
19, 22.
- « Je suis descendu du ciel. » Jean, vi, 38.
« C'est de Dieu que je suis sorti et que je suis venu. » Jean,
vin, 42.
•'* « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. »
Jean, i, 14.
"* « Le Christ est mort une fois pour nos péchés. » I Pierre,
m. 18.
FIN DE LA MISSION DE JÉSUS 35 1
le lieu de son éternelle demeure '. Mais c'est une
Victime que le Père nous a offerte 2, c'est une
Victime qui a vécu parmi nous ^, c'est une Vic-
time qui s'est livrée à la mort S c'est une Victime
qui, après avoir offert son Sacrifice, est retour-
née dans le sein de son Père -^ pour y introduire
à sa suite toutes les âmes teintes de son sang**.
Et, mystère non moins adorable, ce Jésus,
1 « Celui qui est descendu est le même que celui qui est monté
au-dessus de tous les deux. » Ephés., iv, lO.
^ « C'est lui que Dieu avait destiné à être une victime de
propitiation. » Rom., m, 25.
3 « Il s'est anéanti \ui-mème, en prenant la forme d'esclave.
Il s'est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort,
et la mort de la croix. » Phil., ii, 7, 8.
A cause du péché qu'il était venu expier, tout saint qu'il fût,
il devait forcément être livré à la souffrance. « Puisque, dit
Saint Thomas, il y a pour les hommes trois états, celui de
Yinnocence, celui du péché et celui de la gloire, comme le
Christ a pris de l'état de la gloire la vision et de l'état d'inno-
cence Yexemption de tout péché ; de même il a pris de l'état du
péché la nécessité de se soumettre aux peines de cette vie. »
S. Thom., III p., q. i3, a. 3, ad 2.
* « Je donne ma vie. Personne ne me la ravit, mais je la
donne de moi-même. » Jean, x, 17, 18.
s « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde; main-
tenant je quitte le monde et/e vais au Père. » Jean, xvi, 28.
^ « Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures.
Je vais vous préparer une place. » Jean, xiv, 2.
« Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez don-
nés soient aussi avec moi. » Jean, xvii, 24.
« Dieu nous a rendu la vie dans le Christ, et avec lui il nous
a ressuscites, et nous a fait asseoir dans les deux, en Jésus-
Christ, » Ephés., ii, 5, 6.
352 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Prêtre de son propre Sacrifice et Victime de
son éternel Sacerdoce, continue au Sacrement
de l'Eucharistie de vivre au milieu de nous, de
se faire notre perpétuelle Hostie de louange et
de supplication, notre incessante Victime de ré-
paration et de salut K
Aimons-Le, car II nous aime ! Sacrifions-nous
pour Lui, car II s'est immolé pour nous ! Deve-
nons les Victimes de son amour, car II s'est fait,
pour nous sauver, la Victime de son éternelle
charité !
* « On n'a jamais pu être sauvé, dit Saint Thomas, sans avoir
foi dans la passion du Christ. C'est pourquoi il a fallu qu'en
tout temps il y eût parmi les hommes quelque chose qui repré-
sentât la passion du Sauveur. Dans l'Ancien Testament son
principal sacrement était l'agneau pascal ; d'où l'Apôtre dit
(I Cor., V, 7) : « Le Christ notre pâque a été immolé ». Dans
le Nouveau Testament il a été remplacé par le Sacrement de
l'Eucharistie, qui rappelle la passion passée, comme l'agneau
pascal a figuré à l'avance la passion future. » S. Thom., III p.,
q. 73, a. 5.
L'Eucharistie est le sacrement parfait de la passion du Sei-
gneur, en ce sens qu'/7 renferme le Christ qui a souffert. Ce
sacrement a été institué dans la Cène pour être à l'avenir le
mémorial de la passion du Seigneur, après qu'elle a été con-
sommée. » Ibid., ad 2 et 3.
A Jésus, Victime de Justice
et de Miséricorde
O Jésus, divine et adorable Victime,
que l'amour a conduit au Calvaire,
que la Justice a frappé a cause de nos péchés,
et que la Miséricorde
a fait le Sauveur de l'humanité :
je m'abîme devant Vous pour Vous adorer,
je m'agenouille au pied de votre croix
pour Vous bénir et Vous remercier,
je bois avec délice votre sang purificateur
et je me blottis dans votre cœur
pour Vous aimer et y demeurer à jamais.
Que la terre Vous loue
et que les anges Vous chantent
leurs éternels hosannas,
ô Vous, qui avez voulu mourir
pour glorifier votre Père
et m'arracher à la mort !
O Vous, qui demeurez sur nos autels
pour rester notre Victime
et nous sauver encore !
O Vous, qui serez éternellement
Prêtre et Victime
dans les siècles des siècles !
CHAPITRE SEPTIÈME
De l'ainour dû à Jésus
en sa qualité de Victime
CHAPITRE SEPTIEME
De l'amour dû à Jésus
en sa qualité de Victime
e Soyez donc les imitateurs de
Dieu, comme des enfants bien-aimés,
et marchez dans l'amour, comme le
Christ qui nous a aimés et qui s'est
livré lui-même pour nous à Dieu. »
Ephés.. V, 1, 2.
Le simple énoncé de ce chapitre est un cou-
ronnement nécessaire du sujet tout divin que
nous avons traité dans ce volume. Comment, en
effet, avoir étudié le Verbe divin incarné, sans
comprendre qu'à cette charité infinie qui L'a fait
descendre dans l'humanité ne peut correspondre
qu'un amour universel ? Comment avoir vécu
avec Jésus et L'avoir accompagné dans toutes
les phases de sa vie, sans avoir saisi au son de
sa voix, à la tendresse de son regard et aux
battements de son cœur, qu'il était venu cher-
cher de l'amour parmi les hommes, en retour du
salut qu'il leur procurait ?
358 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Comment avoir vu le Fils de Dieu se condam-
ner à tant d'abaissements et d'humiliations afin
de se mettre à notre niveau et porter le poids
écrasant de nos péchés, sans éprouver le besoin
de Le remercier et de L'aimer ? Comment avoir
considéré notre Sauveur dévoré du zèle et de la
gloire de Dieu, se nourrissant de souffrance au-
tant que d'amour, soupirant depuis son Incar-
nation après l'immolation suprême qui devait
Lui coûter tout son sang, sans être touchés jus-
qu'au fond de l'âme d'un tel mystère de charité
divine ?
Comment avoir été témoins des terribles souf-
frances endurées par notre divine Victime et
avoir assisté à son cruel supplice, sans être at-
tendris et sans vouloir, à notre tour, souffrir
pour Lui prouver notre amour?
Il ne peut nous suffire de connaître Jésus Vic-
time, nous devons L'aimer. Une connaissance
froidement raisonnée de ce caractère essentiel
en Jésus serait un outrage à son amour.
Il s'est fait Victime, parce qu'il aimait son
Père ; et son Père L'en aime infiniment. Il s'est
livré et immolé parce qu'il nous aimait ; et nous
devons Le payer de retour. Il ne pouvait faire
davantage pour se révéler en tant que Victime,
Il ne pouvait se vouer à plus d'humiliations et
de douleurs pour vivre en Victime, Il ne pouvait
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME ^09
pousser pîus loin son immolation pour mourir
en Victime.
De telles sublimités ne se contemplent pas
avec indifférence. Une semblable charité est
faite pour attendrir et émouvoir. Si, à la vue de
Jésus souffrant et de Jésus mourant, nos yeux
ne se mouillent pas de larmes et notre cœur ne
bat pas plus fort, c'est que nous n'avons pas
compris ce qui Le faisait souffrir et pourquoi II
a voulu mourir.
Jésus est trop aimé de son Père en tant que
Victime, pour que nous, créatures, nous n'éprou-
vions pas tout naturellement le besoin d'aimer
Celui que Dieu nous a donné. Jésus s'aime trop
Lui-même dans son état de Victime, pour que
nous, pécheurs, nous ne partagions pas les sen-
timents de Celui qui pour nous s'est immolé.
Jésus nous prouve trop d'amour en s'immolant
comme Victime, pour que nous, ses rachetés,
nous ne nous attachions pas irrévocablement à
Celui qui nous a sauvés.
Il n'y a que l'amour qui puisse éclairer et fé-
conder notre science de Jésus. Il n'y a que
l'amour qui puisse nous faire saisir un peu la
sublimité divine des desseins éternels décrétant
la Rédemption. Il n'y a que l'amour qui puisse
360^ DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
nous faire pénétrer dans le cœur de l'Homme-
Dieu. Il n'y a que l'amour qui puisse incruster
dans notre propre cœur le souvenir immortel de
la divine Victime. Il n'y a que l'amour qui puisse
nous attacher à ses pas et nous la faire accom-
pagner jusqu'au Calvaire, pour partager ses dou-
leurs et son supplice. Il n'y a que l'amour qui
puisse nous garder dans la générosité et l'hé-
roïsme, nous, les fidèles disciples de cet ineffable
Maître qui nous appelle à souffrir et à mourir
avec Lui.
Aimons Jésus ! Jésus, c'est l'amour ; et le vrai
nom de l'amour, c'est Jésus !
I. — L'amour de Dieu le Père
pour son Jrils Victime
C est par un mouvement d'éternel amour que
Dieu le Père nous a donné son Fils bien-aimé '.
Mais en nous Le donnant pour nous racheter -,
il nous L'a livré comme Victime ^. Sa charité
' Dieu a tant aimé le monde qu'/V a donné son Fils unique. »
Jean, m, 16.
2 « Nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a en-
voyé son Fils comme Sauveur du monde. » I Jean, iv, 14.
3 « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à acquérir
le salut par notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour
nous. » I Thess., V, 9, 10.
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME 36l
nous L'a abandonné, afin que nous ayons sur Lui
tous les droits et que nous puissions Le charger
de tous nos péchés comme s'il en était l'unique
et universel responsable '. Il n'y a pas d'autre
motif à l'Incarnation ; il n'y a pas d'autre fin à
la Rédemption.
Tout le temps que le Verbe incarné demeurera
dans l'humanité, Il y sera pour accomplir cette
unique et divine mission. Dieu le Père ne pourra
Le considérer autrement que comme Victime.
Continuant de voir en Lui le Fils de ses éter-
nelles complaisances, il Le contemplera néan-
moins sous les dehors humiliés dont il L'a lui-
même couvert pour en faire notre Sauveur ; et
l'amour infini qu'il Lui porte de toute éternité
sera un amour qui pénétrera jusqu'aux derniers
abaissements et aux suprêmes immolations de
son état de Victime.
Par cela même que son Verbe s'est fait chair
et s'est constitué vis-à-vis de lui dans un état
d'infériorité et de dépendance. Il lui est devenu
en quelque sorte plus cher, et il trouve dans ses
humiliations mêmes un motif à de nouvelles
tendresses ^
' « Le Christ a souffert pour nous. C'est fut qui a porté lui-
même nos péchés dans son corps sur le bois.» I Pierre, ii, 21, 24.
- Jésus lui-même nous fait connaître que c'est l'amour qui
porte son Père à l'assister sans cesse dans la mission rédemp-
362 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Il se plaît à voir en Lui le restaurateur de sa
gloire et le Sauveur de l'humanité. Irrité contre
l'humanité pécheresse, Dieu le Père prévoit que
bientôt la vengeance tombera de ses mains ; et
il bénit le Sauveur qui aura fait à sa Miséri-
corde un appel capable de désarmer sa Justice.
Trompé dans ses espérances, dès l'origine, il
sait qu'il va reconquérir la gloire que la déso-
béissance du premier homme lui avait un ins-
tant ravie ; et il contemple avec amour son
Verbe dont les ardeurs infinies ne seront satis-
faites qu'il n'ait obtenu sa glorification parfaite.
Poussé par un sentiment de mystérieux amour
pour les hommes, il a résolu de les sauver ; et
il aime avec des tendresses ineffables ce Fils
unique qui s'est fait Victime pour payer par des
humiliations et des souffrances inouïes la dette
complète de l'humanité *.
trice qu'il en a reçue. « Le Père aime le Fils et lui montre tout
ce qu'il fait. » Jean, v, 20.
« L'Apôtre, dit Saint Thomas, nomme le Christ le Fils de la
dilection de Dieu (Col., i, i3), pour exprimer la surabondance
infime de l'amour que Dieu a pour lui. » I p., q. 41, a. 2, ad 2.
* « Dieu aime le Christ, non seulement plus que tout le genre
humain, mais encore plus que toutes les créatures qui sont sor-
ties de ses mains. Il ne lui a rien fait perdre de son excellence
en le livrant à la mort pour le salut du genre humain, et il lui
a donné un nom au-dessus de tout nom. » (S. Thom., I p., q. 20,
a. 4, ad 1). — Saint Paul nous en donne la raison : « Il s'est
humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et la
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME 363
Si un jour le Père est glorifié sur la terre
comme au ciel, il le devra au Verbe incarné • ;
si l'humanité reconquiert ses droits primitifs à
la béatitude éternelle, ces droits lui seront ren-
dus par les mérites du Rédempteur -. Mais pour
glorifier comme pour sauver, pour exalter son
divin Père comme pour obtenir le pardon de
l'humanité, Jésus n'aura qu'un moyen, celui de
se sacrifier et de s'immoler. Il est Victime, et
c'est par ses immolations successives, couron-
nées par le sacrifice suprême de sa vie, qu'il ac-
complira l'œuvre sublime de la pacification du
ciel et de la réhabilitation de l'humanité.
Cet état de Victime en Jésus contient pour
Dieu le Père toute la charité infinie dont il aime
son Verbe " et tout l'amour qu'il porte à l'huma-
nité *. L'union hypostatique a fait du Verbe in-
carné un Dieu-Homme capable de souffrir et de
mourir, un Dieu Victime que le Père aime infini-
ment à l'égal de l'amour qu'il se porte à lui-même.
mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné
un nom au-dessus de tout nom. » (Phil., ii, 8, 9).
' « Je vous ai glorifié sur la terre. » Jean, xvii, 4.
2 « Nous avons l'assurance d'entrer dans le sanctuaire par
le sang du Christ. » Hébr., x, 19.
3 « Voilà pourquoi le Père m'aime, parce que je donne ma
vie. » Jean, x, 17.
■5 « Je suis en eux et vous en moi... Vous les avez aimés
comme vous m'avez aimé. » Jean, xvii, 23.
364 ^^ JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Comprenons par là combien est sublime et
divin ce caractère de Victime en Jésus, puisque
Dieu le Père ne peut plus L'aimer qu'en Le con-
templant et en L'aimant comme Victime. Ado-
rons et aimons à notre tour.
I!. — L'amour de Jésus pour son état
de Victime
En tant que Verbe incréé Jésus s'aime infini-
ment, parce qu'il aime en Lui le Père dont II est
la substance. En tant que Verbe incarné îl s'aime
non moins infiniment, puisqu'il ne cesse d'être
vis-à-vis du Père ce qu'il est de toute éternité ;
Il aime néanmoins quelque chose de plus, c'est-
à-dire ce qui Le constitue Homme-Dieu.
Il aime en Lui l'Envoyé du Père, Il aime la
mission qu'il en a reçue. Il aime les moyens mis
à sa disposition pour l'accomplir.
Il aime les décrets éternels qui L'ont fait Sau-
veur, Il aime les volontés divines qui L'ont voué
à la soufifrance et à l'humiliation, Il aime sa con-
sécration de Victime qui Le condamne à la mort,
Il aime son état d'immolation qui en fait une
Hostie toujours offerte à la gloire de son Père
pour le salut du monde '.
* « C'est moi qui pour l'amour de moi-même efface vos ini-
quités. » Is., XLIII, 25.
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME 365
Il aime son corps destiné au sacrifice, Il aime
le sang de ses veines qu'il va verser pour les
pécheurs, Il aime son intelligence créée qui Lui
montre sans cesse le Calvaire, Il aime son cœur
de chair qui palpite d'amour à la pensée du Sa-
crifice, Il aime sa volonté humaine qui se nourrit
du désir de s'immoler.
Il aime son âme qui vivifie la Victime et la
conduit au supplice. Il en aime les tristesses mor-
telles qui l'accablent, les amertumes qui l'abreu-
vent, les anxiétés qui la tourmentent, les déso-
lations qui l'envahissent, les abandons qui la
torturent, les angoisses qui l'étreignent, les ago-
nies qui la crucifient.
C'est son Père et les âmes que Jésus aime en
Lui. Pour le glorifier et les sauver, il faut qu'il
souffre et qu'il meure. La souffrance et la mort
sont la condition essentielle de sa venue, la
forme nécessaire de sa mission, la preuve indis-
pensable de son amour. Il ne peut être l'Envoyé
du Père que s'il accepte d'être sa Victime ; Il
n'accomplira l'œuvre qui Lui a été confiée que
s'il vit et meurt dans la souffrance ; Il n'aimera
que dans la mesure où II se sacrifiera et s'im-
molera.
Vivre pour Jésus, c'est aimer ; et aimer, c'est
souffrir. Son amour et sa souffrance se con-
fondent pour Le faire vivre et Le faire mourir.
366 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Il saisira au passage toutes les humiliations
et toutes les souffrances, parce qu'elles con-
viennent à son état ; Il appellera sur Lui toutes
les rigueurs de la Justice divine, parce qu'il
s'est offert à les subir ; Il portera dans la dou-
leur l'horrible fardeau des péchés du monde,
parce qu'il est venu pour les expier ; Il ira au-
devant des opprobres, parce que c'est l'amère
nourriture que réclame son amour ; Il prendra
la croix et la tiendra embrassée toute sa vie,
parce qu'il ne veut pour mourir que ce supplice
d'ignominie et ce gibet d'amour K
Oh ! qu'il est magnanime ce divin condamné
qui n'aspire qu'après son supplice ! Qu'il est ai-
mant ce Fils de Dieu qui ne trouve pas d'abîmes
assez profonds d'abaissement et de souffrance
où II puisse descendre pour exalter et glorifier
son Père ! Qu'il est tendre et miséricordieux ce
doux Sauveur qui s'épuise dans des expiations
dont chacune vaut le salut du monde ! Qu'il est
ineffable ce Jésus Victime qui ne connaît d'autre
voie que celle qui Le conduit au Calvaire, qui
ne veut d'autre joie que celle de souffrir, qui
n'ambitionne d'autre gloire que celle de s'im-
1 « Jésus a souffert la croix, méprisant l'ignominie. » Hébr.,
XII, 2,
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME 867
moler, et qui s'en va mourir pour prouver au
ciel et à la terre son éternel amour !
Nous sommes les rachetés de son amour et les
trophées de son triomphe. Ah ! conservons-Lui
les fruits de sa victoire, par la générosité de nos
sacrifices et la fidélité de notre amour.
III. — Notre amour pour Jésus Victime
Si Dieu le Père ne peut considérer son Verbe
incarné sans L'aimer souverainement dans l'état
de Victime qu'il a embrassé ; si Dieu le Fils aime
si passionnément son caractère et sa mission de
Victime qui Le font la glorification de Dieu et
le Libérateur de l'humanité ; nous serait-il pos-
sible, à nous les misérables pour lesquels Jésus
a souffert, les pécheurs qu'il a arrachés à l'enfer
et rendus au ciel S de n'être pas à l'unisson de
ces deux amours divins, et de ne pas éprouver
pour l'adorable Victime qui a sauvé le monde
des ardeurs et des tendresses qui correspondent
à celles qui remplissent le cœur de Dieu pour
son Fils et le cœur du Fils pour son Père ?
1 « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause de l'amour ex-
trême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos
fléchés, nous a rendu la vie dans le Christ (par la grâce duquel
vous avez été sauvés). » Ephés., ii, 4, 5,
368 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Comment oserions-nous mettre une limite à
cet amour, lorsqu'il n'3' en a pas dans le don que
Dieu nous a fait en nous livrant son Fils, ni dans
l'extrême charité qui a poussé Jésus à se faire
notre Victime ?
Notre amour doit aller jusqu'où est allé celui
de Jésus. C'est avec son Cœur qu'il nous faut
L'aimer ; sinon, il se trouverait en Lui des sen-
timents auxquels ne correspondraient pas les
nôtres, il resterait des preuves de charité divine
qui ne rencontreraient aucune réponse de notre
part, il existerait des lacunes dans nos rapports
d'affection avec Lui, il y aurait en nous des in-
compréhensions qui s'opposeraient douloureu-
sement aux révélations que Jésus nous a faites
de son amour.
Notre amour doit pénétrer dans les profon-
deurs du mystère des immolations de Jésus, pour
atteindre chacune de ses humiliations et de ses
souffrances, et pour Lui offrir, en retour, un
amour qui ne connaisse pas plus de bornes que
n'en ont connues ses abaisseinents et ses dou-
leurs \
' « Il n'y a rien de plus puissant, dit Saint Thomas, pour
provoquer notre amour envers Dieu que son Verbe, par qui
tout a été fait, gui a pris notre nature pour la réparer, étant
en même temps Dieu et homme. Parce que par là il nous est
parfaitement démontré combien l'amour de Dieu pour l'homme
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME SGg
Si nous voulions considérer Jésus autrement
que comme Victime, nous ne connaîtrions pas
Jésus dans sa réalité, le Jésus qui nous a été
donné, le Jésus qui s'est livré et sacrifié ; notre
amour porterait à faux et n'aurait pas le carac-
tère de celui que Jésus a eu pour nous.
Ou nous sommes obligés de connaître et d'ai-
mer Jésus en tant que Victime, ou nous devons
nous condamner à L'ignorer et à ne pas L'ai-
mer comme II veut être aimé K En cela nous ne
sommes pas libres ; les immolations de Jésus
nous tracent une ligne de conduite dont nous
n'avons pas la faculté de nous écarter. Nous
sommes forcés de Le considérer tel qu'il est,
de savoir les motifs qui L'ont fait descendre
du ciel, de Le suivre dans la voie qu'il a prise,
de connaître les sentiments qui L'ont animé,
d'assister aux phases diverses de sa vie, d'être
témoin de la manière dont II a été traité, de
est grand, puisque, pour le sauver, il s'est fait homme lui-
même. » S. Thom., Op. 3, c. 5,
« Le Christ a pris la nature humaine pour réparer notre chute.
Il a donc dû souffrir et faire toutes choses dans la nature hu-
maine afin d'apporter par ce moyen un remède au péché. C'est
pour cela que Jésus-Christ supporte le travail, la faim, la soif
et les douleurs du corps ; qu'il endure la mort et qu'il choisit
de toutes la plus ignominieuse, savoir, la mort de la croix. »
Ibid., c. 7.
1 « Nous avons connu l'amour de Dieu en ce qu'il a donné
sa vie pour nous. » I Jean, m, 16,
370 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
constater que son existence humaine a été un
perpétuel holocauste, et de comprendre qu'il
s'est volontairement offert à la mort.
Une seule chose peut expliquer un semblable
mystère et nous donner l'intelligence d'une telle
vie couronnée par un aussi cruel Sacrifice : l'a-
mour *. L'amour de Jésus est un amour crucifié ;
le nôtre ne peut être qu'un amour crucifiant^.
Jésus est la personnification de l'immolation,
parce qu'il est la personnification de l'amour.
II est amour et II est Victime ; son amour L'a
fait Victime, son état de Victime est la satisfac-
tion de son amour.
Pour Le comprendre, il nous faut Le voir souf-
frant et mourant ' ; pour L'aimer, il nous faut
aimer ses souffrances ^ ; pour Le suivre, il nous
faut vouloir souffrir ' ; pour nous attacher à Lui,
1 « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi. » Gal., 11, 20.
2 « Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair avec ses
convoitises. » Gal., v, 24.
3 « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous
connaîtrez ce que je suis. » Jean, viii, 28.
•* « L'amour consiste en ce que ce n'est pas nous qui avons
aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés le premier et qui a
envoyé son Fils comme une propitiation pour nos péchés...
Nous donc aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimés le pre-
mier. » I Jean, iv, 10, 19.
^ « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-
même, qu'il prenne sa croix et me suive. » Matth., xvi, 24.
AMOUR DC A JÉSUS VICTIME 371
il nous faut nous laisser clouer à sa croix et
mourir avec Lui '.
Prétendre L'aimer sans souffrir, c'est vouloir
être un disciple qui ne ressemblera jamais à son
maître et qui, ayant suivi une voie différente de
la sienne, ne pourra espérer arriver au même
terme -. Comme elle serait triste la vie d'une âme
qui ne cheminerait pas avec Jésus, à qui Jésus
ne pourrait communiquer ses sentiments de Vic-
time et qu'il devrait abandonner à ses aises et à
ses satisfactions pendant que Lui souffre et s'im-
mole ! Jésus resterait pour elle un Jésus voilé,
un Jésus ignoré, un Jésus incompris, pour ne
pas dire un Jésus méprisé.
Oh ! aimons le Jésus que nous possédons et
non un Jésus imaginaire. Laissons son amour
nous enflammer et ses souffrances nous cruci-
fier. N'ayons pas peur de trop souffrir, puisque
ce serait craindre de trop aimer. Cherchons à
L'aimer sans mesure, et l'amour nous apprendra
à nous crucifier ^.
1 « Avec le Christ /'a/' été cloué à la croix. » Gal., ii, 19,
2 « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n'est pas
digne de moi. » JVIatth., x, 38.
3 « Il est évident, selon Saint Thomas, que quand nous souf-
frons des choses graves pour celui qui est l'objet de notre
amour, l'amour, loin de diminuer, augmente. Il est écrit (Cant.,
VIII, 7) : « Les grandes eaux, c'est-à-dire les tribulations nom-
breuses, n'ont pu éteindre la charité ». Les saints aussi sont
372 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Que la pensée de Jésus Victime nous devienne
habituelle et fixe notre esprit dans la contem-
plation fréquente du grand mystère de la misé-
ricorde divine !
Que l'amour de Jésus Victime s'incruste dans
notre cœur et nous fasse embrasser avec joie
toutes les souffrances qui nous cloueront à la
croix avec Lui !
Que l'imitation de Jésus Victime soit la grande
préoccupation de notre vie et nous aide à vivre
d'amour et de sacrifice !
Que l'union à Jésus Victime demeure notre su-
prême consolation et nous enseigne la science de
souffrir par amour et d'aimer par la souffrance !
Si nous aimons Jésus Victime, nous L'adore-
rons dans l'humilité de notre néant et nous nous
soumettrons à Lui, comme Lui-même se sou-
mettait à toutes les volontés de son divin Père.
Si nous aimons Jésus Victime, nous aurons
pour Lui des sentiments profonds de reconnais-
sance, en voyant qu'il ne s'est fait Victime que
pour nous sauver.
Si nous aimons Jésus Victime, nous n'oublie-
d'autant plus affermis dans l'amour de Dieu, que les adver-
sités qu'ils supportent pour lui sont plus grandes. Les fidèles
grandissent donc dans l'amour de leur Dieu, en raison de
l'intensité des afflictions qu'ils souffrent. » S. Thom., Op. 4, c. 3.
AMOUR DU A JÉSUS VICTIME 5"]^
rons pas qu'il est venu expier le péché, et nous
pleurerons nos fautes avec Lui.
Si nous aimons Jésus Victime, nous viendrons
nous jeter avec confiance dans ses bras, sachant
que par son Sacrifice II nous a obtenu toutes les
grâces de sainteté et de salut.
Si nous aimons Jésus Victime, nous voudrons
Lui ressembler et approcher tout près de son
Cœur pour y apprendre le secret de son amour
et de ses immolations.
Si nous aimons Jésus Victime, nous Le sui-
vrons dans la voie du sacrifice et nous aspire-
rons à devenir hosties et holocaustes avec Lui.
Quand Tamour nous aura attachés aux pas de
notre divine Victime et nous aura fait gravir le
Calvaire pour y expirer avec elle, alors nous se-
rons les vrais heureux de la terre en attendant
d'être les bienheureux du ciel *.
1 Pour nous comme pour Jésus, l'amour et la souffrance nous
conduiront à la gloire. Jésus s'est proposé comme notre modèle,
et il a dit de lui-même : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrit
toutes ces choses et entrât ainsi dans sa gloire ? » (Luc, xxiv,
26). De même, « il faut que nous entrions dans le royaume des
deux par une foule de tribulations » (Act., xiv, 21).
Le Docteur angélique illumine cette consolante doctrine, avec
sa clarté et sa précision habituelles. « La satisfaction du Christ
a eu son effet, en tant que nous sommes incorporés à lui, comme
les membres le sont à la tête. Or, les membres doivent être
conformes à la tête. C'est pourquoi, comme le Christ a eu d'a-
bord la grâce dans son âme avec la passibilité du corps et qu'//
^74 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Jésus Victime aura fait ici-bas des âmes vic-
times, qu'il se sera associées dans l'amour et
la souffrance, pour leur faire ensuite partager
sa gloire et son bonheur dans les ivresses de
l'amour éternel.
est parvenu par sa passion à la gloire de l'immortalité ; de
même, nous qui sommes ses membres, nous sommes délivrés
par sa passion de toutes les peines que nous avons méritées, de
manière cependant que nous recevons d'abord dans notre âme
l'esprit d'adoption des enfants de Dieu par lequel nous avons
droit à l'héritage de la gloire immortelle, tout en conservant
notre corps passible et mortel ; puis, après que nous sommes
devenus semblables à la passion et à la mort du Christ, nous
arrivons à la gloire immortelle, d'après ces paroles de Saint
Paul (RoM., vni, 17) : « Si nous sommes enfants, nous sommes
aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, pourvu
toutefois que nous souffrions avec lui, afin d'être glorifiés avec
lui. » S. Thom., III p., q. 49, a. 3, ad 3.
« Rendons grâces à Dieu le Père qui nous a fait passer dans
le royaume du Fils de sa dilection. » Col. i, 12, i3.
A Jésus, Victime d'amour
O mon Jésus, éclatant de beauté,
admirable de sainteté,
mystérieux de sagesse et de bonté,
infini en tendresse et en charité ;
comme Vous Vous êtes étrangement abaissé !
Comme Vous Vous êtes cruellement immolé î
Comme Vous m'avez divinement aimé !
L'amour Vous a fait Vous incarner.
La miséricorde Vous a fait Vous sacrifier.
Une charité grande comme la Divinité
Vous a fait mourir et Vous immoler.
A mon tour, je veux Vous suivre et Vous imiter.
Vous êtes Victime, et je veux Vous ressembler.
Vous êtes amour, et je veux Vous aimer.
Vous êtes Victime d'amour,
et pour Vous je veux me consumer.
Puissé-je, ô mon doux Agneau,
Vous ofrir tous les jours de ma vie
un cœur dont l'amour ressemble au vôtre,
et Vous servir de croix
pour Vous immoler encore !
VERITE ET AMOUR
VÉRITÉ ET AMCDR
<s "Nous avons vu et nous attes-
lons que le Père a envoyé son Fils
comme Sauveur du monde. Nous
donc, aimons Dieu, puisque Dieu
nous a aimés le premier. <>
I Jean, IV, 14, 19.
Jésus V^erbc incarne et Sauveur
du monde
objet de la pensée éternelle de Dieu
Objet de la pensée éternelle de Dieu, parce
qu'en Dieu tout est présent — parce que Dieu est
la raison unique et essentielle de toutes choses
— parce que tout ce qui est créé existe d'abord
de toute éternité dans la pensée divine — parce
que tous les êtres tirent leur valeur et leur perfec-
tion de la connaissance éternelle que Dieu en a.
Objet de la pensée éternelle de Dieu prévoyant
la chute de l'homme — voulant le réhabiliter —
ne pouvant trouver dans l'humanité une répara-
380 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
tion digne de lui — sacrifiant la Personne du
Verbe pour sauver le genre humain.
Objet de la pensée éternelle de Dieu, en tant
que ce mystère est l'œuvre la plus parfaite de la
Très Sainte Trinité — la manifestation la plus
grande de la toute-puissance et de la bonté di-
vines — la restauration complète de la création
— la pleine glorification de Dieu dans l'humanité.
Objet de la pensée éternelle de Dieu voulant
aimer l'homme malgré sa faute — poussant l'a-
mour à des excès divins — se complaisant dans
sa miséricorde infinie — obligeant l'humanité
régénérée à Le servir et à L'aimer.
O Jésus, Verbe divin
humilié et anéanti dans votre humanité,
faitcs-mei comprendre la sublimité
des décrets éternels de la Très Sainte Trinité
Vous envoyant au monde pour le sauver.
Jésus, constitué Victime,
est voué à toutes les humiliations
et à toutes les souffrances
Victime par le fait seul de l'Incarnation — par
le sacrifice extérieur de ses perfections divines —
VÉRITÉ ET AMOUR 38l
par son union avec une nature créée — par les
abaissements de son état mortel — par le fardeau
des péchés dont II s'est chargé.
Victime par les souffrances et les immolations
auxquelles II est voué — par l'intensité et l'uni-
versalité de ses douleurs — par la puissance de
souffrance dont II est doué — par le sacrifice de
sa vie auquel II est condamné.
Victime dans tout son être — dans son corps
et dans chacun de ses sens — dans son âme et
dans chacune de ses facultés — Victime trouvant
en elle-même des abîmes insondables de souf-
france — Victime perpétuelle plongée dans l'hu-
miliation et la souffrance.
Victime venue pour souffrir — désirant, vou-
lant et recherchant la souffrance — mettant son
bonheur à souffrir — voulant par des excès de
souffrance réparer les crimes de l'humanité et
glorifier son Père — soupirant après l'immola-
tion suprême par l'effusion de son sang.
O Jésus, adorable Victime,
daignez ine révéler le sublime mystère
de vos humiliations et de vos souffrances.
382 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Jésus est Victime parfaite
dès son apparitioi> dans l'humanité
Victime parfaite par le sacrifice de sa Divinité
— qu'il voile et rabaisse au niveau de l'huma-
nité — qu'il condamne à disparaître sous des
dehors empruntés — qu'il couvre des abaisse-
ments de sa condition de Victime immolée.
Victime parfaite par les humiliations et les sa-
crifices imposés à son humanité — qu'il dépouille
de toute personnalité — qu'il immole à sa Divi-
nité — dont II prend les infirmités — qu'il voue
à toutes les expiations du péché.
Victime parfaite par sa dépendance totale et
absolue des volontés de son divin Père — par sa
soumission complète aux exigences de la Justice
divine — par l'acceptation généreuse de tout ce
comporte sa double condition de créature et de
Victime.
Victime parfaite par les ardeurs divines avec
lesquelles II embrasse la nature humaine qu'il
est venu épouser — par toutes les perfections
divines et humaines qu'il met à la disposition de
son divin Père pour accomplir sa mission — par
VÉRITÉ ET AMOUR 383
la gloire que les abaissements de son Incarnation
procurent à la Divinité — par les mérites infinis
accumulés dès son entrée dans l'humanité.
O Jésus qui, dès votre conception,
avez été une Victime parfaite
et agréable à Dieu,
pénétre:-nioi de la science divine
de vos immolations.
Jésus vit ep Victime
Il vit en Victime à tous les instants de sa vie
— à sa naissance où tout L'abaisse — dans sa
vie cachée où II est pauvre et humilié — dans sa
vie publique où II est méprisé et persécuté —
toujours et partout, se considérant comme le
grand coupable devant acquitter toutes les dettes
de l'humanité.
Il vit en Victime par les humiliations et les
souflFrances qui Lui viennent du dehors et qui
sont l'effet de sa condition de créature — des
événements terrestres — de l'aveuglement et de
la malice des hommes — des volontés de son
Père qui fait tout servir à ses desseins pour Le
faire souffrir et L'immoler.
384 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Il vit en Victime par les pensées qui L'obsè-
dent — ne voyant partout que la souffrance qui
convient à son état de pécheur — se considérant
sans cesse comme voué irrévocablement à l'im-
molation — ayant toujours devant les yeux la
Passion qui L'attend et les horreurs du supplice
qui Lui est réservé.
Il vit en Victime par le sentiment profond qu'il
a de la nécessité de son Sacrifice — par les désirs
d'immolation qui remplissent son âme — par les
aspirations intimes qui Le pressent de souffrir
toujours davantage — par les supplications tou-
chantes avec lesquelles II appelle l'heure de son
dernier Sacrifice.
O Jésus, qui n'avez vécu
que pour souffrir et Vous iininolcr,
ensci^ncz-moi les trésors cachés
dans votre état de Victime.
Jésus meurt et) Victime
Victime pour l'humanité dont II porte les pé-
chés — dont II a assumé l'expiation — à la place
de laquelle II est condamné au supplice et à la
mort — Victime de la Justice éternelle qui ré-
VÉRITÉ ET AMOUR 385
clame une réparation divine et ne peut être apai-
sée que par l'effusion de son sang.
Victime par les appréhensions naturelles de la
mort — par le genre de supplice auquel îl est
condamné — par l'horreur des traitements qu'on
Lui fait supporter — par les humiliations su-
prêmes qu'il subit — par la malice et la cruauté
de ses bourreaux.
Victime par les souffrances physiques qu'il en-
dure — par les souffrances morales qu'il éprouve
— par les angoisses d'âme qui Le torturent — par
les tourments intérieurs qui L'assaillent — par
l'intensité inouïe de la douleur qui L'étreint.
Victime par la vue de l'ingratitude des hommes
— par l'inutilité de ses souffrances et de sa mort
pour un grand nombre — par l'abandon de ses
Apôtres — par les douleurs atroces du crucifie-
ment — par la vue de sa Mère au pied de la croix
— par ses heures d'agonie dans le délaissement
de son divin Père.
O Jésus, Victime pour nos péchés,
qui avez voulu mourir dans un abîme
de douleur et d'ignominie,
attachez mon âme à votre Croix
et laissez-moi souffrir et mourir avec Vous.
38G DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
Jésus, et) mourant,
met fii> à sa missioi> divine
et demeure l'unique Victime
11 met fin à sa mission divine par la glorifica-
tion de son divin Père et le salut du monde —
n'ayant aucune autre œuvre à accomplir — ne
pouvant rien faire de plus — ne pouvant rien
ajouter à la gloire de son Père — ayant pour tou-
jours réhabilité l'humanité pécheresse.
11 met fin à sa mission divine qu'il ne pouvait
accomplir autrement que par l'état de Victime
qu'il a embrassé — que par les humiliations et
les souffrances qu'il a endurées — que par le sa-
crifice suprême de sa vie dans l'effusion de son
sang.
Victime unique d'un unique Sacrifice — Vic-
time remplaçant pour toujours toutes les autres
victimes et tous les sacrifices figuratifs — Vic-
time, seule vraiment méritoire et possédant une
efficacité divine — Victime, centre et expression
parfaite de la religion de l'humanité.
Victime unique à laquelle rien ne peut être
ajouté — qui ne pourra jamais être plus parfaite
VÉRITÉ ET AMOUR 387
ni plus agréable à Dieu — dont l'immolation
satisfait pleinement le ciel et la terre — qui de-
meurera éternellement le salut des pécheurs et
la joie des bienheureux.
O Jésus, qui êtes nelrc salut,
laissez-tnei puiser dans votre divin Sacrifice
les grâces, l'amour et la vie
dont il est la source cl la plcnituclc.
Jésus, Victime d'amour
Victime qui ne nous parle que d'amour — que
la charité divine nous a donnée — que l'amour a
immolée — dont le Sacrifice demeure dans le
monde la source de tout amour et le centre de
toute charité.
Victime tendrement aimée de Dieu le Père
qui l'a tirée de son sein — qui la contemple avec
amour dans son état humilié — qui attend d'elle
la gloire que lui doit l'humanité — qui s'en sert
miséricordieusement pour pardonner et purifier
— qui l'immole pour en faire le Sauveur de l'hu-
manité.
Victime d'amour qui contemple en elle-même
388 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME .
l'éternelle charité dont elle est le don ineffable
— qui embrasse avec ardeur l'état d'immolation
qu'elle a librement choisi — qui s'attache à tout
ce qui la crucifie — qui aspire à mourir pour ob-
tenir par son Sacrifice le salut et la réhabilitation
du monde.
Victime d'amour qui réclame notre amour —
notre amour d'adoration et de reconnaissance
— notre amour de réparation et d'imitation —
notre amour de renoncement et d'immolation —
notre amour dans la fidélité à marcher à sa suite
— notre amour dans la générosité à son service
— notre amour dans les transports de nos ar-
deurs pour le Jésus qui nous a tant aimés et qui
est mort pour nous prouver son amour.
O Jésus, mon adorable et tendre Victime,
Victime de l'amour de votre Père,
Victime de votre amour pour les pécheurs.
Victime de mon amour reconnaissant,
que je sois à jamais
le trophée de votre miséricorde
et la victime de votre amour !
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace i
Préface 3
Préliminaires 9
CHAPITRE PREMIER
Du décret éternel de rincarnatien
et de la Rédempticn 27
I. — Pourquoi les décrets en Dieu sont éter-
nels 29
II. — Eternité du décret de l'Incarnation et de
la Rédemption 36
III. — Miséricorde de Dieu dans le décret de
l'Incarnation et de la Rédemption . . 49
IV. — Epuisement de la Puissance et de la Bon-
té de Dieu dans le Mystère de l'Incar-
nation et de la Rédemption 61
V. — Mystère d'amour dans la Charité avec la-
quelle Dieu donne son Fils en Victime 65
A Jésus, Victime éternelle . . . . , 77
SgO DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
CHAPITRE DEUXIEME
Du mode déterminé et de la fin précise
de rincarnatien 81
I. — L'humiliation et l'immolation, caractères
essentiels de l'Incarnation 86
II. — Jésus, Victime de gloire à l'égard de son
divin Père 98
III. — Jésus, Victime de réparation pour les pé-
chés de l'humanité 106
IV. — Jésus est Victime en tout son être ... ll5
V. — Jésus, Victime dans son corps 122
VI. — Jésus, Victime dans son âme l3o
VII. — La perfection de l'immolation en Jésus
par l'effusion de son sang l54
VIII. — L'état periTianent de Victime en Jésus . i59
A Jésus, Viclime incarnée l63
CHAPITRE TROISIEME
De Fétat de Victime ei> Jésus
dès sa Conception 167
I. — Jésus Victime immole sa Divinité . . . 170
II. — Jésus Victime immole son Humanité . . 171
III. — Jésus, Victime dans son appartenance
totale à son divin Père 174
IV. — Jésus, Victime par l'offrande qu'il fait de
tout Lui-même ...,..,.,.. 176
TABLE DES MATIÈRES igi
V. — La perfection de l'inimolation en Jésus,
au premier instant de l'Incarnation . . 179
A Jésus, Victime de Dieu le Père 187
CHAPITRE QUATRIÈME
Des sentiments de Victime en Jésus
pendant sa vie 191
I. — Jésus naît Victime 193
II. — Jésus, Victime dans son enfance .... 197
III. — Jésus, Victime à Nazareth 2o3
IV. — Jésus, Victime dans sa Vie publique . . 211
V. — Jésus, Victime en pensées et en désirs . 236
VI. — Jésus, Victime en paroles et en actes . . 243
VII. — Jésus, Victime d'amour 25-j.
A Jésus, Viciime de Thumanilé 265
CHAPITRE CINQUIEME
De son Immclatie» sur le Calvaire 269
I. — L'heure du grand Sacrifice 271
II. — La Victime de l'éternelle Justice .... 274
III. — Le Criminel chargé des péchés du monde 279
IV. — Les horreurs du supplice 285
V. — Les dernières heures de la Victime . . . 298
VI. — L'entrée dans la mort 3li
A Jésus, Victime immolée 3l9
392 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
CHAPITRE SIXIEME
De la fin de la Mission de Jésus
par son Immolation 323
I. — Les humiliations posthumes de Jésus Vic-
time 325
II. — Les eflfets de l'Immolation de la divine
Victime 33 1
III. — Le Sacrifice de la Loi nouvelle 340
IV. — Jésus, l'unique Victime 345
A Jésus, Victime de Justice et de lHlisérîcorde . 333
CHAPITRE SEPTIEME
De l'amour dû à Jésus
en sa qualité de Victime 357
1. — L'amour de Dieu le Père pour son Fib
Victime 36o
11. — L'amour de Jésus pour son état de Vic-
time 364
111. — Notre amour pour Jésus Victime .... 367
A Jésus, Victime d'amour 375
VERITE ET AMOUR
Jésus Verbe incarné et Sauveur du monde objet
de la pensée éternelle de Dieu 376
TABLE DES MATIÈRES 3^S
Jésus, constitué Victime, est voué à toutes les hu-
miliations et à toutes les souffrances . . . 38o
Jésus est Victime parfaite dès son apparition
dans l'humanité 382
Jésus vit en Victime 383
Jésus meurt en Victime 384
Jésus, en mourant, met fin à sa Mission divine et
demeure l'unique Victime 386
Jésus, Victime d'amour 387
PUBLICATIONS
de la Cong:rég:ation de la Fraternité Sacerdotale
Pointe-du-Lac. Près Trois-Rivières
Les ouvrages marqués d'un * sont de M. E. de la Croix
de la Congr. de la Fraternité Sacerdotale
' Jésus mieux connu et plus aimé
dans son Sacerdoce
Cet ouvrage est une révélation de Jésus Souverain Prêtre :
d'une haute théologie, d'une onction remarquable et d'un in-
térêt croissant, sa lecture s'impose aux Prêtres et aux âmes
pieuses désireuses de croître dans la connaissance et l'amour
de Jésus. — Le fait que S. S. Benoit XV daignait en faire le
sujet de ses méditations quotidiennes, en est la plus précieuse
recommandation. — L'ouvrage complet comprendra six vo-
lumes. Les trois premiers volumes parus portent Vimprimatur
du Maître du Sacré Palais Apostolique ; le quatrième, de Mgr
le Vice-Gérant du Vicariat de Rome.
TOME I
De la Connaissance de Jésus le Verbe incarné
Un volume in- 12 de plus de 300 payes, sur beau papier
vergé à la forme. — Prix : $1.25
C'est une thèse de doctrine spirituelle que pose l'auteur; il
l'expose d'une manière lumineuse et il l'appuie par de nom-
breuses citations scripturaires et théologiques puisées dans
l'Evangile, les Epîtres et les écrits du Docteur angélic^ue.
Aussi, l'on comprend qu'un Prince de l'Eglise ait exprime le
désir de voir cet ouvrage traduit dans toutes les langues, et
que certains personnages et Supérieurs Généraux d'Ordres
aient souhaité de le voir devenir comme un manuel dans les
Séminaires et les Communautés religieuses.
TOME II
De la Condition de l'Homme-Dieu
Un volume in-12 de 430 pages, sur beau papier vergé à la
forme. — Prix : $1.25
Ce deuxième volume est un développement harmonieux du
traité de l'Incarnation. C'est Jésus a rais en scène » avec ses
perfections infinies de Fils de Dieu et ses abaissements inouïs
de Fils de l'homme ; avec ses mystères adorables et ses ensei-
gnements divins ; avec ses vertus pratiquées dans les divers
états de sa vie mortelle et ses caractères essentiels corres-
pondant à chacune de ses missions sacrées. C'est le Souverain
Prêtre contemplé dès le commencement de sa sublime Obla-
tion, et amoureusement étudié dans tout ce qui Le constitue
comme Dieu et comme Homme.
TOME III
De Jésus dans son état de Victime
Un volume in-12 de plus de 400 pages, sur beau papier
vergé à la forme. — Prix : $1.25
Dans le Verbe incarné, tout est commandé par son Sacrifice,
tout y conduit ou tout en découle. C'est le fondement de toute
la Uoligion et, une fois ce Mystère bien compris, tous les au-
tres s'illuminent et nous apparaissent comme des satellites
gravitant autour de leur foyer lumineux. C'est ce que ce troi-
sième volume cherche à mettre en lumière. 11 ne le cède en
rien à ses devanciers, comme clarté, doctrine et onction. Jésus
y apparaît dans toute la sublimité de son état de Victime, et,
a ai'esure que l'on en poursuit la lecture, l'âme s'émeut et
s'éprend de compassion et d'amour pour la divine Victime
qu'immole le Prêtre éternel.
TOME IV
Du Sacerdoce de Jésus
U7i volume in-12 de -330 pages, sur beau papier vergé à la
forme. —Prix : $1.25
Ce quatrième volume est le plus important de tout l'ou-
vrage ; non seulement parce qu'il est comme le couronnement
des trois premiers et qu'il devra .servir de base aux dévelop-
pements des deux derniers, mais encore et tout particulière-
ment à cause du sujet capital qui y est traité. Il renferme une
étude approfondie du Sacerdoce de Jésus, considéré dans son
origine éternelle, dans les divers aspects de sa mission ré-
demptrice, dans la nature de son Sacrifice et de ses efficacités
divines pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Sujet pas-
sionnant, tant à cause de la grandeur du mystère sur lequel
repose la régénération de l'humanité, que des sublimités in-
sondables qu'une semblable étude fait découvrir dans la Per-
sonne de Jésus le Souverain Prêtre. Traité avec une remar-
quable sûreté de doctrine, une grande clarté de style et une
onction qui pénètre jusqu'au fond de l'âme, le lecteur se sent
épris et trouve dans ces nombreuses considérations un ali-
ment précieux à sa piété. La connaissance plus grande du
Sacerdoce de Jésus, qui s'en dégage, est de nature à combler
une lacune qui n'existe que trop dans les hommages et le
culte que nous sommes tenus de rendre à Jésus en tant qiif
Prêtre. Que de bien ferait ce volume s'il était répandu dans
les Séminaires, dans le Clergé et parmi les âmes pieuses !
Les quatre volumes ensemble : Prix : $ 5.00
Lettre de Sa Sainteté Pie XI
A l'Auteur, le T. R. P. Supérieur Général
DE LA Fraternité Sacerdotale
Secrétairerie d'Etat Du Valican, -/6 Décembre 1924
DE Sa Sainteté
Mon Très Révérend Père,
Le Souverain Pontife a agréé avec une paternelle bienveil-
lance le filial hommage que vous Lui avez adressé des trois
premiers volumes de la collection : « Jésus mieux connu et
plus aimé dans son Sacerdoce ».
Vous avez voulu, dans une noble pensée de zèle, contri-
buer à faire connaître davantage à ses prêtres et à ses fidèles
Jésus dans son Sacerdoce éternel, et c'est la raison d'être de
votre travail.
Dans un premier volume, qui est comme l'introduction à
l'ouvrage tout entier, vous montrez la nécessité et la grandeur,
l'importance et les conditions de la connaissance de Jésus,
Verbe incarné. Votre second livre étudie la personne adorable
du Sauveur, dans le sein de son Père et dans les phases de
sa vie terrestre, dans son Sacei'doce et son Sacrifice.
Puis c'est la Victime que vous considérez ; ce sera ensuite
le Sacrificateur, et enfin vous terminerez en montrant, dans
l'Eucharistie, le Prêtre et la Victime dans l'acte du Sacrifice,
puis dans sa gloire.
Sa Sainteté vous félicite des efforts que votre zèle ap^osto-
lique vous a fait entreprendre en vue de faire connaître et ai-
mer davantage Jésus dans son Sacerdoce : n'est-ce pas le centre
de tous les mystères de l'incarnation et de la Rédemption '.'
Le Saint Père, en vous remerciant de votre hommage, fait
des vœux pour que votre travail porte les heureux fruits que
vous désirez, et vous accorde bien volontiers, comme gage
des faveurs divines, la Bénédiction Apostolique.
Veuillez agréer, mon Très Révérend Père, avec mes remer-
ciements personnels, pour les volumes que vous avez bien
voulu me destiner, l'assurance de mes sentiments dévoués
en Notre Seigneur.
P. Gard. Gasparri
Retraites Sacerdotales
JÉSUS ET LE PRÊTRE
Tome I. — Ce que le Prêtre est pour Jésus :
son élu et son représentant
Tome II. — Ce que le Prêtre est pour Jésus :
son ami et son confident
Volumes in-12 de 116 pages, édition soignée sur beau papier vergé.
Prix de chaque volume : $0.70
Réflexions doctrinales et pratiques, empreintes d'une grande
piété, propres à fournir de précieuses lumières sur les rap-
ports intimes du Prêtre avec Jésus, et pouvant servir à une
retraite de cinq jours. — De nombreuses citations do l'Ecriture
Sainte, des Pères et des Docteurs, ajoutent à la valeur de cet
ouvrage. Le Directoire qui précède les méditations de chaque
jour, et VExamen qui les suit, fixent la pensée sur un même
sujet et aident puissamment à s'en pénétrer et à en tirer des
résolutions efficaces.
En préparation : Ce que Jésus est pour le Prêtre :
sa science et son amour
ÉTUDE D'ÉVA'NGILE
* Jésus enseigné par Lui-même
Volume de 360 pages. — Édition de luxe sur beau papier alfa.
Prix : $1.25
Peu d'ouvrages sont capables de faire davantage comprendre
et aimer l'Evangile. C'est Jésus qui parle ; ce sont ses propres
paroles, rapportées par les Evangélistes, qui nous donnent
une science admirable de Jésus, de son origine éternelle, de
son essence divine, de ses relations ineffables avec son divin
Père, de son existence terrestre, de sa mission rédemptrice,
des mystères de sa vie, de sa mort et de sa gloire, de son
Sacerdoce perpétué dans les Prêtres, de son existence sacra-
mentelle et de son avènement futur à la fin des temps. — L'au-
teur s'est attaché avant tout à mettre dans un jour éclatant les
paroles de Jésus ; l'enchaînement des chapitres, ainsi que leurs
nombreuses divisions et subdivisions y aident puissamment.
Afin de conserver à la parole divine son interprétation doc-
trinale et d'en faire mieux saisir le sens, chaque texte est pré-
cédé d'une courte glose qui en est un commentaire.
* LA VOCATION SACERDOTALE
Considérations pratiques destinées aux Prêtres, aux élèves
des Séminaires, aux familles chrétiennes et aux âmes pieuses.
Volume in-12 de 200 pages sur beau papier fort.
Prix : $ 0.50
Rien de superflu dans ce volume. Tout ce qui regarde la vo-
cation sacerdotale, depuis la culture en bas âge et le choix des
sujets jusqu'à la formation attentive et éclairée au Séminaire,
y est étudié sous des aspects- divers, en même temps que le
rôle des parents, des pasteurs et des éducateurs y est mis en
pleine lumière. A cela viennent s'ajouter des aperçus frap-
pants sur le caractère essentiel du Prêtre, sa sainteté, sa
science, ses obligations et la mission qu'il est appelé à rem-
plir dans l'Eglise.
C'est sur l'invitation personnelle de Sa Sainteté Pie XI que
ces pages ont été écrites. Lorsque le volume lui a été pré-
senté, le Saint-Père en a exprimé sa vive satisfaction, se pro-
mettant de le lire sans retard, désireux qu'il est de le faire
traduire en italien afin de le voir se répandre partout.
* LA VOCATION RELIGIEDSE
Réflexions et Conseils
Jn-12 de 320 pages sur papier vergé.
Prix :$1.25
Cet ouvrage est comme le complément de la « Vocation
Sacerdotale » récemment parue. Il donne de la vocation reli-
gieuse une idée exacte et complète, en même temps qu'il
montre les immenses avantages spirituels et les nombreux
motifs qui invitent l'âme à embrasser l'état de perfection.
L'auteur s'est appliqué à envisager la vocation religieuse
sous tous ses aspects, et il l'a fait avec une rare compétence
qui donne à son livre une valeur incontestable. Ecrites dans
un style sobre et remarquable de clarté, les pages en sont
émaillées de citations des saints et des docteurs les plus expé-
rimentés dans les voies spirituelles.
Cet ouvrage mérite l'estime de tous les directeurs d'âmes et
devrait être mis entre les mains de tous ceux qui ont besoin
d'être éclairés et guidés dans l'alTaire capitale de la vocation.
HISTOIRE D'UNE VOCATIQ-N
Le Fr. Georges Martineau
Religieux Scolastique de la Congrégation de la Fraternité Sacerdotale
par le R. P. Jean du Cénacle, de la même Congrégation
Volume de 32S pages, orné d'un portrait et de 3 gravures.
Prix : $0.50
Le problème du recrutement sacerdotal est angoissant. Con-
tribuer à repeupler le Sanctuaire est l'œuvre des œuvres. Pour
3ue Jésus continue sur la terre sa mission de Sauveur, il faut
es Prêtres ! UHistoire d'une Vocation y aidera. Rien de plus
suggestif pour les enfants et les jeunes gens que la vie et les
exemples de Georges Martineau.
* MES RETRAITES AVEC JESUS
Brochures de 48 pages, format allongé et portatif. — Edition
de luxe, impression sur fond de couleur.
Prix : chaque Retraite, $0.30
Considérations pleines de doctrine et de piété pour les jours
de récollection spirituelle. L'amour y est étudié en Dieu, puis
en Jésus et enfin dans l'âme qui travaille à sa sanctification.
Rien de plus essentiel et de plus pratique.
Première Retraite : L'Amour Divin
Divisions : 1° Vamour principe de tout en Jésus. — 2° L'a-
mour personnel de Jésus pour moi. — 3° Ma réponse à l'amour
de Jésus ; mon amour pour Lui. — 4" Le don de moi-même,
loi et mesure de l'amour. — 5° Les principales manifestations
du don de moi-même, pour répondre à l'amour de Jésus.
Deuxième Retraite : Jésus mon Tout
Divisions : 1° Jésus Vérité, tout pour mon esprit. — 2° Jésus
Amour, tout pour mon cœur. — 3° Jésus Sagesse et Grâce,
tout pour ma volonté. — 4° Jésus Vie, tout pour mon âme.
Troisième Retraite : Jésus seul
Divisions : 1° Jésus seul dans le passé. — 2° Jésus seul dans
le présent. — 3° Jésus seul dans l'avenir. — 4° Jésus seul dans
le temps. — 5° Jésus seul dans l'éternité.
Quatrième Retraite : Vie d'union à Jésus Prêtre et Victime
Divisions : 1» Mon union à Jésus-Prêtre au T. S. Sacrement.
— 2° Mon union à Jésus-Victime au T. S. Sacrement. — 3° Mon
union à Jésus, Prêtre dans ses Prêtres. — 4° Mon union à
Jésus, Victime dans ses Prêtres.
* PRES DE JESUS
Principes de Vie Eucharistique
Prix : $0.50
Véritable « vade mecitm » eucharistique, propre à développer
dans les àraes la foi et l'amour envers Jésus au Très Saint
Sacrement, et éminemment pratique pour leur apprendre à
vivre dans son souvenir habituel. C'est Jésus-Eucharistie de-
venant le compagnon assidu et l'ami affectionné de toute la
vie. C'est la communion du matin prolongée tout le jour.
FLEURS D'AUTEL
Les saints Prêtres et l'Eucharistie
Prix de chaque brochure : $0.15
Condenser la substance des gros volumes, résumer les
grandes vies, en extraire les exemples et la doctrine eucha-
ristique pour les mettre à la portée de toutes les âmes : c'est
le but de cette nouvelle série.
Brochures parues : Saint François de Sales. — Saint
Jean-Baptiste de la Salle. — Saint Alphonse de Liguori.
Le Bienheureux Pierre-Julien Eymard
Volume in- 12 de 200 pages. — Prix : $0.40
A lire ces pages rapides mais condensées on apprend à
mieux connaître ce Fondateur et cet Apôtre qui fut au siècle
dernier le héraut du Sacrement d'amour. Sa doctrine est es-
prit et vie. Elle est résumée en des pages substantielles et
originales dans lesquelles le P. Eymard démontre lui-même
qu'il mérite d'être appelé le Docteur de la Piété Eucharistique.
HISTOIRE DE JESDS
Dialogue entre Jésus au Tabernacle et l'enfant
Edition de liuve, ornée de lettrines, de trois fiors texte et de
20 gravures en couleurs. Couverture artistique illustrée.
Prix : $0.80
C'est Jésus qui raconte son histoire. Il apprend à l'enfant
d'où II vient, où II va, ce qu'il est venu faire ici-bas. Il parle
de son Tabernacle pour lui enseigner pratiquement la vérité
de sa Présence Sacramentelle, l'habituer à lire l'Evangile en re-
gardant le Tabernacle, à recourir sans cesse à Celui qui a tant
aimé les enfants, et à en faire le doux compagnon de sa vie.
* ÉLÉVATIONS
sur la Vie d'amour et d'intimité avec Jésus
Feuillets de 8 pages, encadrement rouge.
La science de Jésus est la science des sciences ; mais pour
bien connaître Jésus, il faut L'aimer. L'amour fait pénétrer
dans les profondeurs insondables de ses perfections infinies
et révèle l'amour ineffable de son Cœur. La contemplation ici
C eusse à l'action et Jésus ne ravit l'àme par l'attrait de sa
eauté, de sa bonté et de son amour, qui' pour l'entraîner
suavement à sa suite dans le rheniin du renoncement, de la
charité pour Dieu et le prochain, de la vie intérieure, de la
délicatesse de conscience et de toutes les vertus chrétiennes.
PREMIÈRE SÉRIE
Mes divins Rapports avec Jésus
Cette première Série est faite pour donner l'intelligence de
la Vie d'amour et d'intimité avec Jcsus et pour enseigner à
s'en nourrir et à en vivre.
Collection de 36 sujets parus en 3 pochettes.
DEUXIÈME SÉRIE
La Science et les Caractères de TAmour divin
Cette Série est l'épanouissement et le complément de la
première. Elle fait pénétrer l'âme davantage dans l'intimité
du Cœur de Jésus et elle donne à toutes ses relations avec
Lui leur véritable caractère, celui de l'amour.
Collection de 48 sujets parus en 4 pochettes.
Prix de chaque pochette : $ 0.40
* Les Béatitudes de l'àme religieuse
Considérations sur les motifs de consolation spirituelle et
les avantages exceptionnels de sanctification qu'offre l'état re-
ligieux. L'âme privilégiée qui est honorée et gratifiée d'une
semblable vocation ne saurait trop y réfléchir, pour apprécier
son bonheur, rendre ses actions de grâces plus ferventes,
reconnaître l'amour miséricordieux de Jésus, et s'appliquer
généreusement à faire de continuels progrès dans la voie de
perfection. — 12 sujets en une pochette.
Feuillets de 4 pages, encadrement «fuchsia ».
La séparation du monde. — Le détachement universel. — La
solitude. — L appartenance totale et exclusive à Jésus. —La
compagnie de Jésus-Eucharistie. — La vie intérieure. — La vie
de fa-^nille spirituelle. — Les moyens de perfection. — Les grâces
spéciales de vocation. — La virginité du cœur. — La vie d'amour.
— La pensée et le désir du ciel.
Prix de la pochette : $ 0.25
COLLECTIONS VARIÉES
de peuillets de luxe en Pochettes
Pochettes à $0.12
PETIT COURRIER de TEnfant-Jésus (pour les en-
fants). — Série de fi lettres du divin Enfant : à ses petits visi-
teurs ; — à ses petits amis : — à ses petits frères ; — à ses petits
iinitatears ; — aiix petits enfants sages ; — aux enfants pieua:.
COURRIER de la sainte « Petite Thérèse » (pour les
âmes pieuses). — Célestes messages de Sainte Thérèse de
rEnfant-Jésvs enseignant aux âmes sa petite voie d'amour,
de confiance et de simplicité. — 6 sujets.
PETIT COURRIER des premiers Communiants. —
Nouvelle série de si.r lettres itiédites, en une pochette-enve-
loppe.— Dans des messages pleins de douceur et de tendresse,
le Jésus du Grand .Jour se présente aux petits Communiants
comme le Ji-sus de la pureté et de toutes les vertus, leur ré-
vèle son amour, leur donne le bonheur et leur promet le ciel.
Pochettes à $0.20
VERTUS ET DÉVOTIONS ENFANTINES. — L'en-
fant a de petits devoirs, conmie plus tard il en aura de grands.
Il est important de les lui faire connaître et de lui enseigner
comment il doit les remplir. — 12 feuillets illustrés.
CONSEILS SPIRITUELS. — Sous ce titre sont traités de
nombreux sujets de religion et de piété, capables d'éclairer les
âmes dans la pratique de la vertu, de les encourager efficace-
ment à accomplir avec amour et fidélité leurs devoirs d'état, de
les animer à une ferveur et à une perfection toujours plus
grandes. — 72 sujets parus en 6 pochettes.
SIGNETS RELIGIEUX. — Sujets variés et pleins de vé-
rité lumineuse et d'amour enflammé sur Jésus le Tout de
tout, qui rendent la méditation facile et fructueuse. — 90 su-
jets parus en 5 pochettes.
MES PRIÈRES A JÉSUS. — Courtes élévations, où
l'âme entre en rapport confiant avec Jésus, pour Lui expo.ser
ses besoins et obtenir ses grâces. — 12 sujets.
MES PRIÈRES A MARIE. — Ces prières sont comme
un petit traité de spiritualité pratique, où la T. S. Vierge joue
le rôle d'une Mère qui instruit son enfant et lui inspire une
confiance illimitée en son assistance maternelle. — 12 sujets.
GERBE de LITANIES et de CHEMINS DE CROIX.
— Collection de 42 Litanies et 6 Chemins de Croix variés.
Pochettes à $0.25
JÉSUS-EUCHARISTIE mon « Prisonnier d'amour ». —
Ces pages crient partout aux âmes que iésvs est là et qu'il
faut en vivre, qu'il est « Prisonnier » et qu'il faut aller Le
visiter, que c'est l'amour qui L'a emprisonné et qu'il faut
L'aimer. — 24 sujets parus en 2 pochettes.
LOUANGE D'AMOUR à Jésus, Prêtre et Victime au
T. S. Sacrement. — C'est l'exposé des principaux devoirs que
l'âme doit rendre à cet adorable Sauveur pour le bienfait de
sa Présence permanente au millieu de nous. — 12 sujets.
LOUANGE MARIALE à l'Immaculée Vierge, Mère de
Dieu et Reine du Clergé. — C'est un hommage filial rendu à
Marie dans ses prérogatives les plus sublimes. — 12 sujets.
RÉFLEXIONS PRATIQUES sur la Communion. -
Pensées doctrinales, de nature à éclairer les fidèles sur cet
acte le plus essentiel de la religion. — 12 sujets.
Aux Jeunes Gens : SUR LE SEUIL DE L AVENIR.
— Le vrai but de la vie, les obstacles à surmonter, les moyens
de vaincra les ennemis, de progresser dans les vertus, de con-
quérir le vrai bonheur : tout y est. — 12 sujets.
LE PRÉCIEUX SANG. — Le culte du Précieux Sang de
Jésus remonte au Calvaire. II est nécessaire de s'approcher
de la Croix pour y recueillir les flots du Sang purificateur
qui coule des veines et du Cœur de notre adorable Sauveur,
comme de la Sainte Eucharistie. — 12 sujets.
NOTRE SAINT-PÈRE LE PAPE. — En quelques
pages, voici une théologie complète du Souverain Pontife.
Quand on les a lues, on sait ce qu'est le Souverain Pontife,
ses grandeurs souveraines, ses prérogatives, sa sublime mis-
sion et, en conséquence, nos devoirs envers Lui. — 12 sujets.
ESPÉRANCE ET CONSOLATION. - Ames qui souf-
frez, mettez-vous courageusement à l'école de votre CruciQx.
Plantez votre croix près de la Croix de Jésus : vous la verrez re-
verdir, donner des fleurs qui deviendront pour vous, des fruits
exquis de grâce et de bonheur. — 12 sujets.
DU PURGATOIRE AU CIEL. ~- Prier pour les âmes
du Purgatoire, c'est non seulement les soulager et les déli-
vrer, mais c'est aussi nous assurer leur puissante protection.
Doctrine faite pour adoucir l'amertume de nos regrets et sanc-
tifier nos deuils. — 12 sujets.
PAGES A MÉDITER. — En des formules courtes et in-
cisives, elles répondent à toutes les questions qui se posent
en face de nos destinées présentes et futures. Problèmes tou-
jours actuels. — 12 sujets.
LA PETITE FLEUR DU CARMEL. - Dans le jardin
délicieux de la grande Thérèse de Jésus, la « petite Thérèse »
s'est épanouie comme un lys dont les parfums exhalent la pu-
reté et l'amour. Chacun peut la suivre et l'imiter. — 12 sujets.
NEUVAINE à Sainte Thérèse de l'Enfant- Jésus. —
Chaque jour rappelle une époque de sa vie ou une de ses
vertus, suivi d'applications pratiques. — 10 sujets.
Pochettes à $0.30
ÉTINCELLES EUCHARISTIQUES. - Les jeter dans
beaucoup d'âmes pour y allumer le feu que Jésus a apporté
sur la terre et dont l'Hostie sainte garde au Tabernacle le vi-
vant foyer : c'est l'unique but de ces feuilles. — 40 sujets.
FLEURS DE DÉVOTION. — Feuillets de quatre pages.
— 40 sujets variés en une pochette.
Pochettes à $0.40
GERBE DE SOUHAITS. (2 pochettes). — Cartes fines,
couleurs variées. Texte plein de piété et de poésie, exprimant
des sentiments d'amitié chrétienne, sous une forme attrayante.
Souhaits de Fête (0 sujets).— Souhaits Printaniers (6 sujets).
PERLES DU DIVIN AMOUR. — Nouvelle série de
cartes fines, couleurs variées, ornées de lettrines, tranches
dorées, format allongé. — 12 sujets.
PERLES D'AMITIÉ. — Même genre. — 12 sujets. —
Pensées choisies sur l'amitié, délicatement exprimées et pleines
de sentiment chrétien.
Parterre de la « PETITE FLEUR DU CARMEL ». -
Sous le gracieux symbole des fleurs, l'àme y cueille les vertus
spéciales qui ont fait de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus la
privilégiée de Jésus et l'aimable modèle que l'Eglise propose
à tous ses enfants. — 12 sujets sur cartes bristol, ornées
de fleurs et dorées sur tranches.
Pochettes à $0.10
UNE GERBE FLEURIE. — Réflexions de nouvel an. —
Bouquet de pensées à la fois gracieuses et profondes. — 6 su-
jets de 6 pages en 2 pochettes.
* PETIT PARTERRE SPIRITUEL
Gracieux livrets de 8 pages, couverture illiislrèe, impression
plusieurs couleurs, coins arrondis, Iranche dorée.
6 sujets parais ; 1. — Le Jésus enchanteur de la nature. —
2. — Les abeilles mystiques. — 3. — Jésus, le divin Jardi-
nier. — 4. — Jésus, le divin Semeur. — .o. — Jésus, le divin
Moissonneur. — 6. — Jésus, le divin Oiseleur.
Prix de chaque sujet : S 0.12
[Jne nouvelle Jmage
JÉSUS PRÊTRE ET VICTIME
Jésus est debout, revêtu d'une tunique blanche et d'une
étole à l'anticjue, signe extérieur de son caractère sacerdotal.
De la main droite 11 tient élevé un calice surmonté d'une
Hostie, pendant que, sous l'action visible de l'amour qui Le
presse, Il appuie la main gauche sur le cœur.
Grand format 45x60. — Superbe gravure en couleur, sertie
d'un biseau or, sur fond vert olive. — Prix : $1.50
Format moyen, sur papier glacé. — Prix : 20 cents.
Même gravure sur carte riche. — Prix : 50 cents.
Petit format, pour livre de prières, souvenir d'Ordination
etc., bordure or. — Prix : l'unilé, 7 cents; la douz., 75 cents.
LA SAINTE FACE DE JÉSUS
d'après le Saint-Suaire de Jurix
à laquelle S. S. Pie X a attaché des indulgences particulières,
V désirant que cette image soit répandue en tous lieux et ex-
posée à la vénération dans toutes les familles chrétiennes ».
Edition en liéliogravure, 25-35. rehaussée or sur fond blanc,
grand format 50,<65, avec la bénédiction autographe de Pie X.
Prix : $ 1.00
UN NOUVEAU CHEMIN DE CROIX pour Eglises
et Chapelles. — Bichromie d'art sur papier couché ayX'iO.
Prix : $2.00
N.-B. — Pour les envois par la poste, port et emballage
en plus. — Toutes les ventes sont faites au comptant.
On peut également se procurer ces mêmes ouvrages au
Dépôt Central de Montréal, 460, rue Layaitchetière Est.
BT 254 .M37 V.3 SMC
Marie Eugène de la
Croix , Pare .
Jésus mieux connu et
plus aime dans son
AWM-6159 (mcsk)